Édition du 22 juin 2021

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Le blogue de Pierre Beaudet

Docteur Folamour à Bagdad

En 2003, les États-Unis ont entrepris de détruire un État qu’il considérait trop récalcitrant, en pensant porter un grand coup contre la région et même le monde. Saddam Hussein était devenu un dictateur trop tannant. Ce n’était parce qu’il tuait de pauvres gens (après tout, les États-Unis avaient été bien contents qu’il massacre des dizaines de milliers d’Irakiens, d’Iraniens et de Kurdes dans les années 1980). Malheur pour lui, Saddam voulait intensifier ses liens pétroliers avec la Russie et la Chine. Il menaçait la pétromonarchie saoudite, là où on coupe des têtes chaque jour de l’année.

Au contraire du plan initial cependant, l’occupation de l’Irak devint un véritable cauchemar pour l’armée américaine, forte de ses gadgets super technos, mais incapable de garder l’ordre dans les ruelles. La débâcle mit fin aux velléités américaines de procéder à la « réingénierie » de l’Irak et des pays avoisinants. Peu à peu, les États-Unis ont adopté un « plan B », qui consistait à alimenter diverses factions irakiennes les unes contre les autres, de manière à ce qu’elles se neutralisent.

Mais à force de jouer avec le feu, on s’est brûlés. Aujourd’hui, l’Irak, la Syrie, le Liban, la Palestine sont des champs de ruines. La crise est si profonde en Égypte, au Yémen, en Jordanie, qu’on peut s’attendre à de nouvelles explosions incessamment, à moins que les dictatures en place avec l’appui des États-Unis réussissent à écraser les revendications populaires.

C’est dans ce contexte qu’il faut voir la nouvelle aventure. L’État islamique d’Irak et du Levant est un « produit dérivé » de l’occupation américaine qui a monté grâce aux appuis énormes de l’Arabie saoudite et d’autres pétromonarchies du Golfe, principaux alliés des États-Unis dans la région. Pour détruire le régime de Bashar El-Assad, on a joué encore une fois à Frankenstein, en créant des monstres. Comme dans la fable, ceux-ci se sont retournés contre leurs géniteurs. Lorsque l’EIIL aura été éliminé, d’autres factions prendront leur place, dans une région surmilitarisée et où des milliers de jeunes désespérés tombent dans le piège.

Parlant de piège, en voici un que Stephen Harper offre aux Canadiens. Le mensonge est énorme. On intervient pour « sauver des gens » et même des femmes, comme le dit le comique ministre des affaires étrangères John Baird. Malgré l’opposition à la guerre aux États-Unis, l’armée insiste pour qu’une nouvelle occupation soit mise en place, ce qui permettrait de s’essayer encore une fois pour « reconstruire » l’Irak, et également la Syrie, en attendant d’attaquer l’Iran et autres « empires du mal » désignés par Washington. Le Canada sera là comme supplétif, comme le voulait Harper en 2003.

Cette nouvelle guerre relancerait le projet militariste, si cher à Harper. Cela mènerait les G7 encore plus dans les bras d’Israël, encore un rêve d’Harper. Il y aura confrontation avec la Russie, peut-être même la Chine : Harper affirme que la guerre froide est recommencée. Cette « rationalité » rappelle les folies antérieures que le Docteur Folamour » de Stanley Kubrick avait brillamment évoquées. À l’époque, les États-Unis étaient venus à deux cheveux d’attaquer l’Union soviétique avec des bombes atomiques. Aujourd’hui dans les think-tank de droite à Washington, on évoque la possibilité d’une guerre nucléaire « tactique ». Après tout, on pourrait tuer quelques centaines de milliers de soldats russes, irakiens, syriens et peut-être chinois, et imposer la pax americana, une fois pour toutes.

Rassurez-vous, tout le monde n’est pas rendu à ce niveau de délire. Du moins, à l’extérieur du 24 Promenade Sussex.

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