Édition du 24 janvier 2023

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Le blogue de Pierre Beaudet

Demain la guerre

Depuis la semaine passée, les États-Unis ont subi de nouveaux échecs. Leur allié-subalterne britannique s’est littéralement évanoui en fumée, la majorité des parlementaires refusant d’endosser la nouvelle « aventure » en Syrie. Était-ce un sursaut de dignité de la part d’acteurs politiques qui nous ont habitués à avaler toutes les couleuvres ? Était-ce une manœuvre de l’opposition travailliste pour humilier le gouvernement de centre-droit ? Était-ce simplement la peur de se retrouver gros jean comme devant comme en Irak il y a maintenant 10 ans ?

Chat échaudé craint l’eau froide, comme le dicton le veut. En 2003, un énorme mensonge américain à l’effet que Saddam possédait des soi-disant armes de destruction massive avait convaincu sinon les députés au moins les chefs du gouvernement de l’époque dont le Premier Ministre Tony Blair, qu’il fallait appuyer la guerre sans fin. L’échec a été énorme et coûteux.

Aujourd’hui donc, Washington se retrouve isolé, mais pas totalement, car les « socialistes » français sont avec eux. Ce gouvernement me dit mes amis français réussit toujours à capituler, même quand on ne s’y attend pas. Ah oui j’oubliais, il y a l’Australie !

Le reste de l’Europe se tient coi, espérant se faire oublier. Les BRICS, Russie, Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud, sont totalement opposés, de même que la grande majorité des 193 États-membres de l’ONU, y compris des pays très opposés à la Syrie (l’Irak notamment). Même si les opinions divergent, il y a deux consensus assez évidents : (1) l’intervention militaire des États-Unis n’est acceptable ni politiquement ni juridiquement ; (2) Bashar El-Assad est un salaud de la pire espèce, mais ceux qui se proclament la « communauté internationale »(les États du G7) n’ont ni la légitimité ni la capacité de réparer cet énorme gâchis.

En fin de compte, cet échec s’ajoute à la longue série de débâcles que les États-Unis ont enregistrées depuis 2001. L’invasion de l’Afghanistan n’a aucunement sécurisé ce pays. Les Talibans se retrouvent aux portes de Kaboul, à quelques mois de l’échéance du retrait des troupes de l’OTAN. L’Irak est très loin de la « réingénierie » espérée par Bush et est en réalité plus proche de l’Iran que des États-Unis. La Libye « libérée » de la dictature de Kadhafi est plus dangereuse, plus instable et moins capable qu’à l’époque de la dictature de maintenir les livraisons de pétrole. L’Égypte, avec toutes ses convulsions, a échappé à un régime totalement inféodé aux États-Unis. La Palestine, le Liban, le Yémen, on en parle peu, mais la réalité est que le chaos règne sur fond d’hostilité à la mainmise américaine.

Chose extraordinaire, la dérive des États-Unis a réussi à entraîner des alliés traditionnels dans l’eau bouillante. Israël, ce porte-avion fixe de l’armée américaine, est aux prises avec une crise multiforme, économique, culturelle, politique, qui laisse la place à des aventuriers qui pourraient nuire aux intérêts des États-Unis. La Turquie, fidèle larbin encadré par l’OTAN, est elle-même aux prises avec de profondes divisions internes.

Les États-Unis maîtres du monde ?!? Cherchez l’erreur.

Cette situation pourrait plaire aux mouvements anti-systémiques qui cherchent des alternatives pour le monde. Mais j’ai une mauvaise nouvelle pour eux (pour moi aussi).

Malgré leurs tourments, les États-Unis restent l’unique superpuissance du monde. Ils sont en déclin, mais présentement, ils détiennent une suprématie inégalée sur le plan militaire. Plus de 50 % des dépenses militaires du monde entier sont réalisées aux États-Unis où le plan est de conserver la suprématie tant sur le plan des armes de destruction massives (nucléaires notamment) que sur les armes de haute technologie et sur les capacités d’intervention sur le terrain (600 000 militaires américains sont présentement déployés dans le monde). On dira, avec raison, que cette gigantesque machine de guerre s’est avérée inopérante devant des guérilléros afghans ou irakiens mal équipés. Mais cela ne change rien au fait que les États-Unis sont les seuls à pouvoir intervenir partout, avec ou sans l’appui de leurs larbins.

Il reste cependant un autre facteur dans l’équation. La Chine est la superpuissance montante, même s’il lui faudra plusieurs décennies pour atteindre une parité relative. La Russie reste encore une puissance militaire, vestige de l’URSS. L’inconnue, c’est donc une possible alliance entre ces deux pays. C’est gros comme projet, et il reste entre Moscou et Beijing de sérieux problèmes, mais pour l’un comme pour l’autre, c’est un peu le seul chemin pour résister aux États-Unis.

Restent un grand nombre de pays dont certains ont des moyens et du potentiel, dont le Brésil, l’Inde, le Pakistan, etc. Ces états ne sont pas contre les États-Unis, mais ils craignent, avec raison, leur hégémonie. Ils ne sont pas les amis de la Chine et de la Russie, mais ils les voient, et c’est juste, comme le seul véritable rempart contre la pax americana.

Depuis quelques temps à Washington, les think-tank s’affairent à décrypter cette réalité. Parmi les groupes conservateurs, l’idée est qu’il faut attaquer maintenant, de manière préventive, car demain sera trop tard (quand les adversaires des États-Unis seront devenus plus forts). Ce n’est pas nécessairement du délire (malgré les dérapages à l’époque de Bush). Affaiblir ces adversaires évidemment ne veut pas dire bombarder Moscou ou Shanghai, ce qui est impensable. Mais il faut miner ces puissances, les tirer dans les marécages de conflits obscurs et sans avenue, saper leurs capacités et même leur moral, et également les entraîner dans une très coûteuse course aux armements. En gros, c’est cette stratégie américaine qui est déployée en ce moment et cela se passe dans les « périphéries » des puissances, au Moyen-Orient, en Asie centrale, en Afrique sahélienne, et même en Europe dans les Balkans et le Caucase.

Sans déconsidérer les causes internes qui expliquent les conflits dans ces régions, ce sont des conflits par procuration entre les puissances.

Cela place les contestataires du monde dans une position très inconfortable. Il est impossible d’appuyer des régimes antipopulaires comme ceux qui sévissent en Chine et en Russie. Encore moins d’être complaisants envers les dictatures qui servent les intérêts de l’une ou l’autre des puissances tout en massacrant leurs peuples (comme en Syrie). Ce n’est pas parce qu’ils sont les « ennemis de notre ennemi » que nous devons nous taire devant leurs exactions (contrairement à ce que pensait feu Hugo Chavez). Pour autant, nous devons être radicalement contre les interventions ouvertes ou voilées des États-Unis. Ce n’est pas facile…

Reste la « bonne vieille » solidarité avec les peuples qui combattent l’une ou l’autre puissance peu importe. Cela reste incontournable même si, admettons-le, l’impact politique demeure faible, car les peuples en question sont présentement incapables de renverser le cours des choses. Autre point de vulnérabilité : il est facile pour les médias et les intellectuels de service de nous traiter d’« amis » de Bashar et de Poutine (ils l’avaient fait au temps de Saddam et des Talibans) et d’irresponsables complices de tueries.

Mais il faut tenir tête.

D’autant plus que cette confrontation risque de durer longtemps. En effet, les États-Unis n’ont pas tellement le choix, même si des « modérés » (comme Obama) résistent à lancer de nouvelles « aventures » pour préconiser des tactiques plus « subtiles » (la guerre techno par exemple). En attendant, ils vont attaquer la Syrie, mais pas pour réellement débarquer Bashar, ce qui serait dangereux et risqué.

Ils quand même continuer dans la voie de la guerre. Et nous, on sera dans le chemin …

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