Édition du 10 décembre 2019

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Europe

Affronter la crise de la dette en Europe

Les banquiers d’Europe occidentale ont joué des coudes pour prêter de l’argent dans la Périphérie de l’Union européenne à qui voulait bien s’endetter. Non content d’avoir pris des risques extravagants outre-Atlantique dans le marché des subprime avec l’argent des épargnants qui à tort leur faisaient confiance, ils ont répété la même opération en Grèce, au Portugal, en Espagne…

Un des avatars de la crise du secteur financier qui a débuté en 2007 aux Etats-Unis et s’est étendue comme une traînée de poudre à l’Europe, c’est la fougue avec laquelle les banques de l’Ouest européen (surtout les banques allemandes et françaises [1], mais aussi les banques belges, néerlandaises, britanniques, luxembourgeoises, irlandaises…) ont utilisé les fonds prêtés ou donnés massivement par la Réserve fédérale et la BCE pour augmenter, entre 2007 et 2009, leurs prêts dans plusieurs pays de la zone euro (Grèce, Irlande, Portugal, Espagne) où ils réalisaient de juteux profits en raison des taux d’intérêt qui y étaient plus élevés. A titre d’exemple : entre juin 2007 (début de la crise des subprime) et septembre 2008 (faillite de Lehman Brothers), les prêts des banques privées d’Europe occidentale à la Grèce ont augmenté de 33%, passant de 120 milliards à 160 milliards d’euros.

Les banquiers d’Europe occidentale ont joué des coudes pour prêter de l’argent dans la Périphérie de l’Union européenne à qui voulait bien s’endetter. Non content d’avoir pris des risques extravagants outre-Atlantique dans le marché des subprime avec l’argent des épargnants qui à tort leur faisaient confiance, ils ont répété la même opération en Grèce, au Portugal, en Espagne… En effet, l’appartenance à la zone euro de certains pays de la Périphérie a convaincu les banquiers des pays de l’Ouest européen que les gouvernements, la BCE et la Commission européenne leur viendraient en aide en cas de problème. Ils ne se sont pas trompés.

Lorsque de fortes turbulences ont secoué la zone euro à partir du printemps 2010, la BCE prêtait au taux avantageux de 1% aux banques privées, qui à leur tour exigeaient de pays comme la Grèce une rémunération bien supérieure : entre 4 et 5% pour des prêts d’une durée de trois mois, environ 12% pour les titres à 10 ans. Les banques et les autres investisseurs institutionnels ont justifié de telles exigences par le « risque de défaut » qui pesait sur les pays dits « à risque ».

Une menace si forte que les taux ont considérablement augmenté : celui accordé par le FMI et l’Union européenne à l’Irlande en novembre 2010 atteignait 6,7%, contre 5,2% à la Grèce six mois plus tôt. En mai 2011, les taux grecs à dix ans dépassaient 16,5%, ce qui a obligé ce pays à n’emprunter qu’à trois ou à six mois, ou à s’en remettre au FMI et aux autres gouvernements européens. La BCE doit désormais garantir les créances détenues par les banques privées en leur rachetant les titres des États… auxquels en principe elle s’est interdit de prêter directement.

Cherchant à réduire les risques pris, les banques françaises ont diminué en 2010 leur exposition en Grèce, qui a fondu de 44 %, passant de 27 à 15 milliards de dollars. Les banques allemandes ont opéré un mouvement similaire : leur exposition directe a baissé de 60% entre mai 2010 et février 2011, passant de 16 à 10 milliards d’euros. Ce sont le FMI, la BCE et les gouvernements européens qui remplacent progressivement les banquiers et autres financiers privés.

La BCE détient en direct pour 66 milliards d’euros de titres grecs (soit 20% de la dette publique grecque) qu’elles a acquises sur le marché secondaire auprès des banques, le FMI et les gouvernements européens ont prêté jusqu’en mai 2011, 33,3 milliards d’euros. Leurs prêts vont encore augmenter à l’avenir. Mais cela ne s’arrête pas là, la BCE a accepté des banques grecques pour 120 milliards de titres de la dette grecque comme garanties (collatéraux) des prêts qu’elle leur accorde à un taux de 1,25%. Le même processus est enclenché avec l’Irlande et avec le Portugal.

On retrouve là tous les ingrédients de la gestion de la crise de la dette du tiers-monde avec la mise en place du Plan Brady [2]. Au début de la crise qui a éclaté en 1982, le FMI et les gouvernements des grandes puissances, Etats-Unis et Grande-Bretagne en tête, sont venus à la rescousse des banquiers privés du Nord qui avaient pris des risques énormes en prêtant à tour de bras aux pays du Sud, surtout d’Amérique latine.

Lorsque des pays comme le Mexique se sont trouvés au bord de la cessation de paiement à cause de l’effet conjoint de l’augmentation des taux d’intérêt et la baisse de leurs revenus d’exportation, le FMI et les pays membres du Club de Paris leur ont prêté des capitaux à condition qu’ils poursuivent les remboursements et qu’ils appliquent des plans d’austérité (les fameux plans d’ajustement structurel).

Ensuite, comme l’endettement du Sud gonflait par l’effet boule de neige (comme cela est en train de se passer sous nos yeux en Grèce, en Irlande, au Portugal et ailleurs dans l’UE), ils ont mis en place le Plan Brady (du nom du secrétaire au Trésor états-unien de l’époque) qui a impliqué une restructuration de la dette des principaux pays endettés avec échange de titres. Le volume de la dette a été réduit de 30% dans certains cas et les nouveaux titres (les titres Brady) ont garanti un taux fixe d’intérêt d’environ 6%, ce qui était très favorable aux banquiers.

Cela assurait aussi la poursuite des politiques d’austérité sous le contrôle du FMI et de la Banque mondiale. Sur le long terme, le montant total de la dette a néanmoins augmenté et les montants remboursés sont énormes. Si on ne prend en compte que le solde net entre montants prêtés et remboursés depuis la mise en place du plan Brady les pays en développement ont offert aux créanciers l’équivalent de plus de six plans Marshall, soit environ 600 milliards de dollars. Ne faut-il pas éviter qu’un tel scénario se répète ? Pourquoi accepter que les droits économiques et sociaux des peuples soient une fois de plus sacrifiés sur l’autel des banquiers et des autres acteurs des marchés financiers ?

Selon les banques d’affaires Morgan Stanley et J.P.Morgan, en mai 2011, les marchés considéraient qu’il y avait 70% de probabilité que la Grèce fasse défaut sur sa dette, contre 50% deux mois plus tôt. Le 7 juillet 2011, Moody’s a placé le Portugal dans la catégorie dettes à haut risque. Voilà une raison supplémentaire pour opter pour l’annulation : il faut auditer les dettes avec participation citoyenne afin d’en annuler la partie illégitime.

Si on ne prend pas cette option, ce sont les victimes de la crise qui subiront à perpétuité une double peine au bénéfice des banquiers coupables. On le voit bien avec la Grèce : les cures d’austérité se succèdent sans que s’améliore la situation des comptes publics. Il en sera de même pour le Portugal, l’Irlande et l’Espagne. Une grande partie de la dette est illégitime car elle provient d’une politique qui a favorisé une infime minorité de la population au détriment de l’écrasante majorité des citoyens.

Dans les pays qui ont passé des accords avec la Troïka, les nouvelles dettes sont non seulement illégitimes, elles sont également odieuses et ce pour trois raisons : 1. les prêts sont assortis de conditions qui violent les droits économiques et sociaux d’une grande partie de la population ; 2. les prêteurs font du chantage à l’égard de ces pays (il n’y a pas de véritable autonomie de la volonté du côté de l’emprunteur) ; 3. les prêteurs s’enrichissent abusivement en prélevant des taux d’intérêts prohibitifs (par exemple, la France ou l’Allemagne emprunte à 2% sur les marchés financiers et prête à plus de 5% à la Grèce et à l’Irlande ; les banques privées empruntent à 1,25% à la BCE et prêtent à la Grèce, à l’Irlande et au Portugal à plus de 4% à 3 mois).

Pour des pays comme la Grèce, l’Irlande, le Portugal ou des pays d’Europe de l’Est (et en dehors de l’UE, des pays comme l’Islande), c’est-à-dire des pays qui sont soumis au chantage des spéculateurs, du FMI et d’autres organismes comme la Commission européenne, il convient de recourir à un moratoire unilatéral du remboursement de la dette publique. C’est un moyen incontournable pour créer un rapport de force en leur faveur. Cette proposition devient populaire dans les pays les plus touchés par la crise.

Il convient également de réaliser sous contrôle citoyen un audit de la dette publique. L’objectif de l’audit est d’aboutir à une annulation/répudiation de la partie illégitime ou odieuse de la dette publique et de réduire fortement le reste de la dette.

La réduction radicale de la dette publique est une condition nécessaire mais pas suffisante pour sortir les pays de l’Union européenne de la crise. Il faut la compléter par toute une série de mesures de grande ampleur dans différents domaines (fiscalité, transfert du secteur de la finance dans le domaine public, re-socialisation d’autres secteurs clés de l’économie, réduction du temps de travail avec maintien des revenus et embauche compensatoire, etc. [3]).

L’injustice flagrante qui domine les politiques régressives à l’œuvre en Europe alimente la puissante mobilisation des indignés en Espagne, en Grèce ou ailleurs. Grâce à ces mouvements qui ont débuté dans le sillage des soulèvements populaires d’Afrique du Nord et du Proche Orient, nous vivons une accélération de l’histoire. La question de la dette publique doit être affrontée de manière radicale.

Notes

[1] A la fin 2009, les banquiers allemands et français détenaient à eux seuls 48 % des titres de la dette extérieure espagnole (les banques françaises détiennent 24 % de ces dettes), 48 % des titres de la dette portugaise (les banques françaises en détiennent 30 %) et 41 % des titres de la dette grecque (les françaises venant en tête avec 26 %).

[2] Éric Toussaint, Banque mondiale : le Coup d’État permanent, CADTM-Syllepse-Cetim, 2006, chapitre 15.

[3] Voir sur ESSF (article 20974) : Huit propositions urgentes pour une autre Europe.

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