Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Charte des valeurs québécoises

À propos de la charte des valeurs

De quelques balises pour tenter d'y voir clair

Il en est de certains débats de société comme des symptômes maladifs. Ils renvoient à des problèmes cachés qui ne se donnent pas immédiatement à voir et dont on s’emploie —à cause de leur caractère tabou— à masquer la véritable portée. D’où les confusions et en même temps les passions qu’ils déchaînent ! Ainsi en va-t-il en ce mois de septembre 2013, du débat sur la charte des valeurs québécoises !

Car fondamentalement il s’agit d’un débat faussé qui ne parle pas clairement de ce dont il est question. Et cela, parce qu’il joue en permanence sur deux registres de valeurs en grande partie contradictoire : la laïcité et l’aspiration à l’égalité des femmes et des hommes servant ici de justification toute trouvée, à la mise de l’avant d’un nouveau type de nationalisme ethnique s’alimentant du vieux fonds culturel catholique et canadien français.

Défenseur de la culture canadienne française ?

Plusieurs éléments appartenant à ce projet le mettent clairement en évidence : l’accent mis d’abord sur les symboles et les signes religieux ostentatoires ; le crucifix présenté comme expression patrimoniale et non pas religieuse ; le peu de mesures effectives et positives touchant à la laïcité réelle, etc. Mine de rien, le Parti québécois de Pauline Marois cherche à se présenter comme le défenseur du patrimoine canadien français tout en se masquant derrière un vernis moderniste (de la laïcité et du féminisme) qui fait illusion.

Ce qui lui permet de se mettre en phase avec une série d’inquiétudes et de frustrations collectives grandissantes ; en somme avec un ensemble de peurs souterraines prenant la forme de volontés culturelles de protections frileuses vis-à-vis de l’étranger et qu’on retrouve chez nombre de citoyens des sociétés occidentales contemporaines tout comme chez les petites nations en mal d’affirmation nationale. Et pour le PQ, il s’agit d’une tactique pour aller capter en terme électoral les voix se reconnaissant de tels sentiments, mais avec à la clef une conséquence non négligeable : celle d’installer ou plutôt de renforcer une division entre Québécois de souche et les nouveaux arrivants ; celle enfin d’alimenter la peur de l’Autre !

La manifestation du samedi 13 septembre à Montréal en fut sans doute une des premières expressions, tout comme d’ailleurs l’exclusion inattendue de Maria Mourani, député du Bloc d’origine libanaise et qui a dénoncé avec raison le fait que dans cette affaire « la stratégie électoraliste identitaire » prime sur toute autre considération.

Opération essentiellement politique

La raison d’être d’une telle opération est donc essentiellement politique. Elle doit être située dans le contexte d’un gouvernement nationaliste minoritaire péquiste qui cherche à gagner sur sa droite les voix qui lui manquent pour devenir majoritaire. Elle renvoie au passage à l’évolution politique [1] qu’a enregistrée le PQ depuis quelques années, passant progressivement d’une conception de la souveraineté pensée sur le mode politique, à une conception de la souveraineté pensée sur le mode culturel (identitaire et nationaliste), atténuant chaque fois plus la dimension proprement politique, et par conséquent indépendantiste de son projet. D’où le référendum sur la souveraineté repoussé aux calendes grecques, les appels du pied à la famille Péladeau, le projet néolibéral réaffirmé, etc.

C’est donc en fonction de ce contexte politique et du jeu trouble qu’y mène le PQ, qu’il faut tenter de se situer dans ce débat. À ce niveau, les signataires de « Nos valeurs excluent l’exclusion », ont raison d’insister sur cette logique des "passions tristes" qui se trouve à la base de la charte des valeurs péquistes : un projet de laïcité authentique ne peut pas se définir d’abord par des interdits à portée négative, mais au contraire devrait se caractériser par une série de mesures constructives permettant d’affirmer positivement (joyeusement aurait-on envie de dire !) les valeurs sur lesquelles il s’adosse : l’égalité citoyenne et démocratique de tous et toutes.

Il ne faut pas l’oublier, la laïcité ce n’est pas d’abord la neutralité de l’État, c’est l’idée que les Églises doivent être séparées de l’État, afin que les mécanismes politiques de la vie démocratique puissent fonctionner sans entraves, sans intervention d’une parole révélée ou divine court-circuitant l’idéal démocratique lui-même : « le pouvoir de l’égal sur l’égal », cette idée que « nul n’a le privilège de gouverner« et le fait par conséquent qu’on n’atteint à une vérité collective qu’à travers la discussion citoyenne où le seul critère devant jouer est celui de la validité rationnelle des arguments.

Il est vrai que les signataires du manifeste « Nos valeurs excluent l’exclusion » ne s’attardent pas, eux non plus, à l’ensemble des mesures qu’il faudrait prendre pour faire avancer la laïcité au Québec ici et maintenant, ni non plus aux raisons qui, au-delà de l’indéniable valeur de la tolérance et du pluralisme, nécessiteraient qu’on la défende aujourd’hui coûte que coûte. C’est là sans doute leur faiblesse. Mais au moins ne sont-ils pas dupes et mettent-ils le doigt sur ce qui fait d’abord problème dans cette charte.

Un projet lourd de conséquences

Ce que pourtant, malgré leur long parcours politique à gauche, Pierre Dubuc et Marc Laviolette sont absolument incapables de faire. Aussi ces derniers font-ils fausse route quand ils cherchent à justifier le bien fondé de la charte péquiste, en se contentant de reprendre à leur compte la liste d’épicerie des arguments qui pourraient a priori rallier un public de gauche [2], en passant cependant sous silence ce qui dans cette affaire détermine tout le reste : l’utilisation de la thématique identitaire à des fins de calcul électoraliste à courte vue. Et cela est d’autant plus problématique qu’en cette période de crise et de désorientation tout un chacun sait que le fait de vouloir encourager l’affirmation collective – non pas sur la base d’un projet politique positif— mais sur la base de réflexes identitaires alimentés par la peur de l’autre, peut être lourd à termes de conséquences. À gauche on devrait pourtant en savoir quelque chose !

C’est là le nœud du problème, ce qui rend ce projet si potentiellement dangereux, si indigne d’un parti se reconnaissant –au moins à ses origines— d’une démarche d’affirmation nationale émancipatrice.

N’est-ce pas ce qui rend si urgent d’en discuter en profondeur et d’esquisser ensemble quelques balises ou points de repères qui nous permettraient dans ce domaine de moins naviguer à vue et d’y voir peut-être ainsi un peu.... plus clair ?

Pierre Mouterde
Sociologue essayiste


[1Pourquoi donc la si combative et indépendantiste Andrée Ferretti ne prête jamais attention à ce phénomène ? (Voir son dernier texte si inutilement apologétique à la Tribune libre de Vigile de cette semaine).

[2"La résurgence du religieux" "la charte est un document féministe","Un débat qui rappelle celui de la loi 101" ; « Quelle identité religieuse ou nationale ? », etc.

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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