Édition du 26 mai 2020

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Amérique centrale et du sud

Chili. Le virus est aussi le modèle privatisé

2019 a été l’année de l’épidémie pour le Chili. En près de 30 ans depuis le retour à la démocratie, le pays n’a jamais connu une crise comme celle qui a éclaté dès octobre dernier. La société chilienne a mis le système politique en échec et, pour la première fois depuis longtemps, les citoyens et citoyennes se sont organisés et n’ont exigé – au travers de l’exigence d’une nouvelle Constitution [avec des orientations différentes à ce sujet] – rien de moins que la fin d’années d’abus dans les domaines de l’éducation, de la santé et des retraites.

(Article publié dans Nueva Sociedad, en mars 2020 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Les premiers jours d’octobre 2019 ont été marqués par de grandes manifestations pacifiques et aussi violentes, par des pillages et par l’incendie de bâtiments emblématiques qui ont conduit le président Sebastián Piñera [président de 2010 à 2014 et à nouveau depuis mars 2018] à décréter l’état d’urgence et à déléguer la sauvegarde de l’ordre public aux Forces armées. Ce qui, comme prévu, a ramené les fantômes de la dictature et une recrudescence des mobilisations.

Le mois de mars 2020 est arrivé et le peuple est à nouveau descendu dans la rue et face à une forte répression. C’est dans ce contexte qu’apparaît la crise mondiale du coronavirus. Le gouvernement de Piñera ne vit plus seulement avec la crise sociale interne : la crise sanitaire s’y ajoute maintenant.

Alors que la progression du virus se renforce dans le monde et que les premiers cas commençaient à apparaître au Chili, un ministre de la Santé, sous pression, a déclaré que la tenue du plébiscite – pour décider de l’élaboration d’une nouvelle constitution – prévue pour la fin avril risquait de provoquer une éventuelle épidémie grave de coronavirus et, par conséquent, un faible taux de participation le jour du vote. De quoi le ministre s’inquiétait-il ? De la légitimité du processus ou de l’augmentation de la contagion ? Au départ, le report de la tenue du plébiscite était, selon l’opinion citoyenne la plus répandue, l’excuse parfaite pour le gouvernement de retarder ce processus. Il en va de même pour la proclamation de l’état d’urgence et le retour des militaires dans les rues.

Le Chili a connu une augmentation rapide des cas d’infection par le coronavirus [1610 déclarés le 27 mars, avec accélération dès le 15 mars]. Ce qui a abouti au report du plébiscite au mois d’octobre 2020 et au décret instaurant l’état d’urgence en raison d’une situation de catastrophe. Pour un gouvernement déjà affaibli politiquement, cette situation de crise sanitaire semblait être une chance, mais elle a fini par être tout le contraire. Avant l’explosion sociale, le gouvernement de Sebastián Piñera n’avait qu’un mot à la bouche : la gestion (la gouvernance). Cela fut souligné, en particulier durant les situations de crise. En fait, la première présidence de Piñera en 2010 a commencé par la gestion d’un méga tremblement de terre (février 2010). Le déploiement de « vestes rouges », qui caractérisait la présence du gouvernement dans les rues, lui a permis de se présenter comme une équipe efficace qui agissait rapidement. Puis vint la crise des 33 mineurs coincés dans la mine où ils travaillaient [en août 2010, « emprisonnés » durant 69 jours, puis extraits]. Très médiatisé internationalement, cet accident a permis à Piñera de parcourir le monde en racontant l’histoire de cet exploit. Mais qu’en est-il du gouvernement chilien ? Qu’offre-t-il face à la crise ? Comment fait-il face à ce défi sanitaire ? Quel rôle attribue-t-il à l’Etat ?

Sebastián Piñera n’est pas parvenu à un consensus, ni au sein de sa coalition, ni avec l’opposition. Personne n’est à la hauteur : le « filtrage politique » dure longtemps avant qu’un sujet ne soit établi et que des réunions ne soient organisées au Palacio de la Moneda (présidence) avec des personnalités de l’opposition (modérée). Après s’être serré la main, les représentants reviennent à la logique partisane et ne parviennent pas à une orientation unifiée face à la crise. Sebastián Piñera tente de faire comprendre que tous les efforts sont faits pour lutter contre le virus, mais son ministre de la Santé, Jaime Mañalich, spécule sur la dangerosité du virus et sur la possibilité qu’il puisse muter et devenir « une bonne personne ». Il y a quelques jours encore, le détenteur de ce portefeuille s’inquiétait de la tenue du plébiscite, aujourd’hui il déclare que le virus pourrait devenir inoffensif. Il faut ajouter à cela les divergences au sein même de la coalition gouvernementale. Certains maires du parti de Piñera ont choisi de prendre leurs propres mesures, d’abord en fermant les écoles, puis en décrétant des confinements locaux.

Mais la source la plus dangereuse liée au manque de coordination dans cette crise est constituée par les divergences entre le gouvernement et l’Association médicale chilienne, pour laquelle les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) devraient prévaloir. Les déclarations flexibles et changeantes du ministre de la Santé devant les avertissements du président de l’Ordre des médecins suscitent l’inquiétude des citoyens. Face à la situation actuelle, les principales autorités sanitaires viennent toutefois de surmonter « leurs différences ».

Il y a un retard évident dans l’instauration d’une quarantaine nationale obligatoire par rapport au nombre de personnes infectées. Ce retard n’est pas dû, avant tout, à la relativisation des effets virus, mais à une logique économique. Le gouvernement pense d’abord à « ce que cette crise coûte au pays », il pense à « ce que coûte » le fait d’avoir toute la population confinée. Voilà la logique sous-jacente au déroulé de ses décisions. Une fois de plus, le débat confronte deux visions : l’une qui privilégie le modèle économique et l’autre qui privilégie les droits essentiels ; l’une qui met l’accent sur l’économie et l’autre sur la santé publique (lorsque la droite chilienne parle d’économie, elle ne parle pas des moyens de subsistance des plus pauvres). Mais le gouvernement résiste également à prendre des mesures confinement total par crainte des pillages et des protestations, comme un élément de la crise que traverse le pays depuis 2019.

Au Chili, le système de santé est « régulé » par le marché et donc ceux qui ont plus d’argent bénéficient de meilleurs soins médicaux. Il en va de même pour l’éducation ou le système de retraite : ce sont des droits qui ne sont pas soustraits à la logique du marché. La droite chilienne est à l’aise avec cela. En ces temps où l’enjeu est l’effondrement du système de santé, le gouvernement agit lentement, en essayant de réduire autant que possible l’impact sur l’économie. La mesure de quarantaine nationale progressive ne satisfait pas la population.

La grande majorité des Chiliens savent que face à une épidémie incontrôlée de coronavirus ils n’ont pas les moyens financiers d’assurer leur santé. Ils ont donc dû prendre eux-mêmes des mesures de précaution. Ceux qui le peuvent se sont mis en quarantaine volontaire. Pendant ce temps, les grandes entreprises, celles qui gagnent le plus d’argent, continuent à fonctionner. Cependant, des fissures apparaissent. « Nous devons protéger les gens et non l’économie », a récemment déclaré un maire pro-gouvernemental.

Les Chiliens ne savent pas qui les soutient dans cette crise. Le manque de coordination s’ajoute au modèle socio-économique privatisé et à l’énorme fracture sociale. Les voix les plus importantes du gouvernement envoient des messages désastreux. Ils ne proviennent pas seulement du ministère de la Santé. Le ministre de l’Economie, Lucas Palacios, a également tenté de minimiser la crise, lorsqu’il a critiqué comme étant « hâtive » la quarantaine nationale obligatoire que le président Alberto Fernandez, lui, a instaurée en Argentine.

Le Chili fonctionne comme un miroir inversé de l’Argentine. Le rôle que les deux gouvernements attribuent à l’Etat est diamétralement opposé, quelles que soient les limites de l’orientation en Argentine. Le Chili vit dans des conditions anormales depuis des mois, mais l’Argentine, qui va de crise en crise et qui se caractérise comme le pays de l’épidémie, est aujourd’hui l’exception au plan des mesures gouvernementales prises dans la région. Le gouvernement d’Alberto Fernandez, malgré le contexte économique, a changé l’axe avec lequel il a commencé son mandat et a engagé toute la puissance de l’Etat pour faire face à cette crise sanitaire. De la sorte, il renoue avec le discours politique tenu lors de son élection, en octobre 2019 [la coalition victorieuse avait pour nom : le Front de tous] : « c’est avec tout le monde », « nous prenons soin les uns des autres ». L’Argentine – qui traverse une forte crise économique et est un pays pauvre – fait face à cette crise sanitaire avec plus d’Etat que les autres pays de la région. Les Argentins semblent savoir que le premier devoir de l’Etat est de protéger ses citoyens et que « l’économie » – en tant que telle – peut attendre. Et cela, parce que le confinement implique un soutien de l’Etat pour les plus vulnérables, surtout dans un continent caractérisé par l’économie informelle.

Tout le débat de fond propre aux mobilisations d’octobre 2019, qui a commencé autour de l’éducation, est relancé ces jours-ci au Chili. Il se centre maintenant sur le système de santé. Le gouvernement et les secteurs de droite les conçoivent tous les deux (éducation et santé) comme des biens marchands. Certes, après les mobilisations de 2019 le gouvernement fit mine d’écouter les Chiliens et de vouloir garantir des droits. Aujourd’hui, la réalité frappe à la porte : la santé de la population est en jeu de manière visible, or le gouvernement se penche sur la situation de « l’économie ». Les progrès concernant des mesures concrètes comme le confinement obligatoire – qui protégeraient une grande majorité de salarié·e·s, en particulier ceux qui travaillent dans de grandes entreprises – sont lents. Et, en fait, jusqu’à présent, le gouvernement ne considère pas que cela est vraiment faisable.

Les Chiliens sont passés de l’individuel au collectif pour s’organiser et revendiquer leurs droits et s’affrontent à un modèle qui les pousse à penser leur vie en stricts termes individuels. Aujourd’hui, face cette logique installée depuis longtemps, ce sont les citoyens et les citoyennes qui ont commencé, eux-mêmes, à prendre des précautions face au retard des mesures gouvernementales. Ce sont eux qui prennent soin d’eux-mêmes, car ils savent qu’ils ne sont pas protégés. Et ils savent aussi que dans quelques mois, ils devront nécessairement revenir à des questions plus fondamentales telles que l’accès effectif pour tous aux soins de santé, un accès aujourd’hui obéissant à la loi de la privatisation. La réalité les appelle une fois de plus à parler d’inégalité et de redistribution de la richesse.

Le problème sous-jacent que le virus met en relief dans le monde entier, et en particulier dans des pays comme le Chili, est le rôle assigné à l’Etat, aux services publics. Dans la politique chilienne, la phrase « autant d’État que nécessaire, autant de marché que possible » est répétée sans cesse. C’est sur ce terrain que se joue (et se jouera) la vie des Chiliens.

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