Édition du 3 décembre 2019

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Québec

Communautarisme versus l'identité nationale

Il est de bon ton de s’en prendre au communautarisme qui mettrait en péril les identités nationales. Ici, le journaliste et chroniqueur Mathieu Boch-Côté est l’un des plus grands pourfendeurs du communautarisme. Il est effrayé devant la place de plus en importante de groupes minoritaires qui se font entendre. Minoritaires, reste à voir quand on s’en prend au mouvement des femmes. En France, les journalistes Natacha Polony et Jean-Michel Quatrepoint signent un ouvrage à quatre mains, Délivrez-nous du bien avec comme sous-titre Halte aux nouveaux inquisiteurs. Ils s’inscrivent dans la droite ligne de notre Mathieu Boch-Côté. Les communautés imposeraient leurs propres diktats qui censureraient la libre expression d’une population donnée majoritaire selon eux.

article tiré de : « Faire ce film a été une vraie bataille » De Infolettre de fugues, Décorhomme et MonZip

Publié le 22 octobre 2019 Denis-Daniel Boullé
https://www.pressegauche.org/ecrire/?exec=article_edit&new=oui&id_rubrique=165

Il est dommage que ces lanceurs d’alerte d’une présumée disparition de l’identité nationale n’aient pas un regard un peu plus historique pour comprendre comment ces identités nationales se sont construites et sont parfois totalement artificielles sans pour autant que la population majoritaire d’une ville ou d’une région ait eu son mot à dire.

Ne pensez pas que je réfute le concept d’identité nationale et la protection de cette dernière. Je vis au Québec depuis presque trente ans, et j’en ai lu et entendu sur la résistance du fait québécois. Il est bon d’entendre que l’on tente de préserver son identité nationale pour soi et non contre les autres, trop souvent considérés comme des ennemis séculaires.

Car la plupart des nations se sont construites en faisant fi de certaines catégories de la population qui s’y trouvaient. Parlez-en à de nombreux peuples autochtones ici et d’ailleurs. Et même dans des nations dites historiques qui ont une histoire longue comme le bras, leurs frontières ont bougé, et parfois, pendant de longues périodes, un tiers de leur pays appartenait à une autre nation. Nombre de ses identités nationales, aujourd’hui soi-disant menacées, se sont érigées sur des champs de bataille. Et il en est encore de même aujourd’hui. Make America Great Again n’est-il pas le slogan du voisin Président ? La consolidation de l’identité nationale se conjuguait avec des ennemis dont il fallait se protéger. Et dans le cortège de la construction d’un NOUS contre EUX, les préjugés allaient bon train : les Allemands sont ceci, les Belges sont cela, les Anglos sont comme ça, afin de, par la dépréciation des autres nations, se flatter la bedaine d’être mieux qu’eux.

En tant que minorités sexuelles, sommes-nous devenues des nouveaux inquisiteurs faisant passer nos intérêts de "minoritaires" avant ceux de la majorité ? Devons-nous réclamer des excuses à tout bout de champ pour les préjudices que nous avons subis au cours de notre histoire et qui ne commence pas avec Stonewall, on s’en doute. Car dans l’expression parfois bruyante et colorée des minorités sexuelles, il reste que, dans la construction des identités nationales, nous sommes les grands oubliés de l’histoire, les invisibles. Les grands symboles qui consti-tuent une nation, sa culture, et peut-être sa grandeur, ont laissé de côté, ou n’ont pas reconnu, l’ensemble des individualités qui la constituaient. Le soldat inconnu que l’on honore chaque année sous l’Arc de triomphe, est tout de même un peu plus connu que sa femme, ou peut-être que son conjoint. Et il n’est pas noir, même si des soldats africains des colonies françaises se sont battus lors de la Première Guerre mondiale pour et aux côtés des Français.

Il ne s’agit pas de détruire l’identité nationale mais de reconnaître les ignoré.es dans ce joli portrait culturel et identitaire que l’on souligne par des fêtes nationales. Reconnaître l’importance des femmes. On découvre de plus en plus de femmes qui ont marqué leur époque dans tous les domaines mais qui ont été évincées de la grande Histoire officielle. Peut-être reconnaître aussi l’apport des immigrants surtout au tournant du XXe siècle avec l’industrialisation à laquelle ils et elles ont grandement participé. Et reconnaître aussi l’influence dans plusieurs sphères de la société de ceux qui cachaient leur orientation sexuelle.

Un exemple emblématique : le mathématicien Alan Turing, que l’on considère aujourd’hui comme l’inventeur de l’ordinateur, tout en ayant considérablement aidé l’armée à déchiffrer les codes allemands lors de la seconde guerre mondiale, disparaît de l’histoire en raison de son homosexualité, et de la condamnation qui s’en suit. Il meurt en 1954, officiellement il s’est suicidé. Il faudra attendre 2013 pour que la Reine d’Angleterre le gracie à titre posthume et le déclare héros de guerre.

Le communautarisme tant décrié n’est pas une attaque contre l’identité nationale, c’est simplement rappeler encore et encore que des groupes marginalisés ont été et sont encore des acteurs et des actrices dans la cité et qu’ils et elles ne doivent plus être perçu.es comme des citoyens de seconde zone.

denisdanielster@gmail.com

Dernière mise à jour le 01 novembre 2019

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