Édition du 28 janvier 2020

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Histoire

Un discours impérialiste au printemps 1914

Voici ci-dessous un texte historique d’intérêt pour la théorie de l’impérialisme. Il s’agit d’extraits de la conclusion de la conférence Entreprises et capitaux français à l’étranger, prononcée au printemps 1914 à l’Ecole libre des sciences politiques par Henri de Peyerimhoff, secrétaire général du Comité des Houillères de France et administrateur de firmes charbonnières.

Dimitris Fasfalis – surleseuildutemps.wordpress.com

Trois points méritent d’être mis en évidence dans ce texte. Tout d’abord, il s’agit d’un texte socialement situé : Henri de Peyerimhoff est un représentant du grand patronat français et une personnalité influente dans la bourgeoisie française en 1914.

Ensuite, la conclusion de sa conférence met en évidence la concurrence exacerbée entre les différentes puissances capitalistes de l’Europe pour se partager le monde. Inutile de rappeler le contexte international tendu en 1914 : les puissances européennes se partagent le monde entre empires coloniaux, semi-colonies, protectorats et sphères d’influence qui attirent leurs investissements. Le partage « pacifique », suivant les règles énoncées par le congrès de Berlin en 1885, devient au début du XXe siècle un partage ponctué de crises violentes : Fachoda (1898-99), Tanger (1905), Agadir (1911), guerres balkaniques 1912-13.

La relation antagonique entre les différents capitalismes nationaux européens n’excluait pas toutefois une coopération entre eux à certains moments et en certains lieux. Pourtant, les milieux capitalistes semblent, au vu de ce texte, soumis à une pression croissante pour trouver de nouveaux débouchés et de nouveaux placements pour leurs capitaux afin de contrecarrer une baisse de la rémunération du capital, elle-même née de la croissance accélérée d’avant-guerre.

Enfin, ce texte est porteur de ce que Bourdieu appelle un « effet d’oracle », procédé par lequel des intérêts particuliers sont transformés en intérêts universels. Henri de Peyerimhoff identifie « nos intérêts » à la France ainsi qu’à « l’avenir d’une race ». Du milieu des affaires, on passe ainsi à la France, à la nation et à l’Etat, dans un continuum d’identité. Cela n’est pas sans rappeler l’idée de Fernand Braudel (La dynamique du capitalisme, 1976) soutenant qu’il n’y a de capitalisme que lorsque l’Etat s’identifie aux intérêts du capital. Une telle symbiose contredit l’idée que la guerre de 14-18 ne serait pas liée à l’affrontement des impérialismes européens tout comme l’idée que le capital en tant qu’acteur politique est internationaliste ou réticulaire par définition.

« Ainsi, Messieurs, à mesure que l’exploitation commerciale, industrielle et financière des marchés extérieurs devient plus générale, plus régulière, moins aventureuse, elle se fait aussi moins largement rémunératrice et plus durement concurrencée.

Le maintien de nos intérêts, leur renforcement dans la proportion où augmentent ceux de nos rivaux sont l’objet d’une de ces luttes quotidiennes, silencieuses, pacifiques d’aspect, d’aspect seulement, par où, à coup d’idées, à coup de naissances, à coup d’initiatives, de travail ou de capitaux, la face économique et politique du monde est constamment remodelée.

Dans ce conflit dont les conséquences tendent à peser aussi fortement sur l’avenir d’une race que les guerres ou les alliances de jadis, sur quoi pourrons-nous compter ?

Sur nos capitaux : nous continuerons sans doute encore longtemps d’avoir sinon les plus larges disponibilités, du moins la plus large fraction de notre épargne disponible. C’est une force. C’est une force fragile lorsqu’elle n’est pas appuyée sur les autres. La richesse sans défense fait la proie plus tentante et plus désirable, l’otage. Venise a joué ce rôle et aussi les Provinces-Unies. Les titres de la maison Hope, d’Amsterdam, sur tous les souverains de l’Europe n’ont pas produit grande impression semble-t-il sur les hussards de Pichegru, et je crains d’être obligé de dire que les coffres, d’ailleurs à demi vides de la Sérénissime République ont plutôt attiré Bonaparte qu’ils ne l’ont intimidé. Notre argent travaillera pour notre empire dans la mesure où notre empire saura défendre notre argent. Il ne vaudra en outre son plein effet que si des maladresses fiscales n’en handicapent pas trop l’emploi et si ceux qui ont la responsabilité de l’orienter gardent sans cesse présent à l’esprit le double souci de notre position politique et les intérêts de la production nationale.

Sur un Gouvernement et une diplomatie, dont, en bon Français que nous sommes, nous disons facilement du mal et qui n’en méritent qu’une partie : ils ont fait, peut-être à l’image d’autrui, un récent et méritoire effort pour comprendre de quel poids pèsent dans la vie nationale nos intérêts économiques au dehors et pour les favoriser. La politique d’affaires, jadis dédaignée, tenue encore pour un peu compromettante à l’intérieur, a conquis sa place au-delà des frontières, à côté de l’autre, celle des conversations et des grandes combinaisons. Notre production est à coup sûr plus énergiquement et plus intelligemment défendue. Que sans cesser de s’assurer de la conformité de leurs efforts aux fins nationales, on ne cherche pas trop à diriger nos industriels ou nos financiers et qu’on ne perde jamais de vue qu’ils sont plus âprement concurrencés au-dehors qu’ils ne sauraient l’être au-dedans. »

Texte tiré du recueil collectif Intérêts économiques et rapports internationaux à la veille de la guerre, Paris, Alcan, 1915 et reproduit dans Jean Bouvier, Initiation au vocabulaire et aux mécanismes économiques contemporains (XIXe-XXe s.), Paris, Sedes, 1977, p. 278-279.

Légende de l’illustration : Nelson O’Shaughnessy, diplomate américain au Mexique et l’amiral Fletcher, chef du corps expéditionnaire américain sur Veracruz (Mexique). Photographie de presse de l’Agence Rol, Paris, 1914. Source : www.gallica.fr

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