Édition du 19 janvier 2021

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Amérique centrale et du sud

Brésil. Les élections municipales : une nouvelle scène politique ?

Le premier tour des élections municipales brésiliennes, le 15 novembre 2020 [voir le résumé des résultats en fin d’article], a montré le renforcement des secteurs du centre et du centre-droit, et une défaite retentissante pour les candidats bolsonaristes : seuls deux de ceux soutenus par le président, à Fortaleza et à Rio de Janeiro, ont pu se hisser au second tour [qui se tiendra ce dimanche 29 novembre 2020]. Et ils ont peu de chances de gagner. La gauche et le centre-gauche sont encore en lice dans certaines villes importantes, comme São Paulo, Recife et Porto Alegre. Voici des interprétations des résultats du premier tour…

29 novembre 2020 | tiré du site Alencontre
https://alencontre.org/ameriques/amelat/bresil/bresil-les-elections-municipales-une-nouvelle-scene-politique.html

Par exemple, pour Leonardo Avritzer, professeur de sciences politiques à l’Université fédérale du Minas Gerais et coordinateur du projet d’Observatoire des élections 2020, Jair Bolsonaro se trouve affaibli en vue de son éventuelle réélection : « Il est très probable que l’élection de 2022 se déroule différemment de celle de 2018. À l’époque, Bolsonaro ne disposait pas de beaucoup de soutien venant de l’État ou des municipalités, mais il n’en avait pas besoin en raison de la vague anti-politique qui lui a permis de se passer de la télévision également. Mais maintenant qu’il est candidat à la réélection, le fait qu’il n’aura pas de points d’appui électoraux à São Paulo, Rio de Janeiro, Belo Horizonte et Recife lui posera plusieurs problèmes. » En tout état de cause, Leonardo Avritzer rappelle que « nous ne pouvons pas tirer de conclusions générales sur le bolsonarisme à partir d’une élection municipale ». « Mais nous pouvons tirer des conclusions sur la faible influence du président », dit-il. « Les résultats du premier tour montrent qu’il y a une modération dans l’électorat par rapport au bolsonarisme et à l’anti-politique », ajoute-t-il. On constate « la recherche de personnes ayant une expérience administrative, un rejet des candidats d’extrême droite et un glissement vers les partis institutionnalisés de droite comme de gauche ».

En revanche, pour Marta Arretche [Universidade de São Paulo et directrice du Centro de Estudos da Metrópole], déduire des résultats du dimanche 15 novembre un affaiblissement de Bolsonaro en vue de l’élection présidentielle de 2022 est, au moins, hâtif. Professeur au département de sciences politiques de l’USP, Marta Arretche estime que « les interprétations des résultats électoraux selon lesquelles l’électorat se déplace au centre, que l’anti-politique a été punie et que les partis institutionnalisés ont été récompensés » représentent, avant tout, « un certain désir de détecter des changements » de la part des analystes eux-mêmes. Des changements qui ne sont pas ceux imaginés : « Les résultats de cette élection n’autorisent pas à dire qu’il y a eu une modification substantielle des préférences et des comportements des électeurs. Cette idée qui implique que l’électorat a mûri et a migré vers un nouvel espace politique… Or, rien ne garantit que s’ils sont soumis à de nouveaux stimuli, tels que les scandales de corruption, ou à l’influence de fausses nouvelles (fake news) de manière organisée au niveau national, les électeurs et électrices réagiront de la même manière. » Marta Arretche ajoute : « Il y a un mois, nous avons été impressionnés par la façon dont Bolsonaro s’était redressé dans les sondages et avait atteint un taux d’approbation de 40%. Nous disons maintenant que l’électorat a révélé une préférence renouvelée pour les partis institutionnalisés et qu’il y a eu une victoire pour la modération ou le centre. Je pense que c’est une interprétation très exagérée. »

Marta Arretche envisage un processus possible d’usure à l’avenir : « Bolsonaro peut être battu politiquement, entre autres, parce qu’il a tendance à faire échouer les autres candidats de droite et à commettre de nombreuses erreurs », comme son soutien à des candidats déjà très mal lotis en termes de popularité et qui ont eu recours à lui « dans une situation presque déjà désespérée, dans l’espoir que le mythe de Bolsonaro pourrait les sauver ». Cependant, elle ne pense pas que cette usure soit nécessairement due à une modération des électeurs : « Imaginons que le candidat soit Sergio Moro [ex-Juge fédéral ayant commandé l’arrestation de Lula en 2016, nommé par Bolsonaro ministre la Justice, il démissionne en avril 2020] C’est un personnage qui cultive également l’anti-politique, qui n’est pas favorable aux partis traditionnels. Mais il pourrait avoir de fortes chances lors des prochaines élections présidentielles. Si cela se concrétise, devrions-nous dire à nouveau qu’il y a eu un mouvement dans l’électorat qui est revenu à l’anti-politique ? » Pour elle, ce qui change, en tout cas, ce sont « les stratégies des élites. »

Nouvelles possibilités

Après le tsunami réactionnaire qui l’a emportée en 2016 [avec l’éviction de Dilma Rousseff du PT et l’accession à la présidence de Michel Temer] et 2018, la gauche malmenée du Brésil a récolté, lors de ce premier tour, quelques résultats qui ouvrent de nouvelles possibilités de développement. A São Paulo, l’ancien candidat à la présidence, Guilherme Boulos, du Parti du socialisme et de la liberté (PSOL) a remporté 20,2% des voix. Au second tour, ce dimanche 29 novembre, il se présente contre l’actuel maire, Bruno Covas, du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), qui a remporté 32,8% des voix. Selon le dernier sondage de Datafolha, publié lundi 23 novembre, Guilherme Boulos est passé de 42 à 45%, avec une augmentation parmi ceux qui auraient voté blanc ou nul, réduisant ainsi sa distance avec Covas, qui est passé de 58 à 55% d’intentions de vote. À Recife, deux candidats progressistes sont en lice pour la mairie : Marília Arraes, candidate du Parti des travailleurs (PT), qui est en tête des intentions de vote, et João Campos, du Parti socialiste. À Porto Alegre, Manuela d’Ávila, du PCdoB [député fédéral de l’état du Rio Grande do Sul, ex-colistière de Fernando Haddad pour les présidentielles de 2018], a une chance au deuxième tour, avec un colistier qui appartient au PT.

Leonardo Avritzer souligne que dans les grandes villes, le résultat est meilleur qu’en 2016. À l’époque, le PT, par exemple, n’a remporté qu’une seule élection municipale. Elle participe maintenant au deuxième tour dans 15 grandes villes et deux capitales. Pour le professeur : « Tout indique qu’après cette élection, nous aurons une gauche plus équilibrée en termes de force politique. Elle sera renforcée si elle gagne dans les capitales et élit un nombre raisonnable de maires dans les villes concernées, ce qui pourra alors faire la différence pour la bataille électorale de 2022. »

La politologue Fhoutine Marie, de l’Université catholique pontificale de São Paulo, souligne que « les groupes dits minoritaires – en particulier les femmes noires et trans – et le PSOL lui-même ont progressé ». Elle estime que si le parti de Guilherme Boulos (PSOL) parvient à gagner à São Paulo, ce serait un important « renforcement moral pour une gauche très désordonnée et découragée depuis les défaites successives du coup d’État de 2016, la prison de Lula [Luiz Inácio da Silva] et la victoire de Bolsonaro ».

L’hégémonie remise en question

Malgré son meilleur résultat qu’il y a quatre ans, la récolte « petiste » (PT) est encore loin d’être ce qu’elle était. En ce sens, les résultats de l’élection de São Paulo ont été assez significatifs. Bien qu’il ait gouverné la ville à trois reprises et qu’il ait maintenant récolté un grand nombre de conseillers, les votes réunis par le PT furent maigres. Son candidat sans relief, Jilmar Tatto, a remporté 8,64% des voix et s’est classé à la sixième place. Dans d’autres endroits où la gauche est présente au deuxième tour, comme à Porto Alegre, avec D’Ávila, et à Belém do Pará, avec Edmilson Rodrigues (PSOL), le PT ne mène pas non plus, mais au moins il participe aux tickets unitaires.

Depuis sa fondation en 1980, le PT est le parti dominant de la gauche brésilienne. Et cela continue à être le cas. C’est le parti le plus structuré et le plus enraciné au niveau national, le plus organisé et le plus capable de mobiliser, et celui qui a le plus d’expérience en matière de gestion. Mais il est aussi le plus battu. Par lui-même et par les autres. Il a vu certains de ses dirigeants impliqués dans des affaires de corruption, mais il a également subi de dures persécutions médiatiques et judiciaires. La haine à son égard a structuré une grande partie de la politique brésilienne ces dernières années. Victime, en outre, de sa propre arrogance et du manque de renouvellement de ses cadres, son rôle de leader incontestable de la gauche est menacé. Pour Marta Arretche, « le PT traverse deux crises importantes : l’une de réputation et l’autre générationnelle, avec d’énormes difficultés pour faire émerger de nouveaux dirigeants ». Et elle ajoute : « Les autres partis de gauche, qui ont toujours dû se soumettre au PT, cherchent maintenant à profiter de l’occasion pour se développer et occuper de nouveaux espaces. Le phénomène Boulos représente exactement cela. Du point de vue national et du point de vue d’un éventuel front de gauche, le PT est trop grand pour être ignoré, mais il est trop faible pour le diriger. » Dans le même temps, étant donné son niveau élevé de rejet dans certains secteurs, « s’allier au PT peut être un problème aussi important que de l’ignorer ».

Pour sa part, Fhoutine Marie pense que dans les temps à venir « il y aura peut-être plus de possibilités d’alliances ». Un élément de cette ligne est le soutien que plusieurs personnalités politiques de gauche et de centre-gauche ont apporté à Guilherme Boulos face à la crise de São Paulo. C’est le cas de Ciro Gomes, chef du Parti travailliste démocratique, de Marina Silva, du Réseau de la durabilité, et de Lula da Silva lui-même. Cependant, à l’interne la gauche est toujours en débat et les tentatives récurrentes de créer des fronts de coalition ont été entravées. Le leader du PSOL, Marcelo Freixo, député fédéral de Rio de Janeiro, a retiré sa candidature en mai des élections municipales dans cette ville, arguant qu’il n’avait pas réussi à unir les secteurs progressistes. Son départ a permis au candidat bolsonariste Marcelo Crivella [du PRB, élu maire en 2016] de se qualifier plus facilement pour le second tour à Rio de Janeiro où il se présente contre Eduardo Paes du MDB. Les nouveaux rapports de forces au sein de la gauche brésilienne et sa capacité à surmonter les différences au nom de la lutte contre le bolsonarisme jouent un rôle important pour ses chances de succès. Comme cela a toujours été le cas, le chemin ne semble pas facile. (Article publié dans l’hebdomadaire Brecha, le 27 novembre 2020 ; traduction rédaction A l’Encontre)

***

Résultats du premier tour des élections municipales le 15 novembre (Réd.)

Mouvement démocratique brésilien (MDB) : 774 maires (-283)
Parti progressiste (PP) : 681 maires (+186)
Parti social démocratique (PSD) : 650 maires (+109)
Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) : 512 (-291)
Démocrates (DEM) : 479 maires (+20)
Parti démocratique travailliste (PDT) : 311 maires (-20)
Parti des travailleurs (PT) : 179 (-75)
Parti socialisme et liberté (PSOL) : 4 maires (+2)
Parti communiste du Brésil (PCdoB) : 46 maires (-34)

Résultat à São Paulo

PSDB :(Bruno Covas) : 32,85% (1’754’013 suffrages)
PSOL (Guiherme Boulos) : 20,24% (1’080’736)
PCdoB (Orlando Silva) : 0,23% (12’254)
PT (Jilmar Tatto) : 8,65% (461’666)

Conseil communal São Paulo

PSOL : 8,66% (+5,24%) : 6 sièges
PT : 12,76% (-3,14%) : 8 sièges

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