Édition du 21 septembre 2021

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Économie

C’est l’économie, imbécile !

« C’est l’économie, imbécile ! » : Cette formule appartient à James Carville, un ancien stratège de Bill Clinton. Or, elle résume très bien les propos de monsieur Karl Blackburn, le PDG du conseil du patronat du Québec, alors qu’il était de passage à l’émission du 22 août de Zone économie.

Maxime Fleury
Étudiant au baccalauréat en science politique
Université du Québec à Chicoutimi

Le segment auquel je fais référence portait sur la proposition de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) d’augmenter le salaire minimum à 18$. Monsieur Blackburn a alors répondu ce qui suit, à la suite du plaidoyer livré par monsieur Daniel Boyer, le président de la FTQ : « Tout le monde veut bien vivre, mais malheureusement, l’économie ne fonctionne pas tout à fait de cette façon. »1. Sortant de la bouche du PDG du Conseil du patronat, ces mots n’ont pas de quoi surprendre. On peut s’attendre à des balivernes du genre. Par contre, ça ne veut pas dire que nous ne devons pas nous indigner, face à de tels propos. En effet, après avoir traversé environ 40 ans de néolibéralisme qui ont considérablement détérioré les conditions de travail et les salaires et en finissant (espérons-le) une pandémie qui a aussi durement affecté les travailleur.euse.s, les propos du représentant patronal sont franchement méprisants.

Sur la notion d’économie.

Les théories économiques néoclassiques, bien que de plus en plus contestées, restent dominantes dans les départements de sciences économiques, d’administrations, dans les émissions d’affaires publiques, dans les milieux politiques et, bien évidemment, au sein des milieux d’affaires. Ces théories sont douteuses à maints égards, sur le plan théorique, certes, mais aussi dans la pratique. Mais revenons un instant sur la déclaration citée plus haut. Il me semble très pertinent de faire appel aux travaux du professeur Alain Deneault, pour contrer cette sorte de discours et enrichir les réflexions qui en découlent. Dans ses feuilletons théoriques portant sur le concept d’économie, monsieur Deneault commence par un Manifeste. Un passage mérite qu’on s’y attarde : « (...) dissocier économie et capitalisme - ce capitalisme qui, par ses aspects destructeurs, iniques, absurdes et pervers, ne correspond en rien à l’esprit de l’économie en son plein sens. Dissocier également économie et capitalisme, au sens plus large de l’administration des biens. »2 Ainsi, le concept d’économie ne devrait pas être réduit aux rapports marchands et comptables. Deneault nous donne une très bonne définition de ce qu’on peut qualifier d’économique : « (…) l’économie relève de la connaissance des relations bonnes entre éléments, entre gens, entre sèmes, entre choses. »3. C’est d’ailleurs bien de la première façon que monsieur Blackburn comprend le concept d’économie.

Le capitalisme carbure à l’extraction de la plus-value et à l’intendance - les deux sont dialectiquement liés. Pour l’économie capitaliste, la compression des salaires et l’accroissement sans fin du capital sont des impératifs. On comprend donc que les hausses des salaires et l’amélioration des conditions de travail ne sont, généralement, pas souhaitables et n’ont jamais été le fruit de concessions volontaires du capital, mais bien davantage le fruit des combats menés par les mouvements ouvriers et féministes, entre autres. Or prenant le concept en otage, l’économie ne fonctionne pas de cette façon, nous dit monsieur Blackburn. C’est grossier et il incombe de le corriger. Suite aux clarifications apportées par Alain Deneault, l’économie fonctionne de cette façon, mais pas le mode de production capitaliste. En effet, les multiples usages du mot économie, comme nous le rappel Deneault, sont complétements étrangères au maintien volontaire de conditions de vie insoutenable que vivent beaucoup de nos concitoyens.

Parler d’économie.

Je propose donc que nous redécouvrons le terme d’économie, comme Alain Deneault le fait si bien dans ses travaux. Il ne faut pas avoir peur de se réapproprier un terme qui ne sert actuellement qu’à justifier des manœuvres qui profitent aux puissants de ce monde. Il importe de lui redonner un véritable sens, dans ce monde en quête de repère. Repensons ce terme pour qu’il puisse inclure toutes les sphères de la vie sociale et, bien sûr, environnementales. Une société qui n’a pas l’air de se soucier du sort des sans parts et des exclus –et qui fabrique d’ailleurs ces conditions- et qui considère normal que cela se produise ne peut se qualifier d’économique.

Notes

1.Radio-Canada, émission du 22 Août 2021, Zone économie, https://ici.radio-canada.ca/rdi/zone-economie/site/episodes/561843/campagne-electorale-salaire-minimum-ftq-patronat
2.- Alain Deneault, 2019, L’économie de la nature, Montréal, Lux éditeur, 141 pages, page 9.
3 Ibid.

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