Édition du 20 août 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Environnement

Collaborer avec la CAQ, est-ce une stratégie gagnante ?

Dominic Champagne prend sa carte de la CAQ pour intervenir à son congrès sur une « économie verte ». Il négocie sa présence sur le panel. Il essaie de convaincre les membres de la CAQ présents de l’urgence climatique. Il ne se fait pas d’illusions sur les résultats qu’il peut obtenir, mais il est convaincu que la lutte pour la transition énergétique n’est pas une question politique, mais une question de conviction et de prise de conscience. Il se dit convaincu par le discours du premier ministre. Des premiers pas ont été faits dans la bonne direction… Cette stratégie de lobbying a-t-elle vraiment obligé la CAQ à prendre en compte l’urgence climatique ou a-t-elle permis au gouvernement Legault de peaufiner une image environnementaliste ? A-t-elle renforcé dans la population le caractère réel de l’urgence climatique ou a-t-elle apporté une caution à l’économie verte et à l’urgence pragmatique du premier ministre ? En bref collaborer avec la CAQ est-elle une stratégie gagnante pour les environnementalistes ou une impasse qui risque de coûter cher ? Voilà des questions qu’on ne peut esquiver.

François Legault : de l’urgence pragmatique à la défense du mixe énergétique

François Legault affirme avoir à coeur le développement économique. Durant son voyage à New York, il a affirmé qu’il était obsédé par un boom d’investissements privés étrangers au Québec. Quand, il a souligné la nécessité d’abaisser le niveau de réglementation auquel est soumis les investissements miniers, on a compris que son obsession nous promettait sans doute de mauvaises surprises. Quand François Legault parle de développement économique, il parle du développement économique capitaliste avec toutes les conséquences que nous vivons de ce type de développement. Les environnementalistes qui veulent faire abstraction de cette réalité, ces personnes se ferment tout simplement les yeux sur ce qui se prépare.

Pourtant dans son discours de clôture du congrès, François Legault n’a-t-il pas pris une série d’engagements qui ont rempli d’aise Dominique Champagne ? Il a promis l’extension du REM dans la couronne nord, le prolongement de la ligne bleue du métro, la construction de tramways à Québec, à Montréal et sur la rive sud, le développement d’un transport sur rail à Gatineau et le soutien à l’achat de voitures électriques. Toutes ces mutations dans les transports s’appuieraient sur la production de moyens de transport qui serait faiet au Québec. Leur contenu local s’est-il interrogé devrait tenir compte des ententes de libre-échange. Il s’est fixé comme objectif de réduire de 40% l’utilisation du pétrole pour 2030. Plus, il a promis qu’il soutiendrait que les nouveaux bâtiments soient chauffés à l’énergie propre et qu’il inciterait au passage du chauffage au mazout au passage à l’électricité. Les entreprises seraient invitées à faire ce même type de virage. Ceci permettrait d’atteindre la cible de 37,5% sous le niveau de 1990 des émissions de gaz à effet de serre. Mais le point d’orgue de ce discours a été la perspective de faire du Québec la batterie de l’Amérique du Nord en vendant de l’énergie propre, de l’électricité, à New York, à l’Ontario et ailleurs si possible. C’est serait ainsi la plus grande contribution qui pourrait être faite par le Québec à la lutte aux changements climatiques. Dominic Champagne et Karel Mayrand ont salué ce discours.

Certaines composantes du mouvement environnementaliste croient que le capitalisme traditionnel est ébranlé et qu’il va être remplacé par le capitalisme vert. Ces personnes (ou organisations) sont convaincues que les pionniers de la transition économique et énergétique vont renverser les multinationales traditionnelles, que le BIG OIL va s’orienter vers les carburants verts, que le Big CAR va développer les voitures électriques, que le Big COAL, va s’orienter vers la séquestration du carbone, que le BIG FOOD va développer une agriculture de proximité. [1] Ils croient que les grands entrepreneurs vont comprendre qu’il est insensé d’investir dans des infrastructures qui vont être bien bientôt technologiquement dépassées. En somme, la transition économique, c’est une occasion d’affaires qui sera même bénéfique au développement des investissements et à une nouvelle croissante verte. Et pourtant, cette perspective est un déni de la réalité. Les investissements massifs dans les énergies fossiles, charbon y compris, ne cessent d’augmenter.

Le sens profond de l’urgence pragmatique

Urgence pragmatique, c’est l’urgence qu’on utilise pour une fin utile. Et c’est fin utile, c’est de pouvoir donner l’image d’un gouvernement sensible à l’environnement. Mais comment cela se décline-t-il dans la réalité de la pratique gouvernementale actuelle sur le terrain environnemental ?

Legault parle de réduire l’usage du pétrole. Pour le remplacer par le gaz naturel ? Voilà qui semble probable, car ce gouvernement définit le gaz naturel comme une énergie de transition. Non seulement il défend une telle définition, mais il soutient, la diffusion du gaz naturel tiré de la fracturation hydraulique dans l’Ouest canadien, par le soutien à la construction d’un gazoduc qui traversera une bonne partie du territoire du Québec, la construction d’une usine de liquéfaction et d’un port voué à l’exportation de ce gaz sur les marchés mondiaux. Cette position en fait un allié du gouvernement canadien qui veut faire du Canada un acteur stratégique sur les marchés des hydrocarbures au niveau mondial.

Pour le gouvernement, les plans d’Energir de généraliser l’utilisation du gaz naturel sont soutenus par le gouvernement qui ne fixe pour 2025 la production de Gaz naturel renouvelable (GNR) qu’à 5% de la totalité du gaz naturel). Voilà une cible raisonnable et pragmatique qui refuse d’organiser une sortie réelle de l’utilisation des énergies fossiles.

Il y a électrification du transport dans les plans de Legault. Mais dans sa logique d’urgence pragmatique, cela veut dire concrètement l’élargissement d’infrastructures routières comme le troisième lien. Et n’est pas la multiplication de voitures électriques empruntant ces autoroutes qui vont empêcher l’étalement urbain et la congestion du trafic. Ce tournant risque d’augmenter encore une fois l’importance du parc automobile et constituer une immense ponction sur les richesses naturelles.

Pour ce qui est de la vente de l’électricité, le premier ministre Legault essaie de nous en passer une petite vite quand il essaie de tracer un signe d’égalité entre cette vente et la fermeture de centrales électriques au charbon aux États-Unis. Tout cela dépendra de la croissance de la demande effective d’électricité et des soutiens politiques affirmés de l’administration Trump aux industries charbonnières.

Le gouvernement Legault maintient la cible de réduction du gouvernement Couillard à 37,5% sous le niveau de 1990. Son optique, complètement irréaliste, est de poursuivre sur la croissance tout en stabilisant les émissions de GES. Il « se base sur la thèse selon laquelle il est possible de maximiser la croissance économique tout en contrant la destruction environnementale par le biais de l’innovation technologique à l’aide d’instruments financiers ». [2] Il sait très bien pourtant que le GIEC demande que cette cible tourne autour de 50% pour 2030 et que pour ce faire, il faut laisser l’énergie fossile dans le sol.. Comme il se fie à la bourse du carbone, on peut être certain qu’il va rater la cible. La démonstration a déjà été faite que cette bourse n’a pas permis une baisse importante des émissions de GES et que l’argent amassé dans le Fond vert a contribué à subventionner des entreprises parmi les plus polluantes du Québec qui ont, en fait, augmenté leurs émissions. [3]. Pour ce qui est du désinvestissement de la Caisse de dépôt des sables bitumineux, et ce n’est pas le gouvernement Legault qui va favoriser ce dernier.

S’il nous présente un plan au tournant des années 2019 et 2020 comme il l’a annoncé, soyons sûrs que cela s’inscrira dans son cadre d’urgence pragmatique et qu’il insistera à ce moment-là sur certains projets qui lui serviront d’abord à soigner son image de gouvernement préoccupé d’environnement et qu’il n’hésitera pas à en appeler au prochain rendez-vous électoral pour faire approuver son plan énergétique.

Voilà bien le danger du discours qui refuse de tirer au clair les manœuvres du gouvernement caquiste, qui le congratule pour ses avancées et qui offre une collaboration même critique à ses politiques. Il faut dès maintenant expliquer le plus largement possible les pièges de la politique caquiste et la nécessité d’un véritable plan de transition économique en rupture avec les contraintes du marché.

Dépasser le lobbying auprès des partis néolibéraux et appuyer les mobilisations populaires.

Le mode de production capitaliste est responsable de la crise écologique. L’économie verte constitue une tentative de détournement marchand de la transition. Elle oppose à la mise en place de normes contraignantes l’utilisation de mécanismes du marché. Elle soumet le développement des nouvelles sources d’énergétiques aux entreprises privées. Elle soumet le rythme de la transition énergétique au rythme de la dévalorisation des capitaux investis dans les secteurs pétroliers et gaziers et de l’écoulement de leurs réserves d’hydrocarbures. [4]

Au plan que Legault, il faut opposer un plan de transition qui place l’investissement public et la planification citoyenne au centre de la transition économique. Pour construire, le soutien à l’ultimatum posé au gouvernement de la CAQ par Québec solidaire, il faut le faire à partir de la popularisation de notre Plan de transition économique. Il faut mettre de l’avant les mesures les plus essentielles et les plus urgentes d’un véritable plan de transition articulé aux luttes concrètes menées par les mouvements sociaux dans les différentes régions du Québec, mesures pour lesquelles, il est urgent d’engager la lutte immédiatement. Cela signifie :

• Interdire les projets d’exploration et d’exploitation pétrolière et gazière peut se concrétiser par des luttes contre l’exploitation pétrolière et gazière en Gaspésie ; par l’interdiction de la construction du gazoduc de 750 km qui partirait du nord-est de l’Ontario pour aboutir au port méthanier de Saguenay ; par l’annulation de tous les permis de forage…
• Exiger des investissements massifs en transport collectif électrifié dans les milieux urbains et interurbains et soutenir la mobilisation à cet effet en avançant vers la gratuité du transport public.
• Défendre l’abandon des investissements sur les infrastructures autoroutières qui contribuent à l’étalement urbain, au développement du parc automobile, à la congestion du trafic et à l’augmentation de GES. La bataille amorcée contre le 3e lien s’inscrit dans une telle perspective.
• Soutenir la rupture avec l’agriculture agroexportatrice en favorisant une agriculture vivrière développant l’emploi agricole et en tournant les subventions vers des productions orientées vers une distribution de proximité et en aidant l’agriculture urbaine et l’installation des jardins communautaires.
• Appeler au financement d’un vaste plan de rénovation et d’isolation des bâtiments et maisons dans les secteurs industriel, commercial, public et résidentiel dans une perspective d’économie d’énergie serait une mesure phare d’un plan de transition qui doit s’amorcer le plus tôt possible. Ce financement pourrait être l’occasion de la création d’emplois publics visant à assurer la transition énergétique.

Pour résoudre la crise écologique, il ne suffit pas d’opérer un certain nombre de changements techniques. Il faut rompre avec le productivisme capitaliste qui cherche à utiliser de plus en plus de ressources, à étendre les marchés, à produire plus pour vendre plus. Rompre avec le productivisme capitaliste, c’est essentiel pour faire face à l’épuisement des ressources minières, forestières, énergétiques et à la perte de la biodiversité. S’il est important d’interpeller les gouvernements et d’exiger des réformes concrètes, on ne peut ignorer la question du pouvoir politique. La construction de partis politiques représentant la majorité populaire et qui appuie les mobilisations sociales est une tâche incontournable de la lutte aux changements climatiques.


[1Réflexions sur le capitalisme vert, Maxim Combes, mediapart.fr

[2Quand les loups de la finance montrent patte verte, Dominique Bernier

[3Voici les 10 entreprises les plus polluantes au Québec – Le Journal de Montréal, https://www.journaldequebec.com/recherche?q=10+entreprises+les+plus+polluantes

[4L’économie verte, une voie trompeuse pour le Québec, Entrevue avec Éric Pineault, par Emiliano Arpin-Simonetti

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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