Édition du 30 novembre 2021

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Afrique

Soudan : Coup d’état mortifère pour la révolution

Un mois après une première tentative de putsch, le général Abdel Fattah al-Burhane, qui est à la tête du Conseil de transition militaire (CMT), a annoncé le 25 octobre l’état d’urgence, la dissolution des instances de transition et le limogeage des gouverneurs de région avec l’objectif clair de mettre fin au processus révolutionnaire au Soudan. Le CMT, avec ses soutiens locaux, régionaux et internationaux, tente de mettre un terme au processus révolutionnaire soudanais.

tiré de : Entre les ligne et les mots

Arrestations et Répressions tous azimuts

Le général al-Burhane a justifié ces mesures, qui équivaut à un coup d’état, par la crise économique, la nécessité de « rectifier le cours de la transition » ou encore la préservation du pays du risque de « guerre civile ». Il a ajouté que l’armée serait garante de l’établissement d’un nouveau gouvernement composé de « personnes compétentes » représentant tous les partis politiques, jusqu’à la tenue d’élections en juillet 2023.

A la suite de l’annonce du coup d’état, des soldats de l’armée ont arrêté le Premier ministre Abdallah Hamdok, la plupart de ses ministres et les membres civils du Conseil en charge de la transition (à majorité civile mais dirigé par les militaires). Outre l’arrestation de nombreux responsables civils, les forces armées, cherchant à museler toute opposition au putsch, ont arrêté des figures politiques, des militant·e·s et des manifestant·e·s. Du côté des médias, les soldats ont pris d’assaut la télévision d’État dont le patron, partisan d’un pouvoir civil, a été limogé, et l’agence officielle SUNA.

Depuis plusieurs mois, les tensions entre les civils et militaires n’ont fait que se renforcer, à mesure que se rapprochait la date butoir fixée par le gouvernement de Abdallah Hamdok pour la passation de flambeau entre le général al-Burhane et un civil à la tête du Conseil de souveraineté. Pour les forces armées, l’aboutissement du processus transitoire remettrait en cause leur domination politique et économique sur le pays.

Les généraux de l’armée et des services de sécurité exercent un large contrôle sur des secteurs économiques clés du pays, gérant un réseau d’entreprises avec des milliards de dollars d’actifs. Ces entreprises militaires sont impliquées dans la production et la vente d’or et d’autres minéraux, de marbre, de cuir, de bétail et de gomme arabique. Elles sont également présentes dans le commerce d’importation y compris le contrôle de 60% du marché du blé – les télécommunications, les banques, la distribution d’eau, les contrats, la construction, le développement immobilier, l’aviation, les transports, les installations touristiques et la fabrication d’appareils électroménagers, de tuyauterie, produits pharmaceutiques, détergents et textiles. Un accord a été conclu en mars 2021 entre le gouvernement et les forces armées pour un désinvestissement progressif de l’armée du champ économique et transfert des compagnies militaires aux autorités étatiques civiles, mais aucune mesure allant dans ce sens n’a eu lieu face au refus des hauts dirigeants de l’armée. Le gouvernement avait également pris des mesures pour récupérer les biens publics saisis par d’anciens hauts fonctionnaires. Un comité créé en vertu de la charte de transition pour récupérer les fonds pillés a annoncé en avril 2020 qu’il avait repris en mains publiques 20 millions de m² de terrains résidentiels, plus d’un million d’acres de terres agricoles et des dizaines d’entreprises. De plus, des conseils d’administration de banques ont été dissous. Tout cela reste très limité face aux ressources massives et compagnies privées appartenant à l’armée, des services de sécurité et milices du pays.

De plus, de nombreux dirigeants civils n’ont pas hésité à publiquement appeler à l’ouverture d’enquêtes sur les violations des droits humains et sur la corruption à grande échelle propre à l’ère Bachir, dans laquelle le général al-Burhane et d’autres membres des forces armées, sécuritaires et miliciennes ont joué un rôle central.

Erreurs et divisions du camp civil

Ce coup d’état survient également dans une période d’affaiblissement continu de la principale force civile au sein du conseil de transition la coalition des Forces pour la liberté et le changement (FLC), qui a déçu de larges sections des classes populaires à différents niveaux.

L’alliance des FLC a souffert de plus en plus de divisions en son sein depuis 2019, menant même certains de ses dirigeant·e·s à rejoindre le camp pro-armée à la suite du coup d’état.

En même temps, la direction des FLC a marginalisé les autres courants qui ne voulaient pas dialoguer avec l’armée. De nombreux secteurs du mouvement populaire ont critiqué la coalition des FLC pour avoir davantage chercher un modus vivendi avec les forces armées, qu’une accélération vers une réelle transition démocratique et la sortie des militaires du pouvoir politique, ou en prenant du retard notamment dans la création d’un Conseil législatif transitionnel, avec plus de deux ans de délai. Les leviers du pouvoir politique et économiques restent largement entre les mains des membres de l’establishment militaire et sécuritaire. Le premier ministre reconnaissait lui-même en aout 2021 que 80% des entreprises contrôlées par l’armée étaient « hors de la juridiction » du ministère des finances et du gouvernement civil. C’est sans oublier la prédominance continue des « Rapid Support Forces (RSF) », des milices paramilitaires composées d’environ 60 000 hommes et dirigées par le vice-président du CMT, Mohamed Hamdan Daglo, auteurs de nombreux crimes de guerres au Darfour et de massacres contre des manifestant·e·s. S’appuyant sur sa forte base tribale au Darfour et son alliance étroite avec les Émirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite, il se projette dans un rôle de politique étrangère de premier plan et est considéré par certains au Soudan comme l’homme fort et le président de facto du pays. Des dissensions et rivalités existent d’ailleurs entre les RSF et les forcées armées dirigées par al-Burhane, même si ces deux acteurs sont unis pour mettre fin au processus révolutionnaire. Les RSF gèrent également leurs propres sociétés commerciales, qui comme les forces armées, ont profité de la période de transition pour étendre leurs activités économiques. Ces deux entités disposeraient de plus de 450 compagnies privées, et ont également reçu des importantes sommes d’argent pour la participation de leurs troupes pour combattre aux côtés des forces soutenues par les Émirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite au Yémen (pour les RSF) et en Libye (pour les forces armées).

De même, les FLC ont été incapable d’améliorer les conditions de vie des classes populaires, qui se sont au contraire encore dégradés. Le gouvernement de Hamdok a mis en place des politiques d’austérités sévères à la demande du FMI, qui comprenaient la suppression des subventions pour les carburants et la forte réduction des subventions pour le blé, l’électricité et les médicaments. Ces mesures ont causé des souffrances considérables pour les classes travailleuses et populaires en augmentant fortement le cout de la vie. L’inflation s’élève aujourd’hui 400% et près de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Des inégalités régionales sont également persistantes. Par exemple, la crise dans l’est du Soudan, poumon commercial du pays, a été le témoin de manifestations importantes en septembre pour protester contre les inégalités sociales et le manque d’investissement dans la région, mais également une plus grande autonomie. L’Est, qui regroupe les États de la mer Rouge, de Kessala et de Gedaref, est une zone stratégique à de nombreux niveaux. Il borde l’Égypte, l’Érythrée et l’Éthiopie, et compte 714 kilomètres de littoral où se trouvent les principaux terminaux maritimes et pétroliers du pays. En outre, c’est là que se trouvent les montagnes d’or du Soudan, cinq fleuves et plus de trois millions et demi d’hectares agricoles. Pourtant, le taux de pauvreté y est plus élevé que la moyenne nationale, dépassant les 54%, selon les statistiques officielles.

Finalement, la politique étrangère du Soudan à la suite de la chute de l’ancien dictateur de Omar al-Béchir a été redessinée par l’armée, et cela s’est traduit par des liens plus étroits avec les États-Unis, qui a retiré le Soudan de la liste des États terroristes, et le processus de normalisation des relations avec Israël, En contrepartie du rapprochement de l’armée avec Tel Aviv, les États-Unis ont fourni au Soudan une aide financière dont il avait un besoin urgent, un programme d’allégement de la dette dans le cadre de l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE), ainsi que des fournitures de blé pour nourrir les villes affamées de pain. Les relations entre le Soudan et la Russie se sont également considérablement améliorées après la signature d’un accord de coopération militaire en 2019. En outre, en novembre 2020, un accord de 25 ans entre les autorités russes et soudanaises a été conclu pour l’établissement d’une nouvelle base navale russe à Port Soudan qui accueillerait environ 300 soldats russes. De même, la paix avec les rebelles a aussi été négociée par les généraux, et c’est le chef des RSF Mohamma Hamdan Daglo qui a signé au nom du gouvernement. Pour ces accords, la participation des civils a été limitée, notamment parce qu’eux-mêmes ont laissé l’armée gérer seule ce dossier.

Résistances populaires massives

La répression meurtrière (plusieurs dizaines de mort·e·s et plusieurs centaines de blessé·e·s) et les coupures d’internet par le CMT n’ont pas empêché la résistance populaire, qui s’est tout de suite organisée avec des mobilisations et grèves massives à travers le pays. Dans la capitale Khartoum, les manifestant·e·s ne cessent de s’organiser et d’installer des barricades en travers des avenues pour paralyser le pays avec une campagne de « désobéissance civile ».

L’épine dorsale et véritable moteur de cette résistance est constituée du Rassemblement des professionnels soudanais (mouvement rassemblant de nombreux syndicats et associations de travailleurs·euses) et les comités de résistances populaires.

Le 30 octobre était une mobilisation massive appelé par les diverses forces vives du mouvement populaire à travers le pays avec des manifestations rassemblant des manifestations rassemblant environ 4 millions de personnes dans près de 30 villes du pays demandant le transfert à un pouvoir civil et la libération des prisonniers politiques. Des grèves ouvertes se sont poursuivis dans plusieurs secteurs (banque, transport, champs de pétrole, institutions publiques, etc…).

A la suite des manifestations du 30 octobre, le Rassemblement des professionnels soudanais a appelé à une nouvelle étape dans les mobilisations avec une série de revendications radicales :

le renversement du coup d’État militaire

le jugement des généraux des forces militaires et de sécurité pour leurs crimes

le transfert du pouvoir vers un gouvernement civil sans négociation ni partenariat avec les forces armées et sécuritaires et composé par des ministres sélectionnés par les forces révolutionnaires qui luttent pour le changement radical et aux objectifs de la révolution de décembre (2018).

la liquidation du Services de Sécurité Nationale, la dissolution des milices, et la constitution d’une armée nationale professionnelle avec une doctrine basée sur la protection des personnes et des frontières, sous le commandement de l’autorité civile.

Le transfert de toutes les entreprises de sécurité, militaires et de milice à l’autorité civile et mettre fin à l’ingérence de ces entités dans les activités économiques et d’investissements

la fin à l’ingérence des axes régionaux et internationaux hostiles au peuple soudanais et à ses aspirations dans la gestion des affaires intérieures et du processus politique au Soudan.

Les comités de résistances populaires ont également depuis le début des manifestations émis des déclarations dans le même sens refusant toute négociation et partenariat avec le régime militaire, demandant la fin de l’impunité des crimes des généraux et de leur rôle économique dans le pays, tout en appelant à une véritable souveraineté nationale loin de toute ingérences étrangères.

Conclusion

Le coup d’état du CMT bénéficie du soutien de l’Egypte, du royaume saoudien, des Émirats Arabes Unis, Israël, et dans une moindre mesure, sur celui de la Russie, tandis que les États Unis, les États occidentaux, l’Union Africaine et organisations internationales appellent au dialogue et souhaitent davantage un retour au statu quo. Ces deux options sont clairement refusées par les forces vives du mouvement populaire et une grande majorité des manifestant·e·s. Il ne s’agit pas seulement de rejeter le coup d’état, mais aussi de refuser un retour à un statu quo intolérable. Il y a une réelle volonté d’approfondir le processus révolutionnaire et d’accomplir une véritable émancipation pour les classes populaires du pays en luttant à la fois pour les pleins droits démocratiques et sociaux-économiques tout en cherchant à réaliser une souveraineté populaire complète afin d’empêcher les ingérences des pays régionaux et internationaux.

Le CMT ne va jamais abandonner le pouvoir de manière progressive et sans violence comme l’espère les FLC. Seules les mobilisations et l’auto-organisation du mouvement populaire, avec pour objectif la construction d’un contre-pouvoir débouchant sur une situation de double pouvoir, permettront aux classes populaires soudanaises d’obtenir un changement véritable par la chute du régime des généraux et de leurs soutiens.

Le destin du processus révolutionnaire au Soudan influera sans aucun doute sur les autres processus régionaux. Leurs destins sont liés.

Solidarité internationaliste

Joseph Daher

https://solidarites.ch/journal/397-2/coup-detat-mortifere-pour-la-revolution/ ?

Adresse e-mail :

Joseph Daher

Militant révolutionnaire syrien résidant actuellement en Suisse

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