Édition du 18 juin 2019

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Histoire

Guerre de la conquête et manipulation de l'histoire : Sans merci

Ce n’est pas la première fois que ce genre de proposition est formulée, mais sa persistance est agaçante voire irritante. Elle dénote soit une grande ignorance de l’histoire, de notre histoire ou encore une forme de manipulation consciente ou non. Mais elle va à l’encontre d’une approche impartiale de l’histoire de la Nouvelle-France.

Je fais référence à une suggestion récente de débaptiser la rue Amherst à Montréal parce que le dénommé Jeffrey Amherst était un militaire britannique qui a participé à la chute de la Nouvelle-France. Comme beaucoup de ses contemporains anglo-coloniaux, il détestait les Amérindiens, du moins ceux alliés aux Franco-Canadiens et aurait même utilisé une « arme bactériologique » contre eux, des fourrures infectées par le virus de la variole qu’il leur aurait fait distribuer.

Durant la décennie 1980, à quelques reprises, des indépendantistes radicaux ont tenté de rallier des jeunes en utilisant le pacifisme à la mode, qualifiant James Wolfe de militariste, à une époque où le mouvement souverainiste battait de l’aile suite à la défaite référendaire de mai 1980 et à la récession de 1982-1984.

Ce genre de proposition renvoie à une forme de manipulation historique, volontaire ou non. En arrière-plan se profile un certaine complexe d’infériorité québécois découlant d’une vue « victimisante » de l’histoire qui fait de nous de pauvres vaincus sans avenir, sauf si on se rallie à la souveraineté.

La réalité historique est plus complexe et moins favorable à nos ancêtres, qui par ailleurs étaient tout sauf des moutons bêlants.

Il importe de replacer ce qu’on a appelé ici « la guerre de la Conquête » et les Anglo-Américains « The French and Indian wars », de 1755 à 1760 dans son contexte.

Rappelons qu’il s’agissait d’un conflit impérialiste qui visait à la maîtrise de ce qu’on nomme aujourd’hui l’Amérique du Nord, du moins une bonne partie de ce continent. Il opposait deux ensembles politiques opposés : d’une part la Grande-Bretagne et ses colonies (les futurs États-Unis) et d’autre part la France et sa colonie canadienne (le sud de l’actuel Québec, de l’Ontario et de la région des Grands Lacs).

Ce fut une lutte sans merci dont le premier acte débuta en 1690, qui a comporté plusieurs rebondissements et qui s’est terminée en 1763 par le traité de Paris par lequel la France cédait le Canada conquis à la Grande-Bretagne après une guerre de cinq ans (1755-1760). Comme toutes les guerres d’envergure et prolongées, celle-ci comporta son lot d’intenses combats et souvent, d’atrocités commises par les deux camps.

L’empire français d’Amérique reposait sur le plan économique en plus d’une agriculture de subsistance pratiquée dans la vallée du Saint-Laurent, sur la traite des fourrures et de ce fait, sur l’alliance indienne, en particulier avec les nations qui demeuraient au sud des Grands Lacs (l’actuel Midwest américain, dont les régions de Détroit et de Chicago). Le Canada servait pour l’essentiel d’entrepôt de fourrures pour Versailles et sur le plan stratégique de barrière à l’expansion coloniale britannique.

Les possessions françaises d’Amérique empêchaient la colonisation anglo-saxonne de progresser bien loin vers l’ouest du continent, ce qui rend compte de l’opposition aiguë entre les deux empires.

Cette situation a provoqué de nombreux conflits. Comme toutes les collectivités menacées dans leur existence même, nos ancêtres avaient développé des réactions militaires qui nous surprendraient (et nous horrifieraient) aujourd’hui. Plusieurs d’entre eux travaillaient comme « voyageurs » c’est-à-dire qu’ils se rendaient prendre livraison des ballots de fourrure chez les Amérindiens et les ramenaient à Montréal en canot. D’autres servaient d’interprètes (les « truchements ») auprès des Amérindiens alliés. Cela revient à constater que des liens étroits s’étaient tissés entre les deux groupes, tant sur le plan commercial que militaire. Presque la seule exception : les Iroquois pour des motifs politiques et commerciaux.

La plupart des Amérindiens avaient tout intérêt à appuyer les Français pour des raisons commerciales et à l’occasion territoriaux (pour les nations situées à proximité du front de colonisation anglo-américain).

Depuis 1690 lors des conflits militaires, les Canadiens et certains de leurs alliés amérindiens menaient des raids meurtriers contre des établissements frontaliers anglo-saxons, Les premiers furent ordonnés par le comte de Frontenac qu’on connaît surtout comme le défenseur victorieux de Québec contre l’attaque des Bostonnais de l’amiral Phipps.

Ces incursions faisaient partie de la stratégie militaire française pour immobiliser là-bas le maximum de troupes britanniques et terroriser les colons ennemis. Ces raids sont été particulièrement nombreux durant une bonne partie de la guerre de la Conquête, soit de 1755 à 1758 environ.

Le marquis de Montcalm, « le marquis qui perdit » commandant en chef des forces françaises en Amérique a lui aussi utilisé (ou du moins toléré) le déchaînement de toute cette brutalité contre d’innocents civils.

Pour résumer, l’époque ne se prêtait guère au ménagement réciproque entre les deux empires ennemis. Officiers britanniques et coloniaux avaient donc de bonnes raisons d’haïr Canadiens et Amérindiens, ce qui n’excuse pas bien entendu les tentatives d’extermination de certains officiers britanniques à l’endroit des autochtones.

Si on veut changer le patronyme de certaines artères qui portent le nom de Britanniques ayant participé à la guerre de la Conquête, fort bien ; mais en toute logique et en toute justice, on devrait faire pareil pour des Franco-Canadiens qui se sont illustrés par leur férocité.

Ainsi, il faudrait donner un autre nom au Château Frontenac et au Palais Montcalm. On devrait aussi rebaptiser la rue et le métro d’Iberville à Montréal. Après tout, ce dernier a participé en 1690 à une incursion dévastatrice contre le village de Corlaer (aujourd’hui Shenectady, dans l’ État de New-York).

La vérité historique oblige à reconnaître que certains de nos ancêtres ne furent pas des anges et qu’ils avaient développé des réflexes à l’égard de l’ennemi qui les font ressembler aux Hells Angels. De nos jours, ils seraient susceptibles d’accusations devant le Tribunal pénal international (le TPI).

Le fait que les Anglo-Américains l’aient finalement emporté en 1760 sur les Franco-Canadiens ne signifie pas qu’il faille exonérer ces derniers de tout blâme.

Jean-François Delisle

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