Édition du 30 novembre 2021

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Amérique centrale et du sud

Cuba - Actualisation de la Révolution

Si, en Europe, la France a été le pays des révolutions au cours des XVIIIe et XIXe siècles, Cuba a été le pays des révolutions en Amérique latine entre la seconde moitié du XIXe siècle et celle du XXe. En moins d’un siècle, quatre profondes révolutions ont radicalement transformé les fondements de la Colonie (1868-1878 ; 1895-1898) et de la République (1930-1935 ; 1956-1958). Dans la psychologie populaire, le terme « Révolution » est devenu un mythe et une épopée.

Publié dans Inprecor no 689-690 septembre-octobre 2021

Mario Valdés Navia*

Après le triomphe de 1959, commence ce que Fernando Martínez a appelé à juste titre « la Révolution socialiste de libération nationale » (1), bien que la bureaucratie hégémonique et ses serviteurs l’aient rebaptisée à leur convenance « Révolution au pouvoir ».

Soixante ans après les événements qui ont fait de Cuba l’île de la liberté, le monde a profondément changé. Économiquement, politiquement et culturellement, l’humanité s’est intégrée à l’échelle planétaire à l’ère de la mondialisation.

Dans ce nouveau contexte du XXIe siècle, que reste-t-il de la révolution cubaine et que faut-il faire pour son actualisation indispensable ?

1. Depuis la guerre de Dix Ans (2) jusqu’à aujourd’hui, le concept de révolution s’est inséré dans le langage politique cubain de telle sorte que différentes positions politiques ont cherché à le monopoliser. Alors que pendant la période coloniale, les révolutionnaires étaient les séparatistes qui avaient opté pour la lutte armée afin d’obtenir l’indépendance, pendant la Première République (1902-1930) le terme a été utilisé pour désigner les généraux et les médecins militaires de l’Armée de libération nationale, qui ont monopolisé la politique nationale pendant trois décennies en exploitant leur passé révolutionnaire.

Les conservateurs s’appelaient ainsi parce qu’ils prétendaient « conserver et défendre les idéaux de la Révolution », tandis que les libéraux se disaient les continuateurs des principes libertaires, démocratiques et populaires de la jungle. En particulier, les partisans de José Miguel Gómez (3) s’appelaient eux-mêmes « les historiques » et leur faction libérale « le parti du peuple cubain ».

Lorsque l’ouragan de la Révolution des années trente a balayé cette république amendée et a donné naissance à la seconde (1936-1958), tous les partis qui en sont issus se sont considérés comme révolutionnaires. Même Batista a apprécié ce terme, car il voulait être considéré comme dirigeant d’une révolution militaire victorieuse, et non d’un coup d’État qui a renversé Machado le 4 septembre 1933.

La plus importante des nouvelles organisations politiques nées de la révolution des années trente, le Parti révolutionnaire cubain (authentique), s’est approprié le nom de l’organisation de Marti. Lorsque sa faction la plus radicale, dirigée par Chibás, rompt avec l’authenticité de Grau et Prío, le nom adopté est une tentative de sauvetage du terme sacré : Parti du peuple cubain (orthodoxe) – celui des vrais révolutionnaires.

Même le PSP réformiste (4) avait sa propre conception de la vraie révolution, créée par son président Juan Marinello, qui faisait appel aux urnes et aux alliances pour obtenir le pouvoir politique et rejetait la lutte armée. L’imposition de la dictature de Batista ruinera ce système de démocratie représentative et laissera le chemin de la lutte armée pour la restaurer.

Tous les insurgés radicaux des partis opposés au dictateur se considéraient comme des révolutionnaires : MR-26-7, DR-13-3, Deuxième Front national de l’Escambray, Organisation Authentique, Triple A, etc. C’est pourquoi en janvier 1959 il y eut une situation ambivalente : pour certains, avec la fuite de Batista et le rétablissement de la Constitution de 1940, la révolution était terminée ; pour d’autres, elle ne faisait que commencer.

Pour la mener à bien, dès le 7 février, les dirigeants du noyau dur ont adopté la loi fondamentale de 1959, qui a dissous les organes représentatifs de l’ancienne République et conféré les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire au nouveau Conseil des ministres. L’organe tout puissant des révolutionnaires les plus radicaux de la Sierra et du Llano était prêt à agir. Commencerait alors la révolution pour transformer le pays pour le bien des majorités et créer un nouveau Cuba à vocation socialiste.

Pendant une décennie, le gouvernement révolutionnaire a promulgué, avec un large soutien populaire, des mesures qui ont démantelé le modèle social précédent et tenté d’en créer un autre, plus productif et à la fois plus juste et équitable, qui n’a jamais fonctionné comme prévu. À l’unisson, le pays était sur le pied de guerre pour faire face aux agressions extérieures et intérieures ; en conséquence, la composante militariste gagnait du terrain dans le sens commun de la nation jusqu’à devenir une partie inaliénable de la nouvelle société.

Face à la politique de coexistence pacifique entre les deux systèmes, prônée par l’URSS et le camp socialiste européen, la Chine, le Vietnam, la Corée du Nord et Cuba, pour leur part, se montrent réticents et défendent le droit à la violence révolutionnaire pour détruire le capitalisme. Fidel l’a résumé dans une phrase lapidaire que le Che et ses partisans de la guérilla porteront dans tout le tiers-monde : « le devoir d’un révolutionnaire est de faire la révolution ».

2. Au milieu des années soixante, le bureaucratisme était perçu comme une manifestation de l’idéologie petite-bourgeoise qu’il fallait déraciner pour mener à bien le processus tant attendu de construction simultanée du socialisme et du communisme par la formation de l’homme nouveau. Par conséquent, le Granma nouvellement créé l’a dénoncé sans équivoque : «  Avec le triomphe de la révolution socialiste, la bureaucratie acquiert une nouvelle qualité (…) toute la bureaucratie, qui était auparavant dispersée et fragmentée, est vertébrée verticalement par l’appareil d’État et, dans un certain sens, organisée et renforcée (…) En plus de son organisation et de sa croissance numérique, la bureaucratie acquiert un nouveau pouvoir dans ses relations avec les moyens de production et, par conséquent, avec l’activité politique. Lorsque la révolution a triomphé et que la direction de l’économie est passée aux mains de l’État, la bureaucratie est intervenue dans la direction de la production, dans le contrôle et le gouvernement des ressources matérielles et humaines du pays. De fonctionnaires subalternes, sans possibilité de décider des problèmes politiques et administratifs, ils en sont venus à occuper des positions décisives sur les moyens de production et la politique. En d’autres termes, il y a eu un changement dans leur relation avec la vie du pays. Cet appareil a une certaine relation avec les moyens de production, distincte du reste de la population, qui peut transformer les positions bureaucratiques en un lieu d’accommodement, de stagnation ou de privilège. C’est le problème le plus profond et le plus important dans la lutte contre le bureaucratisme ! » (5)

Granma attribuait au parti la mission historique de freiner la bureaucratie, à condition qu’il soit « toujours jeune, toujours impétueux ; jamais stagnant. Un parti toujours créatif et fondu dans les masses, jamais un parti qui se résigne à essayer de répéter ce que d’autres ont déjà fait, sans en faire d’abord une évaluation critique ». En revanche, il prédisait que s’il ne gagnait pas cette bataille, s’il stagnait et tombait lui-même dans la grisaille bureaucratique, il deviendrait un corps privilégié, incapable d’assumer son rôle d’avant-garde et de développer la conscience des masses.

Face à cet assaut, la bureaucratie a résisté à la tempête et a cédé du terrain, pour ensuite se métamorphoser et continuer à se doter de nouvelles ressources idéologiques. Elle s’est rapidement approprié le terme de « Révolution » – comme Staline s’était auparavant approprié les termes de marxisme et de léninisme pour les unir à sa manière. De cette façon, le monopole du pouvoir des bureaucrates allait être démagogiquement identifié aux objectifs du peuple, de la nation et même de la révolution mondiale.

En 1970, l’échec de la Zafra des six millions (6) mit fin au projet d’un socialisme national-libérateur et anti-bureaucratique qui n’était pas une copie du modèle soviétique. Dans la bouche de la bureaucratie au pouvoir, la « Révolution au pouvoir » serait désormais un fétiche représentant la triade Gouvernement/Parti/État.

La révolution ne se ferait plus par des initiatives d’en bas, mais par des orientations d’en haut ; les masses ne la dirigeraient pas, mais s’y joindraient, elles y seraient incorporées, elles seraient convoquées et, pour cela, elles devaient être fidèles, loyales et prêtes à tous les sacrifices. Pour qui ? Pour la révolution des humbles, ou pour le statu quo établi à leur image et à leur convenance par les bureaucrates ?

On apprit rapidement que les cadres qui commettaient des erreurs pouvaient être tronados, c’est-à-dire chassés de leurs postes, mais non écartés de la révolution, ni de la caste (nomenklatura). On leur réservait ce qu’on appelait le plan pyjama, après quoi ils étaient recyclés vers d’autres postes et ne revenaient presque jamais dans le secteur de la production ou de services dont ils étaient issus.

Le processus d’institutionnalisation (1976-1980) et la nouvelle division politico-administrative ont multiplié la bureaucratie à une échelle géométrique par « l’homologisme » (la prolifération verticale de postes et de fonctionnaires homologues aux niveaux national, provincial et municipal) avec sa cohorte supplémentaire de chefs de bureau, de conseillers, de techniciens, de commissions de travail, de secrétaires, d’assistants, de chauffeurs et autres. La création de nouveaux ministères, comités d’État, entreprises, syndicats, OSDE (7), chaînes commerciales, etc. a eu un effet similaire.

Au début des années 1990, la guerre froide a pris fin avec la disparition de l’URSS et du camp socialiste européen, et cette débâcle a entraîné avec elle les perspectives historiques du modèle étatiste-bureaucratique. Sa permanence à Cuba, comme exemple d’une « Révolution au pouvoir » qui défend ses conquêtes, semble être plus une uchronie (8) qu’un anachronisme.

Depuis des années, les hauts fonctionnaires cubains sont devenus propriétaires à part entière des moyens de production, tandis que les autres citoyens ne le sont que dans les discours. Ils accaparent l’usufruit du revenu national produit par le peuple travailleur et prennent les décisions qui incombent à tous les citoyens. C’est pourquoi la question de la libre participation populaire comme alternative à la représentation bureaucratique traditionnelle devient une confrontation vitale dans la lutte de classe entre les secteurs de la bureaucratie au pouvoir et le reste du peuple.

Il faut une nouvelle relation de la direction avec le peuple, où ce dernier ne peut plus être perçu comme un public complaisant, mais comme une collectivité diverse et critique, afin que nous puissions sortir du calvaire constant dans lequel nous vivons, où les bureaucrates, loin d’exiger du peuple une loyauté et une discipline permanentes, les lui doivent en tant que serviteurs des travailleurs ordinaires qui les entretiennent.

L’histoire du socialisme au XXe siècle a montré que lorsque son pouvoir est en danger et qu’elle doit choisir entre le capital et les travailleurs, le choix naturel de la haute bureaucratie est de se convertir en bourgeoisie, en trahissant et en abandonnant les secteurs populaires à leur sort. À Cuba, il est de notre responsabilité de faire en sorte que cela n’arrive jamais, c’est pourquoi l’actualisation de la révolution aujourd’hui signifie faire ce qui a été reporté dans les années 1960 : la révolution anti-bureaucratique, à la poursuite d’un socialisme de plus en plus autogéré, libertaire, démocratique et participatif.

* Mario Valdés Navia, professeur de pédagogie et d’histoire, chercheur, fait partie de l’équipe de rédaction de la revue cubaine alternative en ligne La Joven Cuba.
Cet article a été publié le 28 août 2021 par La Joven Cuba : https://jovencuba.com/actualizacion-de-la-revolucion/
(Traduit de l’espagnol et annoté par JM).

Notes

1. Fernando Martínez, El corrimiento hacia el rojo, Letras Cubanas, 2001, p. 5.

2. La guerre des Dix Ans (1868-1878), dite aussi Guerre de 68, ou Grande Guerre, est la première tentative de Cuba pour obtenir l’indépendance. Elle se solde finalement par le maintien de la présence espagnole. L’insurrection recommence en 1895 avec la guerre d’indépendance cubaine.

3. José Miguel Gómez (1858-1921) a rejoint la révolution le 11 septembre 1895, a été désigné membre de l’Assemblée qui a rédigé la Constitution de la république de Cuba, puis général. Élu président de la République en 1908, il fait massacrer le soulèvement du Parti indépendant de couleur, qui lutte pour l’égalité et la reconnaissance des Noirs dans la nouvelle société cubaine. Surnommé « Tiburón » (le requin), car « quand il prend son bain, il éclabousse » (allusion à la répartition des charges publiques entre ses proches). Ayant perdu les élections en 1913 et en 1917, il tente un coup d’État militaire et est obligé de s’exiler aux États-Unis.

4. Le Parti socialiste populaire (avant Union communiste révolutionnaire, avant Parti communiste cubain), stalinien, a soutenu la candidature de Batista en 1940 et deux de ses dirigeants les plus connus, Juan Marinello et Carlos Rafael Rodríguez, ont été ministres en 1940-1944. En 1953, le PSP a été interdit par Batista, ce qui ne l’a pas empêché de condamner l’assaut de la Moncada par Fidel Castro et ses camarades, en tant que « activités putschistes et aventurières de l’opposition bourgeoise ». Cf. Alina B. López, « La concepción de la Revolución Verdadera en el pensamiento político de Juan Marinello », dans Segundas Lecturas, Ediciones Matanzas, 2015.

5. « La lucha contra el burocratismo : tarea decisiva » (La lutte contre le bureaucratisme : une tâche décisive), Granma, cité dans Lecturas de filosofía, t. II, pp. 643-647.

6. En 1970 la « Zafra » (récolte de la canne à sucre) devait atteindre dix millions de tonnes et la population a été mobilisée pour couper la canne à sucre. Ce fut un échec.

7. Organización Superior de Dirección Empresarial (OSDE) correspond à la direction de branche dans le système soviétique, un niveau de direction intermédiaire entre l’entreprise et le ministère.

8. « Uchronie » signifie « l’utopie dans l’histoire ». Le terme a été inventé par le philosophe français Charles Renouvier (1815-1903). L’écrivain pacifiste Régis Messac a donné en 1936 cette définition de l’uchronie : « Terre inconnue, située à côté ou en dehors du temps, (…) où sont relégués, comme des vieilles lunes, les événements qui auraient pu arriver, mais ne sont pas arrivés ».

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