Dans mon entourage, je connais une jeune femme de 22 ans, appelons-la Amina. Originaire d’un pays lointain, elle a d’abord étudié pendant trois ans une matière scientifique à l’université, pour ensuite faire ce pas immense vers Montréal, vers le Québec, vers une école privée où elle s’est inscrite dans un programme en administration de la santé. Les délais d’inscription à cette formation l’ont obligée à quitter son pays natal quelques mois avant d’obtenir sa licence en chimie.
Après mûres réflexions, elle a pris une décision qu’elle ne regrette pas. Elle étudie depuis plusieurs mois, elle a déjà obtenu un permis de travail, elle s’efforce de conjuguer études et emplois, elle occupe deux jobs, prodigue son énergie, sa discipline, sa curiosité, dans un français impeccable qui se teinte d’accent québécois au fil des jours.
Elle envisage bien sûr de travailler dans le domaine de la santé et de faire une demande de résidence permanente à la fin de ses études, comme tant d’autres avant elle. Chez nous, au Québec, les permis d’étude et de travail sont souvent la première serrure qui s’ouvre vers un avenir plus stable, vers l’intégration durable dans la société, vers une contribution directe à l’économie, à la culture et à la démographie. Généralement, ces permis ouvrent la porte à une demande de résidence permanente qui permet de passer du statut de travailleur temporaire à celui d’immigrant, d’aspirant à citoyen, dans le respect des règles et des processus établis.
Aujourd’hui, Amina, comme beaucoup d’hommes et de femmes venus d’ailleurs, vit dans l’incertitude après la suppression du Programme de l’Expérience Québécoise (PEQ), qui permettait aux travailleurs étrangers temporaires et diplômés au Québec d’obtenir une sélection permanente. Ce programme a pris fin le 19 novembre 2025. Par son effet psychologique, cette décision suspend l’avenir de familles entières qui ont entamé leur cheminement d’intégration.
Jamais je n’aurais cru voir Jean-François Roberge, à son arrivée au pouvoir en 2018, capable d’une décision aussi violente. Pouvez-vous imaginer cet éducateur de formation, anciennement ministre de l’Éducation, devenu ministre de l’Immigration, expliquer son projet de loi à une classe du primaire ? Moi, je n’y arrive pas. Il a beau porter la signature de cette décision, ce n’est pas son projet, c’est celui d’un gouvernement en perte de popularité. C’est aussi le résultat d’une époque où les opinions publiques carburent à la peur, la peur de l’autre étant devenue un levier politique en soi.
Cette décision modifie en profondeur le cadre normatif de l’immigration au Québec et affecte des milliers de personnes, déjà ici, qui espèrent construire leur vie, leur travail, leurs liens sociaux et familiaux. Derrière les chiffres, derrière les consultations parlementaires, derrière l’intitulé administratif, il y a des rêves d’avenir, des trajectoires personnelles qui cherchent à prendre sens jour après jour.
Cette décision n’est pas une abstraction, c’est une violence institutionnelle. Une loi qui change subitement l’accès à l’immigration, qui efface des espérances, qui retarde des trajectoires, produit un effet de mise en danger des projets individuels et provoque un stress immense chez des milliers d’hommes et de femmes qui travaillent, qui étudient, qui contribuent à la richesse sociale du Québec.
Le ministre de l’Immigration, Jean-François Roberge, justifie cette décision comme une stratégie d’ajustement du nombre d’arrivées, une adaptation du marché du travail, mais pour les personnes affectées, déjà installées ici, c’est avant tout une rupture, un renversement, une remise en question de ce qui était devenu possible.
Alors, quelle est la raison d’être de cette décision qui devient, pour beaucoup, une source d’incertitude ? Les gouvernants affirment vouloir répondre aux besoins socio-économiques du Québec, prioriser certaines qualifications, améliorer l’intégration des personnes immigrantes en lien avec les besoins du marché du travail. Ils parlent d’harmonisation, de prospérité économique, d’efficacité administrative. Mais pour ceux qui vivent ces décisions au quotidien, pour ceux qui construisent pas à pas leur vie ici, ce projet de loi est perçu comme un obstacle, une menace aux droits acquis, un ralentissement de trajectoires qui étaient en marche.
Et c’est ici que la politique devient un art de se servir des gens au lieu de les servir. Pire, l’immigrant devient l’autre, l’étranger, c’est-à-dire moins important. Quand un gouvernement pense pouvoir gagner des points dans les sondages en restreignant l’immigration temporaire ou permanente, quand il oublie que ces mêmes travailleurs et étudiants ont rendu un service immense pendant la pandémie, qu’ils occupent des emplois essentiels, qu’ils enrichissent notre société par leur présence, leur diversité, leur engagement, alors la politique cesse d’être une force de cohésion humaine.
La violence de cette décision, elle est dans les cœurs qui s’inquiètent, dans les familles qui redoutent l’avenir, dans les jeunes qui se demandent si leur énergie et leur talent trouveront un foyer durable ici. Gérald Godin doit tourner dans sa tombe. Comme ministre de l’Immigration, jamais il n’aurait proposé un projet de loi aussi fascisant. Un projet qui est une violence en soi.
Le Québec accueille des immigrants chaque année, il a besoin de ces personnes pour faire face à des défis démographiques, pour revitaliser ses régions, pour enrichir sa vie économique et culturelle.
Alors pourquoi normaliser une chasse à des aspirants à l’immigration ? Pourquoi les accueillir pour, par la suite, les rejeter, les renvoyer et casser leurs rêves ?
Heureusement, tous les citoyens n’adhèrent pas à cette décision. Une pétition circule, des voix s’élèvent pour demander au gouvernement de revenir à la raison, pour respecter les droits acquis de ces travailleurs et étudiants dont le Québec a tant besoin, pour rejeter toute violence institutionnelle qui entrave les vies et les rêves.
Je pense à Amina. À quoi son diplôme obtenu ici, pour les besoins d’ici, va-t-il lui servir ailleurs ? Elle vit déjà la tension de l’incertitude, entre l’aspiration à construire sa vie et la peur d’être renvoyée à la case départ.
Et parce que nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, touchés par ces décisions politiques, parce que la liberté de se projeter dans l’avenir concerne chacun d’entre nous, il est essentiel de comprendre que derrière la décision de supprimer le Programme de l’expérience québécoise (PEQ), il y a des êtres humains. Il y a des histoires comme celle que je connais, il y a des espoirs qui se tissent au fil des jours, et il y a une société qui se mesure à sa capacité à accueillir, à respecter, à reconnaître la valeur de chacun. Il suffirait d’ajouter une simple clause de droit acquis à cette décision pour en changer la nature même.
Si vous êtes contre le projet cette décision, je vous invite à signer et à partager sans modération.
Mohamed Lotfi
6 Février 2026
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