Édition du 18 janvier 2022

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Planète

Comment Facebook laisse les fausses informations sur le climat se propager

Depuis le début de l’année, la désinformation climatique est en plein boom sur le premier réseau social au monde, exacerbée par le manque de vérification des contenus postés et les millions de dollars publicitaires déversés par l’industrie fossile.

Tiré de Médiapart.

« Nos données montrent que Facebook est l’un des plus grands pourvoyeurs de désinformation climatique au monde. » C’est par ces quelques mots que Sean Buchan, chercheur pour l’organisation écologiste Stop Funding Heat, résume ses récents travaux copubliés avec le Real Facebook Oversight Board, un des principaux groupes de surveillance indépendant du réseau social.

Leur rapport, daté du 3 novembre dernier, dévoile l’ampleur de la circulation des fake news (ou infox) à propos du climat sur Facebook. Un phénomène qualifié de « stupéfiant » et en « forte augmentation », d’après ces analystes. Le nombre de commentaires et de partages provenant de pages et de groupes consacrés au déni du changement climatique a augmenté de 76,7 % depuis le début de l’année 2021. « Si cette tendance continue de croître à ce rythme, cela peut causer des dommages importants dans le monde réel », s’est alarmé Sean Buchan.

Les chercheurs se sont penchés sur plus de 195 pages et groupes Facebook entre janvier et août 2021 et ont débusqué 48 700 posts minimisant ou niant la crise climatique. Ce flot continu de désinformation sur le réchauffement planétaire engendre jusqu’à 1,36 million de vues par jour. Début 2021, de fausses publications à propos du climat et des énergies renouvelables devenues soudainement virales sur Facebook avaient généré, rien qu’aux États-Unis, plus de 25 millions de vues en à peine 60 jours avant de circuler en Europe.

Pour exemple, la photo d’un hélicoptère aspergeant prétendument une éolienne de glycol a été partagée sur Facebook des millions de fois, d’abord en Amérique du Nord, avant d’être reprise en France ou en Allemagne.

L’image montre en réalité une opération réalisée en Suède, il y a plusieurs années, par une entreprise qui explique avoir déversé de l’eau chaude sur les pales pour un dégivrage d’urgence.

Toujours début novembre, le Center for Countering Digital Hate (CCDH), une ONG de lutte contre la désinformation en ligne, a mené une étude démontrant qu’entre octobre 2020 et octobre 2021, près de 70 % des publications Facebook alimentant le déni du dérèglement climatique était issues d’à peine dix éditeurs de contenus.

Parmi ces « Dix toxiques », comme les a baptisés le CCDH, figurent Breitbart News, le média d’extrême droite présidé un temps par Steve Bannon – qui a dirigé la campagne présidentielle de Donald Trump en 2016 –, les sites ultraconservateurs américains Townhall ou Newsmax, ou encore RT et Sputnik, deux médias financés par l’État russe, premier producteur et premier exportateur mondial de gaz fossile.

Pire, le rapport indique que 92 % des posts et messages relayant des contenus issus de cette dizaine de sites ne présentaient aucun avertissement ou étiquette de vérification Facebook. En pleine COP26, Newsmax a même diffusé une publicité sur Facebook qui qualifiait de « canular » le réchauffement global. L’annonce a recueilli plus de 200 000 vues.

« Le dérèglement du climat constitue une menace existentielle et pourtant, Facebook exacerbe le déni climatique, a déploré Imran Ahmed, directeur général de CCDH. Le réseau social amplifie une désinformation qui cherche à retarder les actions vitales pour protéger notre planète et à saper notre confiance dans la science. »

Publicité fossile

Par ailleurs, avec ses près de 3 milliards d’utilisateurs actifs mensuels, Facebook est devenu le nouveau terrain de jeu publicitaire pour l’industrie pétro-gazière. Le think tank d’analyses climatiques InfluenceMap a en août dernier identifié une forte augmentation de la publicité promouvant les énergies fossiles et le greenwashing (ou écoblanchiment) des firmes pollueuses sur le réseau social planétaire.

Rien que pour l’année 2020, plus de 25 000 publicités émises par une vingtaine d’organisations industrielles comme le lobby pétrolier American Petroleum Institute, Exxon ou encore BP ont été vues plus de 431 millions de fois.

« Ces publicités visent à nous convaincre de la nécessité d’une économie fortement carbonée, contredisant l’engagement supposé de ces entreprises à lutter contre la crise climatique », explique le sociologue de l’environnement Robert J. Brulle, de l’université Brown (Rhode Island, États-Unis).

Les publicités en faveur des fossiles sur Facebook recensées par InfluenceMap valorisent le rôle de l’industrie pétro-gazière dans l’économie locale, la création d’emplois ou encore le confort de vie au quotidien. Près de la moitié d’entre elles suggèrent que les firmes pétrolières et gazières sont pleinement engagées dans la transition énergétique et l’action climatique.

« L’industrie utilise toute une gamme de tactiques qui sont beaucoup plus nuancées que des déclarations pures et simples de déni climatique, indique InfluenceMap. Les messages les plus martelés liaient l’utilisation du pétrole et du gaz au maintien d’une qualité de vie élevée, promouvaient le gaz fossile comme étant vert et insistaient sur les mesures volontaires prises par l’industrie contre le changement climatique. »

En 2020, 6 782 publicités sur Facebook faisaient la promotion du gaz fossile comme énergie verte – alors que la production de gaz doit diminuer de 3 % par an et qu’il faudrait laisser dans nos sous-sols plus de la moitié des réserves mondiales de gaz pour contenir le réchauffement à +1,5 °C. Exxon a pour sa part diffusé sur la plateforme des pubs qui cherchaient à déplacer la responsabilité historique des industriels dans le chaos climatique vers les comportements individuels des consommateurs.

« Greenwashing » confusionniste

Facebook communique abondamment sur son engagement climatique et promet, en tant qu’entreprise, d’atteindre d’ici à 2030 la neutralité carbone. « Le changement climatique est réel. La science est sans ambiguïté et la nécessité d’agir devient de plus en plus urgente chaque jour, jure sur son site le réseau social. […] Nous déployons des mesures importantes pour réduire nos émissions et armer notre communauté mondiale d’informations scientifiques pour prendre des décisions éclairées et agir. »

Face au fléau des fake news sur le réchauffement, le réseau fondé par Mark Zuckerberg a lancé, en septembre 2020, son propre centre d’information sur la climatologie. Et le 16 septembre dernier, Facebook a annoncé la création d’un fonds d’un million de dollars pour appuyer les organisations qui combattent la désinformation climatique.

Des mesures bien en deçà de l’ampleur du phénomène qui empoisonne la question climatique, dénonce Bill Weihl, fondateur de l’ONG ClimateVoice et ancien directeur du développement durable pour la plateforme : « Si Facebook prend au sérieux ses engagements en matière de climat, il doit se demander s’il est prêt à continuer d’accepter l’argent des industriels fossiles. »

Le lobby pétrolier American Petroleum Institute, Exxon ou encore BP ont déboursé en 2020 plus de 10 millions de dollars sur Facebook pour y promouvoir les énergies fossiles.

Enfin, malgré le fait que Facebook se soit engagé depuis mars 2021 à prévenir les usagers de tout contenu diffusant des propos niant le changement climatique, seulement 3,6 % des posts climato-sceptiques ont fait l’objet d’une analyse par le programme de vérification de l’information, développé par le réseau depuis 2016. Nombre de posts diffusant des affirmations fausses à propos des dérèglements climatiques sont en effet validés par Facebook, au motif qu’ils ne publient qu’une simple opinion.

À la suite de ses travaux début novembre sur la circulation au sein du réseau de fake news climatiques, le Real Facebook Oversight Board alertait : « Facebook fait du greenwashing pour éviter toute responsabilité et sème la confusion comme le doute dans le débat mondial sur le changement climatique. » Et Sean Buchan, le chercheur coauteur de l’étude, de conclure : « Soit ils s’en fichent, soit ils ne savent pas comment y remédier. »

Mickaël Correia

Mickaël Correia

Mickaël Correia, journaliste à CQFD et auteur d’une remarquable Histoire populaire du football.

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