Édition du 15 juin 2021

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Amérique centrale et du sud

Colombie : la grève nationale du 28 mai et la répression (para)militaire ouverte

Vendredi 28 mai, grève nationale en Colombie. Comme lors des appels précédents, dans des dizaines de villes, la population s’est mobilisée de manière joyeuse, en chantant, célébrant un mois d’intenses mobilisations. Le 28 avril, s’est réveillé un immense conglomérat social, transformé en un soulèvement de la jeunesse et de la population qui s’opposait à de prétendues réformes gouvernementales, toutes injustes et inappropriées, ainsi qu’à des fonctionnaires, aussi autoritaires que le gouvernement même dont ils faisaient partie.

29 mai 2021 | tiré d’Europe solidaire sans frontières
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article58405

Le nouvel appel à la grève a été précédé par le refus du gouvernement d’Ivan Duque de signer un accord qui permettrait l’installation d’une table de négociation pour commencer à résoudre en profondeur la Déclaration d’urgence soumise au gouvernement en place par des dizaines d’organisations sociales depuis plus d’un an.

Après un mois de lutte, avec plusieurs victoires en main, les secteurs mobilisés sont descendus dans la rue avec la conviction que ce sont des temps nouveaux, dans lesquels il est possible d’obtenir plus de victoires, en plus d’approfondir le tissu organisationnel pour soutenir et prolonger la vague pour le changement, le même qui doit atteindre un accord identique dans tous les territoires.

Cali : le rôle criminel des agents infiltrés

Au milieu de cette célébration, dans la ville de Cali, les manifestants qui se trouvaient dans la zone connue sous le nom de La Luna, ont été abattus par un civil dont l’action a entraîné la mort de deux personnes (Luis Eduardo Lopez Solano, 35 ans, travailleur au théâtre municipal Enrique Buenaventura, et Michael Aranda, un jeune homme qui a été emmené très sérieusement blessé à l’hôpital, où sa mort a été certifiée). Par réaction de solidarité, un groupe des personnes attaquées a entouré l’agresseur, jusqu’à le lyncher. Une fouille de ses vêtements a donné un résultat « surprenant » : il était un agent de la CTI [Cuerpo Técnico de Investigación, dépendant du ministère de l’Intérieur]. C’est-à-dire que l’agresseur et meurtrier, lynché par les manifestants, était un agent secret.

La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre, si bien que le procureur général, Francisco Barbosa, est rapidement sorti pour blanchir la réputation de l’organisme (CTI). Selon son récit, l’agent infiltré, dont le nom était Fredy Bermudez, était effectivement actif au sein de la CTI, mais « il était en vacances ». Quelles vacances !

L’événement rappelle d’autres qui ont eu lieu pendant les trente jours de la grève nationale, au cours desquels diverses manifestations ont subi des attaques par balles de personnes en civil, même à la vue d’agents en uniforme. Dans tous ces cas, le soupçon qu’il s’agit d’agents infiltrés est omniprésent, le soupçon qu’il s’agit de provocateurs cherchant à générer la confusion, la mort et la peur est toujours présent. Mais jusqu’à maintenant, il n’avait pas été possible de les mettre à nu, comme en ce jour : les provocateurs et les assassins font partie de l’establishment, ils sont ses protecteurs.

En raison de ce mode de fonctionnement – paramilitaire / parapolitique – Nicolás Guerrero a été assassiné dans la ville de Cali [le 2 mai], et Lucas Villa dans la ville de Pereira [tué par balles le 5 mai]. Mais dans des circonstances similaires, une douzaine de membres de la minga indigène ont été abattus. Des dizaines d’autres manifestants ont également des marques de balles sur le corps.

Pendant que cela se passait dans cette partie de la ville, dans un autre secteur de la capitale du Valle del Cauca [Cali], à l’Universidad del Valle et ses environs – quartier Ciudad Jardín – des manifestants se faisaient tirer dessus par des civils, même avec des armes d’assaut, protégés par des gilets pare-balles. Ils tiraient en présence de policiers motorisés. Les rapports indiquent que plusieurs personnes ont été blessées, mais ne précisent pas leur nombre ni la gravité de leurs blessures.

Imposer leur droit par les armes

Le secteur où les événements se sont produits est le même que celui où la minga indigène a été attaquée les jours précédents et dans les mêmes circonstances. C’est-à-dire que l’évidence se répète et avec gravité : il y a un secteur de la société, de hauts revenus, fanatiques de la défense de leur richesse, formatés par l’idée que l’ordre doit s’imposer par le canon d’un fusil, par le droit que cette même richesse leur donne ; une richesse qui achète des sauf-conduits, le silence, et l’impunité. Quarante ans de paramilitarisme, d’un Etat terroriste et instigateur de la violence, assassin de son propre peuple, ont provoqué de nombreux effets extrêmes, parmi lesquels la disposition de l’appareil policier et militaire à défendre exclusivement la minorité de la société, et non la totalité comme l’ordonne le cadre constitutionnel. De plus, l’extension d’une mentalité militariste, de haine de classe, avec des idées clairement enracinées de propriété, d’ordre et de racisme, de soutien et de défense du 1%, la majorité étant laissée de côté. Et comme il en reste, soit ils restent dans leurs quartiers, leurs trottoirs, leurs réserves, tranquillement, sans se faire remarquer, soit ils s’exposent au droit des riches, et de ceux qui les défendent : les mal nommées « forces publiques ».

Dans d’autres villes du pays, les marches de ceux qui ont suivi l’appel à la grève et à la fête, ont été attaquées par les Esmad [Escuadrones Móviles Antidisturbios de la Policía Nacional] et les blessés et détenus se comptent par dizaines. Au moins deux autres manifestants seraient morts, également à Cali ou dans ses environs. L’un d’eux a perdu la vie sur la route menant à Candelaria, lors d’une dispute – selon les autorités – entre un secteur qui bloquait la route et un autre qui tentait de la débloquer. L’autre décès est survenu dans le quartier de Meléndez : selon les rapports des droits de l’homme, il s’agit du membre de la communauté indigène (comunero) Sebastián Jacanamejoy. L’information est en cours de vérification. L’ordre de l’establishment est un et un seul : la production doit être rétablie à tout prix, peu importe ce que cela signifie en termes de vie des précaires. C’est ainsi qu’ils vont continuer à procéder dans les jours à venir et ils ont les yeux rivés sur ceux qui résistent avec les blocages dans tout le pays.

En prélude à cela, Duque ordonne le déploiement militaire maximal [7000 soldats] à Cali et Valle del Cauca : « Je tiens à préciser que ce déploiement conduira à un quasi-triplement de notre capacité en moins de 24 heures dans tout le département… » Un ordre qui répond à la demande insistante des organisations économiques du pays de débloquer les autoroutes. Le coût humain des actions que l’on peut déjà prévoir ne sera pas petit.

Il s’agit d’une action militaire, économique et politique qui a également été précédée par la mise en accusation du Comité national de grève pour l’existence et la poursuite de ces blocages. Par conséquent, une fois qu’ils auront procédé au déblocage forcé des barrages, ils rejetteront sur le Comité la responsabilité de tout ce qui pourrait se produire au cours de ces opérations.

Ainsi, la grève nationale entre dans une nouvelle phase : sa confrontation à une action militaire ouverte.

La grève du 28 mai se termine dans le deuil et la douleur, et le deuil des victimes sera célébré par les précaires et les exclus avec de nouveaux jours de résistance, malgré le militarisme, le paramilitarisme, la parapolice, la manipulation, la désinformation et l’intimidation.

La rédaction de Desdeabajo

P.-S.
• Article publié le 29 mai sur le site colombien Desde abajo ; traduction rédaction A l’Encontre le 29 mai 2021 :
https://alencontre.org/ameriques/amelat/colombie/colombie-28-mai-la-violence-de-letat-et-le-droit-que-se-donnent-les-dominants.html

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