Édition du 14 septembre 2021

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Avec Québec Solidaire, de la joie et de l’inquiétude

Le 25 mai, QS avait convoqué quelques-uns de ses « vétérans » pour célébrer le 15ième anniversaire. La soirée était plutôt festive, en apportant, en plus, des réflexions en profondeur, celle de François Saillant notamment. Il l’a dit et j’oserais penser que la majorité des Solidaires sont d’accord avec lui, que le facteur décisif qui permettra au Québec de sortir de la cage actuelle sera, en fin de compte l’élan du mouvement populaire.

C’est à la fois la magie, la souffrance et l’espoir de QS : il ne s’agit pas remplacer un gouvernement, mais de changer la société. C’est immense, extrêmement difficile et périlleux, mais il n’y a pas d’autre horizon. On ne peut pas simplement « réparer » le système en place. On ne peut pas simplement améliorer la gouvernance.

L’élection des Solidaires, qui est un objectif important en soi, est une partie de cette grande bataille. François par ailleurs a eu raison d’affirmer qu’il y a dans une grande partie du peuple un sentiment de radicalisation. Cela s’exprimait dans la grande manifestation de septembre 2019 : le problème n’est pas le climat, mais le système ».

J’étais content, un peu ému, comme tout le monde, de faire partie de la retrouvaille. QS reste un grand projet, une grande convergence. C’est la première fois dans notre histoire, depuis le grand mouvement patriotique et républicain de 1837-38, que cela se produit.

Une fois dit cela, il faut éviter l’ivresse du succès. Il y a encore une tendance vers cela dans QS, qui se manifeste dans l’hésitation de la direction à admettre ses erreurs et ses mauvais coups. On renvoie ces problèmes à d’autres, aux contraintes de la scène parlementaire, aux problèmes avec les médias. On tâtonne beaucoup quand le temps vient de se regarder dans le miroir pour voir ces petits points noirs qui doivent être soignés avant qu’ils ne prennent trop de place.

Le débat du Conseil national autour du vote de blâme contre le CAD fait partie selon moi de ce mauvais pli.

Comme beaucoup de monde, j’ai pensé que le CAD dérapait en reprenant le délire du triste professeur de l’Université d’Ottawa. Ce qui est malheureusement symptomatique d’une frange, très minoritaire mais très vocable, de la mouvance anti-raciste, qui mélange tout avec un ton accusatoire et culpabilisant. Des gens peut-être bien intentionnés semblent incapables de considérer l’importante et la possibilité de lutter ensemble. Ils et elles sont méprisants, non seulement contre QS, mais contre les mouvements populaires et la population en général. Je ne pense pas qu’il faut accepter cela en se sentant coupables d’être blanc.

Cependant, je crois qu’on ne peut pas simplement blâmer le CAD. La direction n’a pas su orienter les débats de la bonne façon, sachant que le problème exprime quelque chose de plus profond, que Françoise David a d’ailleurs (souligné) lors de la soirée de retrouvaille.

QS n’a pas encore réussi à mettre la lutte antiraciste à la place qu’elle mérite dans notre agenda (au contraire de ce qui est arrivé très positivement avec la lutte pour l’égalité et pour les femmes). Dire cela, ce n’est pas une simple « admission de culpabilité », Mais c’est un vrai enjeu dont les résultats sont visibles, à l’œil nu, en constatant la faible proportion des populations minoritaires et racisées qui se retrouvent dans la famille solidaire. Il y eu des erreurs, des faux pas et des gestes qui ont laissé des traces. Lors de la dernière campagne électorale, il n’était pas normal qu’Eve Torres se retrouve à contre-courant de ceux qui étaient mal à l’aise devant une femme voilée.

Comme l’a évoqué Françoise, on a des principes et on les respecte, quitte à confronter une opinion plus souvent qu’autrement malmenée par des appareils médiatiques mal intentionnés (le monstre Quebecor, pour ne pas le mentionner). Cette insensibilité manifeste a été perceptible dans le fait que la participation de QS aux manifestations et aux luttes anti-racistes a été trop timide.

Tout cela a avivé des tensions qui auraient pu être résorbées par une action d’« affirmation positive » dans QS, pour QS et par QS, contre les lois et les comportements racistes, notamment (et pas exclusivement) contre les femmes musulmanes. On avait pourtant eu ce courage dans le débat sur la funeste loi 60.

Est-ce une tragédie définitive ?

Bien sûr que non. Même au Conseil national, on a senti que le ton avait un peu changé. Cela a aidé que la Commission nationale autochtone de QS soit intervenue pour remettre les pendules à l’heure. L’existence de cette Commission, contestée au départ (par) la direction du parti, est un grand accomplissement, qui indique la voie. Soyons clairs, précis et combatifs, sur le fond et sur la forme. QS va lutter pour le droit à l’autodétermination des peuples autochtones ! Il en va de même pour les autres grands enjeux.

Pour revenir et terminer sur la cause antiraciste, les Solidaires ont une belle opportunité d’agir haut et fort contre toutes les formes de discrimination. Cela n’est pas de la rectitude politique que de dire que ce sont les immigrants et surtout les immigrantes qui sont les plus touchés par la crise du logement, que la pandémie les a particulièrement frappés, notamment le personnel majoritairement féminin et immigré qui est sur la « ligne de front » dans notre système de santé malmené, mal géré et manipulé par l’oligarchie médicale et politique. Des milliers de gens dont beaucoup de jeunes, sont en attente, pour régulariser leur statut, devant un labyrinthe juridique et administratif que mêmes des avocats ne parviennent pas à démêler ! C’est injuste et cela nous prive tous de leurs énergies et compétences. On tolère des attitudes et même des gestes menaçants, explicitement anti-racistes. Ce n’est pas un secret pour personne que la police pratique du profilage racial.

C’est une situation intolérable qui doit nous inciter à intervenir plus et encore.

Au-delà des fractures économiques et sociales, il y a la question de la dignité, de la reconnaissance et de la place que la société, y compris nos mouvements, accorde aux populations discriminées. Cela ne peut pas être simplement et dogmatiquement une question de quotas. Mais il faut que cela devienne un enjeu impliquant un effort réel, courageux et systématique.

Paradoxalement, les jeunes, qui sont maintenant en majorité pro-QS, sont en avance sur la question. Cela vient probablement du fait qu’à Montréal et d’autres grandes villes, ils vivent la mixité au jour le jour, dans une atmosphère qui reflète l’acceptation de l’« autre », pas seulement pour s’« endurer », mais pour profiter de la richesse qui vient de cette diversité. Les médias sociaux, souvent décriés à raison pour les effets pervers qui en découlent, ont un effet positif sur une certaine décrispation que permet d’accéder aux cultures et aux langues du monde entier.

Dire que QS n’a pas fait la job à ce niveau, ce n’est pas cracher dans la soupe. La critique et j’oserais dire (le mot a une connotation négative), l’autocritique, est nécessaire, sans chercher des excuses et des faux-fuyants. Travaillons ensemble pour rectifier la situation, élargir la participation de tout le monde, participer encore plus qu’avant aux luttes contre la discrimination, et construire le Québec arc-en-ciel et plurinational que nous méritons.

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