Édition du 16 décembre 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Médias

Billet « problématique » de Michel Rioux dans l’Aut’journal

La dénonciation de l’«  intrusion » du judiciaire dans le politique est souvent à géométrie variable selon les intérêts, les valeurs, les idéologies des commentateurs qui s’y prêtent.

(novembre 2025)

Et cette «   variation  », qui laisse transparaître des préférences, des préjugés, des pris-pour-acquis ou des évidences non-questionnées n’est pas la prérogative d’une famille politique en particulier ; elle peut être le fait autant de la gauche que de la droite, des souverainistes que des fédéralistes, des libéraux que des socialistes, des progressistes que ds conservateurs, des républicains que des royalistes.

L’Aut’journal (« […] journal québécois, indépendant, ouvrier et populaire [...] ») ne fait pas exception à la règle. En témoigne le Billet de Michel Rioux intitulé : « Non merci, votre déshonneur !  » dans le numéro de novembre 2025 (p.1). Les nationalistes québécois ont cette fâcheuse manie de voir dans les interventions de la Cour Suprême du Canada une «  […] tendance [délibérée] à trancher contre les intérêts supérieurs du peuple québécois […] », les contestations en cours de la Loi 21 constituant un exemple parmi d’autres de cette fin de non-recevoir de la part des autorités fédérales (qu’elles soient juridiques ou politiques) face aux aspirations légitimes  » de la « Nation » du Québec (les sempiternelles tergiversations autour du caractère « constitutionnel » ou « anticonstitutionnel » de la Loi 101 seraient le prototype même de cette obstination du Canada anglais à ne pas reconnaître notre caractère «  distinct  »).

N’en déplaise aux souverainistes, de gauche comme de droite, identitaires ou multiculturels, rien ne dit que dans un Québec indépendant, une Cour Supérieure quelconque ne jugerait pas «  inconstitutionnelle » la Loi 21 sur la laïcité de l’État, s’arrimant ainsi à des traditions juridiques multi-centenaires1, d’obédience anglo-saxonne, qui accordent une valeur particulière aux droits individuels devant des aspirations collectives qui pourraient passer outre à certains particularismes d’ordre socio-culturel, ethnique, religieux (faisant « sens » pour les minorités qui s’y identifient et s’y reconnaissent). Le Québec n’a pas le monopole des effets délétères causés par les politiques d’un gouvernement centralisateur qui considère, à tort ou à raison, toutes les provinces canadiennes sur un pied d’égalité, du moins en principe.

S’il ne s’agissait que de cette propension à la victimisation de certains nationalistes québécois, on pourrait se contenter de situer cette tendance dans le contexte historique particulier des relations compliquées entre le Québec à majorité francophone et le ROC à majorité anglophone ; mais il y a plus. L’auteur s’aventure sur un terrain qu’il connaît décidément très mal mais dont il se sert tout de même pour appuyer son argumentation, à l’effet que le « Juges », par une sorte d’arrogance propre aux élites bourgeoises et libérales, tenteraient de se «  substituer  » aux représentants du « Peuple  » dignement élus dans les «  Parlements » (tout aussi «  bourgeois », faut-il le rappeler). Ce terrain, c’est celui de l’Affaire « Sarkozy/Kadhafi » en France dont le compte-rendu «  très orienté » de Christian Rioux du Devoir fait office de référence au réquisitoire contre le système judiciaire se prétendant, soi-disant, être de « Droit divin  ».

Il serait trop long ici de s’attarder sur les accointances «  idéologiques  » de Christian Rioux qui s’est fait la courroie de transmission des discours populistes d’extrême-droite en France pour nous abreuver de sa partialité parfaitement assumée et de ses jugements «  approximatifs » sur des enjeux aussi cruciaux que celui concernant le procès d’un ancien Président de la République. Sa chronique du 24 octobre dans Le Devoir intitulée : « Une justice de droit divin ?  »2 reprend mot pour mot les réactions épidermiques des chaînes d’info en continue, propriété des « petits amis de Sarko », milliardaires de surcroît, qui lui donneraient le Bon Dieu sans confession !

Ce procès s’est déroulé sur plusieurs mois après une enquête (à la fois judiciaire et journalistique) qui a duré près de quinze ans, que Mediapart a documentée de façon rigoureuse et qui, contrairement à bien des pourfendeurs du pouvoir judiciaire, a eu l’énorme mérite et le courage d’assister, par l’entremise de son journaliste Fabrice Arfi, jour après jour, aux délibérations du Tribunal Correctionnel ; il suffit d’écouter, sur You Tube, les différentes entrevues données par Arfi à l’issue du procès pour se rendre compte du peu de sérieux des commentaires comme celui de Christian Rioux qui n’a sans doute jamais mis les pieds audit Tribunal3, tout comme on peut douter qu’il se soit jamais donné la peine de consulter le document de quatre cent pages qui accompagne le Jugement, expliquant point par point, avec les nuances et la pédagogie nécessaires, les raisons qui justifient la décision de reconnaître Nicolas Sarkozy coupable d’« Association de malfaiteurs »4. Tout simplement parce qu’une des caractéristiques des faiseurs d’opinion du style de Rioux ou encore de MBC, Martineau et autres scribouilleurs de l’Empire Pelladeau, à l’image de ceux de l’Empire Bolloré, est la paresse intellectuelle5, étant entendu que pour rendre « accessibles » au plus grand nombre leurs propos incendiaires, vaut mieux emprunter des raccourcis, utiliser des clichés, nourrir les préjugés et verser dans le manichéisme qui sépare drastiquement les bons des méchants ; ça évite les questionnements inutiles, à savoir qui est vraiment bons et qui est vraiment méchants ?

À la Cour, durant le procès, les correspondants des différents médias français se comptaient sur les doigts d’une main (à part Mediapart, il y avait Libération, Le Canard enchaîné, Marianne, Le Figaro — qui a bien dû reconnaître, dans un geste de contrition inhabituelle, la nature «  accablante » du dossier concernant l’un des membres de sa famille politique). Fait encore plus accablant, aucun journaliste, reporter, présentateur, animateur des chaînes audio-visuelles qui se sont acharnées sur les Juges ayant prononcé la peine (certains ont même reçu des menaces de mort) n’ont mis, ne serait-ce que le « gros orteil  » dans la porte du Tribunal pour se rendre compte concrètement, objectivement du contenu et de la portée « réels » des chefs d’accusation, l’historique de l’enquête ayant fait l’objet d’un travail de terrain assidu, de récolte d’informations, d’investigations, d’analyses, de mises en contexte, d’interrogatoires, de contre-interrogatoires et tout ce qui s’avère nécessaire pour rendre un Jugement le plus juste possible concernant un délit très grave (d’ancien-ne-s magistrat-es ont même parlé de «  Crime de haute trahison »), gravité qui justifie l’exécution provisoire, elle aussi ayant été vilipendée par une armée de pleurnicheurs qui, vraisemblablement, n’y entendent rien.

Le seul hic, le Tribunal (ainsi que Mediapart qui a initié l’enquête judiciaire par ses révélations) s’est attaqué à un monstre sacré, aussi corrompu soit-il, comme aiment bien les défendre des pseudo-journalistes comme Christian Rioux qui se cherchent compulsivement un public à l’image de leur incompétence. Sarkozy est une « fripouille », tous les commentateurs le moindrement sérieux, intègres et informés le reconnaissent6. Il fait office de prolongement parlementaire aux intérêts de la classe « cleptocratique » française, déterminée à détourner le pouvoir politique (donc le pouvoir du Peuple) à leurs seuls intérêts économiques et financiers, et n’a aucun scrupule à utiliser tous les moyens à sa disposition (légaux comme illégaux) pour mener à bien la mission qui lui a été confiée, à savoir discréditer de façon délibérée, par l’entremise de jugements arbitraires et gratuits, les Institutions de la République (à l’évidence imparfaites), comme l’a toujours fait l’extrême-droite, appuyée en cela par les puissances de l’argent qui préféreront toujours les fascistes aux communistes comme elles préfèrent le RN à LFI.

Dans ce contexte, et étant donné que nous sommes encore et toujours (pour le meilleur et pour le pire) en démocratie libérale, la séparation des pouvoirs, non seulement entre l’Église et l’État (comme aiment le rappeler les chroniqueurs de l’Aut’journal pour justifier l’application de la Loi 21 — en violation d’éléments centraux du Droit International sensés protéger la liberté de religion) mais aussi entre le Législatif, l’Exécutif et le Judiciaire a pour objectif de maintenir un équilibre, le plus équitable possible, entre les différents types et formes de prérogative : celle des représentants élus au suffrage universel, celle du gouvernement nommé par le parti à la tête de l’État, celle des Juges qui, en principe, n’ont aucune connexion réelle, partisane, intéressée avec les législateurs et/ou les exécutants (ce qui ne signifie pas qu’ils ne privilégient aucune idéologie politique, qu’ils n’ont aucune préférence pour un parti ou l’autre, qu’ils n’ont pas déjà une opinion sur le personnage dont ils vont évaluer le comportement à l’aune des Lois de la République — seulement, ils doivent en faire abstraction lorsqu’ils délibèrent en vue de rendre un Jugement).

Il est donc facile, voire malhonnête et pernicieux, d’en référer d’emblée à ce qui est devenu un mécanisme de défense qui se pare de valeurs « démocratiques » (alors qu’il s’agit, en fait, de pure démagogie) en recourant à la légendaire dénonciation du « Gouvernement des Juges  ». Premièrement, il s’agit d’un euphémisme, étant donné, comme nous le disons plus haut, la nature libérale, parlementaire et « bourgeoise » de notre système politique qui délègue aux différentes Cours de Justice la responsabilité de veiller à ce que les décisions prises dans les Parlements, abstraction faite du fait qu’ils soient occupés ou non par des représentants élus, soient conformes aux Constitutions encadrant l’adoption des Lois ainsi que leurs mises en application. Reprocher au Tribunal Correctionnel d’avoir rendu un verdict de culpabilité concernant un ancien Président de la République (qui est, d’abord et avant tout, un citoyen au même titre que n’importe quel autre citoyen) serait comme reprocher à un agent de police d’avoir donné une contravention à un automobiliste ayant brûlé un feu rouge (“ vous abusez de votre pouvoir, monsieur l’agent ” !).

Deuxièmement, faisons, pour conclure, un peu de politique fiction. Substituons à l’Affaire « Sarkozy/Kadhafi » une éventuelle Affaire « Mélanchon/Poutine » qui se serait soldée comme suit : “ Monsieur Jean-Luc Mélanchon (leader de La France Insoumise — LFI), vous êtes reconnu coupable d’« Association de Malfaiteurs  » dans l’affaire du financement russe de votre campagne électorale de 2022. Vos proches collaborateurs sont entrés en contact avec des agents du Kremlin — sous la supervision de Vladimir Poutine — afin de sceller une entente de financement de votre campagne en échange d’une promesse de lobbying effectué par LFI à l’Assemblé Nationale pour stopper le financement de la guerre en Ukraine par le gouvernement français. ” La même meute aux abois pour s’offusquer d’une prétendue partialité (Sarko a même parler de « haine ») de la part des Juges du Tribunal Correctionnel aurait célébrer la victoire de la République qui, par l’entremise d’un pouvoir judiciaire ayant fait preuve de courage, a réussi à rétablir la confiance du Peuple français envers ses institutions «  modèles », signe d’une vitalité démocratique qui redonne à la France sa grandeur d’antan...

Mario Charland
Shawinigan

Notes
1.On a qu’à penser à l’Habeas Corpus Act de 1679 voté par le Parlement anglais pour restreindre la propension du pouvoir royal en matière d’arrestations et de détentions arbitraires.
2.En sous titre : « L’incarcération de Nicolas Sarkozy symbolise le pouvoir disproportionné des juges aux dépens du politique. »
3.Voir aussi l’excellent compte-rendu d’Alexis Bellas sur la chaîne L’esprit critique.
4.Deux anciens collaborateurs de Sarkozy, ayant trempé dans la même affaire, Brice Hortefeu et Claude Guéant, ont aussi été inculpé, respectivement à deux et six ans de prison.
5.On pourrait les surnommer : les « feignants du coco »...
6.Il a déjà été reconnu coupable dans une affaire d’écoute illégale (il porte, à cet égard, un bracelet électronique) et est en attente d’un autre Jugement en Appel pour dépassement de coûts dans la campagne électoral de 2012. C’est un délinquant en col blanc, un « récidiviste » qui mérite d’être jugé et traité comme tel.

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