Tiré d’Agence média Palestine.
Durant les 6 premiers mois du génocide à Gaza, Israël a largué plus de 70 000 tonnes d’explosifs sur Gaza. Plus de deux ans plus tard, les bombardements sont loin d’avoir pris fin, et les dégâts tardent à être évalués. Quel impact écologique ont les guerres d’Israël en Palestine ?
À Gaza, l’impact est immense. C’est presque tout le vivant qui a été annihilé, et c’est important de comprendre que par là, toute capacité de subsistance a été annihilée, et à long terme.
Même si l’on reconstruit demain, le dommage est là, les eaux sont polluées, les écosystèmes côtiers sont affectés, la vie végétale est quasiment entièrement détruite. En septembre 2025, l’ONU a compté plus de 95% de vergers et de maquis détruits ou très endommagés, entre 80 et 90% des champs cultivés et des prairies, la quasi-totalité des animaux d’élevage.
Les déchets dus aux débris d’armement, à la destruction de bâtiments et à l’accumulation d’ordures ménagères s’accumulent sur plus de 350 décharges à ciel ouvert, dont 60% à proximité de tentes. Ces déchets contaminent l’air, les sols, l’eau et les écosystèmes côtiers en continu. Des ONG ont estimé que 84 000 tonnes d’eaux usées et de substances très toxiques comme l’amiante sont déversées chaque jour sur la côte. Un des résultats est que la biodiversité côtière va s’effondrer et c’est aussi toute la chaîne alimentaire qui est durablement intoxiquée, avec les poissons pêchés pour la subsistance des Gazaoui·es contaminé·es par ces substances.
La destruction de la végétation et le tassement des sols dus à l’activité militaire et aux passages de bulldozers va empêcher le rechargement des nappes phréatiques, ce qui va contribuer à polluer davantage les eaux côtières par accentuation du ruissellement à travers ces déchets.
Au-delà de cette pollution directe, c’est la capacité de survivre dans son environnement qui est affectée. L’eau est quasiment inaccessible, très polluée, avec pas plus de 2 litres d’eau potable par habitant·e par jour, et moins de 10 litres d’eau propre en moyenne, parfois moins, alors que le minimum préconisé par l’ONU pour la survie est estimé à 15 litres.
Cet accès catastrophique à une eau contaminée engendre des épidémies de maladies infectieuses : on a vu revenir le choléra et la polio, une forte augmentation de l’hépatite A. Il y a eu des centaines de milliers de cas de diarrhées aiguës chez les enfants, plus de cent mille cas de jaunisse, des maladies de peau comme la gale. La déshydratation favorise également les infections urinaires, alors que le système de santé est majoritairement détruit ou complètement saturé. Beaucoup de nourrissons, du fait de la rareté et de la pollution de l’eau et de l’obstruction à l’aide alimentaire qui concerne aussi le lait infantile, sont victimes de développement anormal avec des effets durables, irréversibles, sur leur santé physique et mentale.
Ces considérations générales ne doivent pas faire oublier que ces dégâts sur l’environnement se traduisent en souffrances inimaginables, avec des rats qui envahissent des tentes, des mères qui ne peuvent pas allaiter parce qu’elles sont déshydratées, ni soigner les maladies bénignes de leurs nourrissons car elles n’ont pas accès à de l’eau propre et aux produits d’hygiène les plus simples.
On parle d’écocide à Gaza, peux-tu nous parler de ce terme et des observations sur lesquelles il se base ?
C’est un terme qu’on entend effectivement de plus en plus et qui cherche à se faire une place notamment sur le plan juridique. Il n’est actuellement pas reconnu de manière distincte en droit international, mais il y a des tentatives de légiférer dessus.
C’était notamment une ambition, sabotée par la suite, de la Convention citoyenne pour le climat, que de définir juridiquement le terme, avec pour objectif de sanctionner les atteintes graves et durables à l’environnement, notamment celles causées par des entreprises ou des individus responsables. Mais dans ce cas-là, le texte me semble surtout s’orienter sur les atteintes au changement climatique, et mettre l’accent sur les neuf points de bascule consacrés dans cette perspective.
Dans la perspective de la destruction de Gaza, on peut envisager une autre utilisation du terme, et c’est d’ailleurs celle-ci que de nombreux écologistes ont en tête lorsqu’ils en parlent à propos de Gaza.
Certes, les bombardements à Gaza contribuent à émettre du CO2 et sont catastrophiques du point de vue du changement climatique, mais lorsqu’on parle d’écocide, on parle d’abord de la destruction délibérée du vivant, d’annihilation des écosystèmes et de privation de toute forme de ressource viable, que ce soit l’eau ou la terre. On parle surtout d’une annihilation d’une telle ampleur que toute restauration des écosystèmes est entravée à long terme.
Quand l’armée sioniste a expulsé les Palestinien-nes en 1948 et a détruit des centaines de villages pour les empêcher de revenir, il y a eu une logique similaire : l’écocide, c’est la tentative de destruction sans retour du vivant et en ce sens, de tout ce qui permet à un peuple d’habiter sur sa terre.
Les destructions israéliennes ont ciblé intentionnellement les terres agricoles et les infrastructures liées à l’eau. De quelle stratégie ces attaques relèvent-elles, et quelles en sont les conséquences à court et à long terme ?
Il y a d’abord la dimension systématique de ces attaques : les infrastructures agricoles et celles de l’eau sont détruites ou endommagées à grande échelle. C’est absolument tous les aspects liés à l’approvisionnement en eau et aux systèmes alimentaires qui sont instrumentalisés à des fins de nettoyage ethnique et d’extermination.
Dans le cas de l’eau, il y a la destruction de la majorité des stations de dessalement, des puits, des réservoirs, des stations de pompages et d’assainissement, des réseaux ; l’obstruction à la livraison de carburant qui ne permet plus d’actionner les infrastructures encore fonctionnelles ; les livraisons d’eau potable en provenance d’Israël qui sont interrompues ou sévèrement rationnées ; l’assassinat de professionnels venant réparer certaines unités ou de civils qui s’approvisionnent ; le déplacement forcé des populations loin des sites fonctionnels. Tous ces actes qui rendent l’eau rare et polluée font système.
Pour ce qui est du caractère intentionnel, à tous les niveaux de la chaîne de commandement israélienne, on a beaucoup d’indices du caractère délibéré et revendiqué de cette destruction. Dans de nombreuses déclarations génocidaires de membres du gouvernement et de leurs conseillers, l’objectif de privation d’eau est explicitement mentionné.
On a aussi des cas de soldat·es israélien·nes qui se filment en train de détruire des infrastructures majeures. Cela a été le cas en juillet 2024, quand des soldat·es se sont filmé·es en train de placer des explosifs puis les faire exploser, à Rafah, sur un réservoir en capacité d’approvisionner la moitié de la ville en eau. Plus récemment, juste avant l’accord de cessez-le-feu, alors que l’armée israélienne se retirait de la ville de Gaza, des soldat·es israélien·nes se sont filmés en train d’incendier une usine d’assainissement qui pouvait encore fonctionner partiellement. Il y a eu aussi la destruction par bulldozers des champs de panneaux solaires alimentant 4 des 6 unités de traitement des eaux usées de Gaza.
Ces destructions ne constituent pas des dégâts collatéraux. Elles participent d’une intention de rendre Gaza inhabitable, pour forcer le départ, et à défaut, faire mourir.
Comment articuler le prisme anticolonial dans les enjeux de la lutte pour l’environnement ?
Il y a dans les milieux écologistes différentes manières de l’approcher, mais pour moi, je dirais que l’écologie, en un sens, c’est l’inverse de la colonisation.
Il n’y a pas de colonisation sans dépossession, sans la volonté de couper un peuple de sa terre et des écosystèmes qu’il contribue à entretenir. C’est d’autant plus visible en ce moment en Cisjordanie, mais c’est un processus en cours depuis au moins 78 ans, un processus de spoliation et de dépossession continue des ressources, en particulier dans les zones les plus rurales.
Le processus colonial vise en premier lieu à accaparer, à capter un maximum de ressources. En ce qui concerne l’eau, il s’agit pour Israël d’approvisionner des colonies, mais aussi d’alimenter l’établissement d’espaces de production capitalistes, en particulier d’agriculture intensive. A partir de 1967 par exemple, la conquête du Golan par Israël a facilité un détournement massif des eaux du Jourdain et du lac de Tibériade vers des projets agricoles ou d’afforestation lointains, dans le désert du Naqab-Neguev. Il y a cet adage sioniste, “faire fleurir le désert”, qui passe la spoliation sous silence.
En parallèle de ce premier processus, il y a un second processus d’expulsion. Dans cette perspective, l’environnement n’est plus seulement une ressource à capter, un but, mais un moyen de vider un territoire de sa population autochtone. En entravant l’accès aux champs, en empêchant l’accès à l’eau, Israël retire toute capacité de subsistance autonome aux Palestinien·nes, et s’assure de l’extinction d’un commun social qui se manifeste notamment au moment de la récolte des olives.
Pour moi, la résistance anticoloniale se joue forcément en partie dans la perpétuation de pratiques de subsistance paysannes, et du lien social qu’elles structurent.
En juillet 2025, les locaux de la banque de semences de l’UAWC – le syndicat paysan palestinien – ont été détruits par l’armée d’occupation. Ce n’est pas un hasard que cette réserve de semences ait été attaquée, au sens où sauvegarder les cultures autochtones revient à perpétuer une agriculture paysanne, vivrière et autonome. Avec ces semences, il s’agissait de rendre possible une souveraineté alimentaire, de perpétuer le lien à la terre, de résister à la dépossession.
C’est important de dire, je pense, que cette résistance-là, qui passe par des modes de culture paysans, s’est aussi opposée à la politique de l’Autorité palestinienne (AP). Comme l’explique le chercheur en économie politique Taher Labadi, l’AP a tenté d’imposer une agriculture tournée vers l’exportation, avec des monocultures, l’usage important d’intrants chimiques et de semences importées, une agriculture à la fois très dépendante de l’extérieur et qui ne permet pas d’entretenir les milieux naturels. C’est aussi à cette orientation que des paysan·es palestinien·nes se sont opposé·es.
Si on élargit encore le prisme, il y a eu des études scientifiques, reprises notamment par l’ONU, qui ont montré que les peuples autochtones sont aujourd’hui les gardiens de la biodiversité. J’ignore si les paysan·nes de Cisjordanie entrent dans la catégorie “autochtone” de ces études, mais il me semble que le constat qui est dressé s’applique à leur cas.
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