Édition du 24 mai 2022

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Politique québécoise

Coalitions : quand deux cultures cohabitent

Que se passe-t-il quand des coalitions réunissent des groupes dont les cultures présentent des différences ?

Jacques Fournier est organisateur communautaire retraité

La Coalition Solidarité Santé existe depuis 1991. Elle regroupe 46 organismes : d’une part des centrales (CSN, FTQ, CSQ) et des organisations (APTS, FSQ-CSQ, FSSS-CSN, CTM-FTQ, etc.) syndicales, d’autre part des groupes communautaires impliqués dans le dossier santé : femmes, aînés, personnes handicapées, groupes en santé mentale, aidants naturels, familles, associations de consommateurs, etc. Ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’une telle coalition travaille au respect des droits des usagers (le droit à la santé) dans un contexte où les droits des travailleurs sont eux aussi respectés, autant en tant qu’usagers que comme producteurs de services.

Il est intéressant de constater également que deux cultures cohabitent – et parfois s’affrontent – au sein de la coalition. Il y a la culture syndicale qui est essentiellement une culture de compromis : il faut signer une convention collective qui sera nécessairement un compromis entre les demandes syndicales et les offres patronales (et aujourd’hui, parfois, entre les demandes patronales et les réponses syndicales). Les rapports de force, la conjoncture et la mobilisation constituent les ingrédients de la résultante. La culture communautaire est différente : pour elle, en règle générale, ses revendications ne sont pas négociables. Sa force : la netteté et la clarté. Sa faiblesse : elle considère tout compromis comme une compromission et une trahison. Là aussi, la mobilisation est essentielle.

La Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics (COTPSP) est née au printemps 2009 dans la foulée du premier budget Bachand. Elle regroupe plus de 130 membres. Les centrales syndicales (CSN, FTQ, CSQ) n’y sont pas mais de grands syndicats y sont : FIQ, APTS, SPGQ, SFPQ, FNEQ-CSN, AFPC-Québec, Conseil central CSN-Montréal, CTM-FTQ, etc.) ainsi qu’un grand nombre d’organismes communautaires engagés dans divers champs : éducation, santé, femmes, jeunes, environnement, logement, pauvreté, défense des droits, consommation, etc. L’ASSÉ est membre de la COTPSQ ainsi que la FECQ et la FEUQ.

Les trois grandes centrales (CSN, FTQ, CSQ) ont plutôt choisi de se regrouper dans l’Alliance sociale, avec la CSD, le SFPQ, le SPGQ et l’APTS, et avec deux regroupements étudiants, la FECQ et la FEUQ.

Encore là, dans la COTPSP, les deux cultures cohabitent mais la composante communautaire est la plus nombreuse et la plus présente. La COTPSP a mis de l’avant trois principales revendications, toujours dans la foulée des budgets Bachand : non à la hausse des droits de scolarité, non à la hausse des tarifs d’Hydro-Québec, non à la taxe santé.

L’arrivée au pouvoir du Parti québécois, minoritaire, entraîne une nouvelle analyse de la conjoncture mais pas nécessairement par toutes les composantes des coalitions, et pas au même degré. Grosso modo, les composantes syndicales, à la recherche de compromis, tentent de forcer le PQ à respecter ses promesses et à se montrer le plus social-démocrate possible. Les composantes communautaires ont des attentes plus limitées, sinon nulles, à l’égard du PQ. Il faudrait, évidemment, nuancer ce portrait. A l’intérieur des centrales syndicales, par exemple, il y a des couleurs variées : ainsi, entre la CSN nationale et le Conseil central de Montréal de la CSN. On pourrait multiplier les exemples, ces variations sont fécondes et assurent un débat riche. De même, au sein des organismes communautaires, il y a une panoplie intéressante de positions et d’analyses.

Sur le terrain, on constate que la coexistence de deux cultures reflète jusqu’à un certain point la polarisation qu’on a observée lors des dernières élections québécoises entre les tenants du « vote stratégique » (voter pour le PQ pour empêcher l’élection des libéraux ou des caquistes) et les partisans de Québec solidaire.

Bref, nous avons là deux coalitions dont l’existence et le dynamisme sont enrichis par deux cultures qui sont, heureusement, condamnées à collaborer pour l’atteinte de leurs objectifs communs. C’est tout un apprentissage.
Ce n’est pas d’hier...

Les partisans de la gauche ont constamment été inspirés par deux héros grecs antinomiques : Achille et Ulysse. Quand on pense à Québec solidaire et aux groupes communautaires, on voit Achille, ce héros légendaire de la Guerre de Troie qui rêvait de mourir au combat, dans l’honneur. Quand on pense au Parti québécois et aux syndicats, on revoit à Ulysse, autre personnage de la mythologie grecque, qui ne souhaite que rentrer à la maison, à Ithaque, pour retrouver sa Pénélope, et qui rencontre mille et un obstacles dans son voyage de retour, ce qui fera également de lui un héros. Deux héros, deux destins douloureux.

De même, les partisans de la gauche ont été nourris par deux grands penseurs, Camus et Sartre. Le Parti québécois et les syndicats font penser à Camus, ce penseur des limites, de la mesure, de la modestie. La démocratie, c’est « l’exercice social et politique de la modestie », disait Camus dans ses Carnets. Camus recherche l’équilibre entre le soleil, bien concret dans sa vie, et l’absurdité, qui le taraude. Il défend le présent. Québec solidaire et les groupes communautaires font songer à Sartre, l’homme de la démesure, de l’entièreté, loin du compromis. Il défend le futur, qui devrait normalement être parfait.

Deux penseurs, deux courants, dont les idées nourrissent les mêmes hommes et les mêmes femmes, qui ne savent plus alors à quel penseur se vouer et qui se laissent irriguer par les deux, parce qu’il y a peut-être un peu de vérité dans chacun. Parce que chacun des héros grecs a un peu raison et trace le portrait d’une partie de nos désirs et de notre destin.

Mais, de même que les syndicats sont contraints de ne pas attendre le Grand soir avant de signer une convention collective, nous voilà aujourd’hui, dans la gadoue ulyssienne et quotidienne, en appui critique au Parti québécois.

Note : L’auteur est délégué de l’Association québécoise de défense des droits des retraités (AQDR) à la Coalition Solidarité Santé et à la COTPSP. Il a été membre d’un exécutif syndical local (CSN) durant de nombreuses années et est actif dans le mouvement communautaire depuis plus de 30 ans.

Jacques Fournier

Membre du collectif D’abord solidaires de Longueuil, l’auteur est organisateur communautaire retraité.

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