Édition du 5 mai 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Conférence internationale anti-fasciste pour la souveraineté des peuples

Des luttes altermondialistes, les gauches du nord ont appris à décoloniser leur pensée critique

Intervention de Patricia Pol, d’ATTAC France, à la conférence antifasciste et anti-impérialiste de Porto Alegre

Le CADTM, qui a participé activement à la conférence antifasciste et anti-impérialiste de Porto Alegre au Brésil, du 26 au 29 mars, est heureux de publier la communication réalisée par Patricia Pol d’Attac France lors de la cinquième plénière.

2 avril 2026 | tiré du site du CADTM | Photo : De gauche à droite Patricia Pol (ATTAC France), Rafael Bernabe (Democracia socialista Puerto Rico), Sushovan Dhar (Cadtm Inde), le 27/3/2026 à la cinquième plénière de la conférence de Porto Alegre. Photo : Éric Toussaint Cadtm
https://www.cadtm.org/Des-luttes-altermondialistes-les-gauches-du-nord-ont-appris-a-decoloniser-leur

Compañeras, compañeros buenas tardes, camarades, bonjour, hello comrades, olà camaradas

Permettez-moi tout d’abord de remercier les organisatrices et les organisateurs de cette initiative vivifiante et stimulante qui réunit une grande diversité de participantes et de participants à Porto Alegre, dans cette ville qui nous est chère. Une ville aux fortes traditions de démocratie participative et à l’origine du 1er Forum Social Mondial (FSM) qui s’est tenu en janvier 2001 pour proposer un autre monde que celui des forums économiques de Davos. Mais aussi dans cette ville qui, en 2024, a connu les conséquences dramatiques du changement climatique. Lorsqu’en février 2024, dans une plénière du FSM au Népal, Éric Toussaint nous a parlé de ce projet de réunir partis politiques, mouvements sociaux et citoyens à Porto Alegre en mai pour constituer un front mondial contre le fascisme et l’impérialisme, nous l’avons suivi. La conférence a dû être reportée et nous voici ici réuni.es. Une occasion magnifique pour recharger nos batteries de ce que j’ai pu voir depuis hier !

Permettez-moi également de remercier l’Université Fédérale de Rio Grande do Sul qui nous accueille tout comme nous avait accueillis l’université do Para pour le Sommet des peuples en novembre 2025 parallèlement à cette COP 30 et ses fausses solutions étatiques. Cela ne serait pas possible en France en ce moment tant les universités publiques françaises ont perdu de leur autonomie en matière de partage des savoirs et de libertés académiques. Soumises aux injonctions ministérielles du gouvernement d’Emmanuel Macron, nombreuses et nombreux sont les étudiant.es, enseignant.es, chercheuses et chercheurs, personnel administratif qui connaissent une forte répression lors des luttes pour la solidarité avec le peuple de Palestine, contre le génocide à Gaza et les impérialismes américains et israéliens. Parler de génocide reste encore suspect en France, alors autant vous dire combien nous apprécions cette reconnaissance en Amérique Latine.

Plénière de clôture de la conférence antifasciste et anti-impérialiste de Porto Alegre

Étant à cette plénière la seule représentante de ce qu’il est convenu d’appeler le nord global dans les rapports de force géopolitiques, je voudrais commencer par souligner quelques éléments de contexte. Je viens en effet d’une Europe confrontée à l’impérialisme russe qui a déclenché une guerre contre l’Ukraine dont on ne voit pas la fin. Je viens d’une Union européenne (UE) championne en matière de politiques néolibérales et rompue aux accords de libre-échange. Parmi les plus récents, soulignons les accords avec le Mercosur qui met dans la rue nombre de nos agriculteurs défendant une agriculture paysanne non productiviste, avec l’Inde ou le refus de dénoncer l’accord avec Israël. Une Union européenne aux investissements massifs dans l’armement pour une économie guerrière, aux programmes de recherche au service de fausses solutions des technosciences, une UE imposant une politique migratoire raciste et totalement déshumanisée.

De nationalité française, je vis dans un pays toujours colonialiste ; en effet les Kanaks luttent pour leur indépendance et les colonies des départements et territoires d’outre-mer subissent de plein fouet des inégalités croissantes ; un pays qui dispose d’un droit de véto avec les autres quatre membres permanents impérialistes du Conseil de sécurité des Nations Unies (États-Unis, Chine, Russie, Royaume Uni), avec un gouvernement qui se glorifie d’être le deuxième exportateur mondial d’armes ; un pays où l’extrême droite est de mieux en mieux insérée dans les petites et moyennes villes comme viennent de le montrer les élections municipales du 22 mars 2026 mais également un pays où une gauche dite de rupture (la France insoumise) a réussi à faire une percée notable lors de ces mêmes élections malgré les tentatives permanentes de diabolisation par les médias, le gouvernement et une frange du parti socialiste ; un pays où des alliances entre les mouvements sociaux et citoyens s’unissent contre la guerre pour défendre la justice sociale, écologique et démocratique.

Alors non, l’arrivée de l’extrême droite en France n’est pas une fatalité et cette Conférence internationale peut nous aider à le démontrer !

Représentant Attac au Conseil international du FSM, je voudrais poursuivre avec vous mes interrogations sur ce que les luttes altermondialistes ont apporté et peuvent encore apporter à nos combats contre l’impérialisme et le fascisme structurés autour de cette implacable dynamique capitaliste qui ravage la planète, les droits humains et ceux de la nature. Quelles leçons tirer de ces 30 années de luttes altermondialistes ?

Force est de constater que nous n’avons pas réussi à désarmer les marchés comme le proposaient Bernard Cassen et Ignacio Ramonet dans un article publié dans le Monde diplomatique de décembre 1997 suivi par la création de Attac (Association pour la Taxation des Transactions Financières et l’Action Citoyenne) en 1998. Attac qui a joué un rôle déterminant dans les combats menés contre la mondialisation néolibérale en s’attaquant aux mécanismes et aux institutions internationales qui dirigent le monde depuis 1945 (Organisation mondiale du commerce (OMC), Fonds monétaire international(FMI), Banque Mondiale, G7, Forum économique mondial de Davos) et en participant très activement dans le lancement et le développement des FSM.

L’impunité des FMN domine toujours et les rares tentatives de régulation sont mises à mal. L’exemple de remise en cause de la directive européenne de 2024 sur le devoir de vigilance est à cet égard significatif. Les injustices fiscales, sociales, écologiques sont de plus en plus grandes (les 10% les plus riches de la planète possèdent 75% du patrimoine mondial [1]). Nous n’avons donc pas réussi à empêcher cette nouvelle phase du capitalisme mondialisé où la souveraineté des États est entrée en collusion permanente avec les intérêts privés : austérité, économie de guerre, répression, remise en cause du droit international, États en très grande partie dirigés par des hommes : Trump, Netanyaou, Poutine, Xi jinping, Modi, Milei, Kast, Orban, Macron, pour n’en citer que quelques-uns car malgré les luttes féministes (et je pense tout particulièrement à mes sœurs iraniennes du mouvement Femme, Vie, Liberté), la domination patriarcale reste un danger majeur pour nos sociétés. Nous n’avons pas réussi à forger un front mondial post-capitaliste, anti-productiviste féministe, anti-raciste.

Peut-on pour autant parler d’un relatif échec historique comme l’analysent mes camarades Christian Laval et Pierre Dardot [2] ?

Si l’objectif était de créer une gauche mondiale unie, c’est en effet raté ! Mais est-ce l’objectif qu’il faut suivre en 2026 ? On pourrait le souhaiter lorsque l’on voit par exemple dans le cas français que les gauches réunies dans le Nouveau Front Populaire [3] en 2024 ont réussi à faire barrage à l’extrême droite lors des dernières élections législatives. Mais deux ans plus tard, à l’approche des élections présidentielles de 2027, cette union a déjà vacillé…

En revanche, les luttes altermondialistes restent bien vivantes. Sans prétendre fournir une théorie universelle, nos luttes restent, comme le soulignait Oskar Negt [4] en 2007, un « espace public oppositionnel » à l’échelle mondiale capable d’impulser des initiatives plus ou moins coordonnées. Par exemple récemment, en Europe, une campagne européenne « Tax the Rich » a mis en valeur les contradictions criantes du capitalisme qui permet aux riches de payer moins d’impôts que les classes moyennes et populaires ; des actions contre la multinationale Total énergies face au projet EACOP d’oléoduc géant entre la Tanzanie et l’Ouganda ont ralenti les opérations, le Sommet des peuples à Belem où les peuples autochtones ont crié haut et fort : « la réponse c’est nous ». Lors d’une Rencontre européenne organisée début mars par Attac et le CRID, l’organisation d’une campagne contre Palantir est en cours, cette entreprise américaine à la pointe de l’intelligence artificielle, un contre G7 se profile en France et en Suisse mi-juin, un contre- sommet de l’OTAN au Cameroun en juillet, le FSM 2026 à Cotonou en août. La liste pourrait être beaucoup plus longue et se poursuivra au-delà de cette Conférence.

De ces luttes altermondialistes, les gauches du nord ont par ailleurs appris à décoloniser leur pensée critique. Ce n’est pas une mince affaire comme vous le savez ! Il ne faudrait pas perdre cet acquis à un moment où nous sommes toutes et toutes menacé.es par des tendances au repli sur nos seules luttes territoriales et nationales.

Cette Conférence internationale antifasciste, qui se veut une première étape vers un au-delà (une Internationale des peuples antifasciste ?) est donc très importante. Nous devons nous poser la question de savoir quel chemin nous voulons suivre pour aller plus loin. Va-t-il falloir renverser la table, ne plus se contenter d’encadrer le capitalisme et remettre en question ses bases mêmes ? Viser un au-delà du capitalisme, une bifurcation décidée vers le post-capitalisme tout en restant à l’abri du jeu des rivalités des partis.

Désarmer les marchés oui mais cela est impossible sans désarmer les États souverains en pleine collusion avec les intérêts du capital. Désarmer les États- nations quand ils s’opposent à l’égalité des peuples que nous défendons envers et contre tout. S’appuyer sur les alternatives de ci de là, émanant de tous les coins de la planète, telles des irruptions cosmopolitiques pour reprendre l’analyse de Dardot et Laval, sans programme clé en main mais une boussole suffisamment claire pour produire des alliances capables de transformer le système à la racine afin de trouver des solutions à la hauteur des enjeux.

N’est-ce pas en effet la radicalité que nos luttes doivent poursuivre pour affirmer cette souveraineté des communs, caminando preguntando pour reprendre la devise zapatiste. Pour que plusieurs mondes soient possibles dans cet autre monde post-capitaliste que nous voulons construire tous ensemble, partis, syndicats, mouvements ouvriers, féministes, écologiques, anti-racistes, anti-impérialistes, anti-guerre…

Alors unissons-nous pour construire ensemble un agenda commun de mobilisation contre les guerres.
Pour lutter contre l’impérialisme et pour la solidarité entre les peuples, faisons la Guerre à la Guerre.
Faisons la Guerre au Capitalisme, faisons la Guerre au Patriarcat !
Hasta la victoria siempre !

Notes

[1] https://www.inegalites.fr/inegalites-patrimoine-monde

[2] Pierre Dardot et Christian Laval, Instituer les mondes, Pour une cosmopolitique des communs, La Découverte, Février 2025.

[3] Le Nouveau Front Populaire (NFP) réunissait la France Insoumise, le parti socialiste, les parti communiste, Europe, écologie les verts (EELV), Place PUBLIQUE, Génération(s), Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), la Gauche républicaine et socialiste, la Gauche écosocialiste avec le soutien des forces syndicales et citoyennes dont Attac.

[4] Oskar Negt, L’espace public oppositionnel, Critique de la politique, avril 2007.

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