Édition du 10 décembre 2019

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Économie

Un consensus sur les maux du capitalisme… sauf sur le principal d’entre eux

L’économiste Joseph Stiglitz, détenteur du prix d’économie de la Banque de Suède (dit prix Nobel), souvent étiqueté comme néokeynésien, doit pratiquer le judo : utiliser la force de l’adversaire pour mieux le vaincre. Il a accordé un entretien au journal Le Monde du 25 septembre 2019, dans lequel il déclare : « Nous vivons un moment intéressant : il y a enfin un consensus sur les maux du capitalisme ! Tel qu’il fonctionne aujourd’hui, celui-ci échoue à répartir équitablement les fruits de la croissance, captés par une minorité.

Tiré du blogue de l’auteur.

De plus, il accélère la destruction de l’environnement et est contesté par une partie croissante de la population, souffrant des inégalités. Mais il est possible d’aller vers un "capitalisme progressiste", avec une fiscalité plus juste, des investissements publics renforcés dans l’éducation et les infrastructures. »

Notre mensuel préféré Alternatives économiques a de son côté titré son dernier numéro de septembre 2019 « Les 7 péchés du capitalisme : la planète à terre, la maladie de la rente, un monde inégalitaire, les profits avant la santé, à bas la concurrence, le retour du tâcheronnage, la recette perdue de la croissance ». Je ne suis pas certain que la référence religieuse soit la plus adaptée à l’analyse, une telle grille de lecture exclusivement morale passe sous silence le principal.

On ne fera pas la fine bouche devant certaines propositions. Par exemple, Stiglitz veut « renforcer le rôle de l’État et un juste équilibre entre les institutions : les marchés susceptibles de résoudre les problèmes quand ils sont bien régulés, l’État et la société civile ». Et il ajoute : « dans ces conditions, une croissance respectueuse des contraintes environnementales et de la justice sociale, est je crois, possible ».

Le malheur est que le principal trait du capitalisme, ce qui le définit même, c’est l’exploitation de force de travail dans le but d’une accumulation infinie. L’exploitation est inconnue de la majorité des commentateurs, impossible alors de diagnostiquer un consensus qui supposerait que les classes dominantes soient tombées sur leur chemin de Damas, si l’on prend une image biblique affectionnée par Alternatives économiques. Tous ces commentaires sont exacts pour énumérer quelques-unes des conséquences du capitalisme, mais en omettant de regarder du côté de la racine, à la source des maux énumérés.

Il n’est donc pas étonnant que Stiglitz croit la croissance économique possible sans doute très longtemps puisqu’il ne dit mot de la tendance perpétuelle à l’accumulation du capital. Il croit donc au capitalisme écologique et social[1]. Et Alternatives économique considère que la perte de la recette de la croissance est un « péché ». Au vu de la dégradation écologique, on serait plutôt enclin à considérer cette perte comme un bienfait pour trouver une autre problématique du progrès humain.

Gageons que cette croyance en la croissance économique (croyance toute religieuse, Alternatives économiques ne me démentira pas) entrera en communion avec Emmanuel Macron qui, à la veille de lancer son deuxième « grand débat » portant sur les retraites a déclaré : « ce qu’on va devoir penser, c’est comment on travaille tout au long de sa vie » (cité par Les Échos du 26 septembre 2019). Et oui, comme les ressources vont se raréfier, il faudra travailler plus pour sauver la production croissante, et se coucher pour mourir, aller au paradis si on a cru aux fadaises des péchés…

En tout cas, du côté de monde des affaires, le consensus façon Stiglitz n’est pas réuni, à voir la virulence de l’éditorialiste Jean-Marc Vittori contre Thomas Piketty, coupable à ses yeux d’avoir écrit un « pamphlet anticapitaliste » (Les Échos, 19 septembre 2019), dans lequel « l’économie est absente ». L’économie de Vittori ?

Note

[1]Signalons la parution sous l’égide de la Fondation Copernic du Manuel indocile de sciences sociales, Pour des savoirs résistants, La Découverte, 2019, avec le chapitre concernant le point traité ici, l’écologie : « Le capitalisme peut-il être écologique ? », signé par moi.

Jean-Marie Harribey

Jean-Marie Harribey, économiste, ancien co-président d’Attac France, co-président du Conseil scientifique d’Attac, auteur notamment de La richesse, la valeur et l’inestimable, Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste (Les Liens qui libèrent, 2013) et de Les feuilles mortes du capitalisme, Chroniques de fin de cycle (Le Bord de l’eau, 2014)

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