Édition du 16 juin 2020

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« Économie » ou « Économie capitaliste » ?

Intrusion impromptue d’un politologue dans le champ lexical d’une discipline intellectuelle connexe

Économie. Économie, ce mot domine en ce moment, avec celui de pandémie, l’actualité. Que doivent faire les gouvernements en cette période, déstabilisante à souhait, alors que la population de la majorité des pays de la planète doit affronter un virus virulent et surtout assassin ?

Virus qui de surcroît immobilise les humains dans un espace restreint ? Virus pour lequel il n’y aura aucun vaccin possiblement avant un an ou même plus ? Bien sûr, il faut adopter diverses mesures prophylactiques et respecter la distanciation sociale ou (et) l’éloignement physique. Par conséquent, il est impératif de se laver les mains, de ne pas se toucher les yeux et le nez, d’éternuer dans son coude, de garder deux mètres de distances avec celles et ceux qui ne sont pas nos proches immédiats et surtout rester chez soi. Pas évident, pour les êtres sociaux que nous sommes, de suivre scrupuleusement toutes ces mesures imposées par les autorités de la Santé publique et observées par la vaste majorité de la population des pays affectés en ce moment par le virus[1]. Pas évident non plus de garder en tout temps une bonne distance de six pieds environ, avec autrui. Précisons-le, nous sommes des personnes qui, plus souvent qu’autrement, ressentons un élan irrésistible qui nous mène vers l’autre, notre semblable. Des fois, il peut s’agir d’un élan irrésistible qui nous propulse, aveuglement ou non, dans les voies du don de l’abandon total pour celle ou celui envers qui nous ressentons une attraction passionnelle irrésistible. La présente période est donc une excellente occasion pour nous poser la question suivante : « Qui » et « Que » sommes-nous véritablement sans l’autre ou (et) les autres ? Rien. Rien du tout, sinon qu’un atome insignifiant qui abandonné à lui-même risque de se corrompre et surtout de disparaître très rapidement tant notre survie est tributaire de la contribution de nos semblables. La présente période de pandémie est aussi un excellent moment pour nous interroger sur la portée d’un mot qui ne cesse d’être présent dans l’actualité : il s’agit du mot « économie ».

« Pandémie » et « Économie »

Donc, en cette présente période inédite, depuis au moins l’Influenza (qui a duré de janvier 1918 à décembre 1920), les avis des expertEs sont clairs : il faut rester chez soi et, dans la vaste majorité des cas, ne pas aller au travail ou plutôt ne pas se rendre sur les lieux de travail. Alors, puisque nous sommes peu nombreux à être autoriséEs à nous rendre au travail, « l’économie » tourne au ralenti. Elle menace même de s’effondrer. Une grave dépression, comparable à celle ou pire que celle de la fin des années vingt et des années trente du siècle dernier (1929 à 1933), nous guette. Mais, pandémie ou non accompagnée d’une recrudescence du chômage, il faut (aux yeux de certainEs dirigeantEs et des dominantEs, au nom de l’intérêt suprême du bien de toutes et de tous) que « ( l’)économie » ne cesse jamais de rouler. Il faut pour certainEs personnes remettre l’activité économique, le plus rapidement possible, sur la route de la croissance. Pour ce faire, selon ces personnes, les gouvernements ne doivent pas lésiner sur le coût des mesures à adopter[2].

Toutes et tous ne sont pas confinés à domicile en ce moment. Il y a des personnes qui sont tenues de se rendre sur les lieux de travail. Nous pensons ici à celles et ceux qui occupent une fonction essentielle à la vie et à sa reproduction. Des personnes qui, la plupart du temps, sont classées dans la catégorie des « gagne-petit ». Qu’en est-il des autres ? Pour celles et ceux qui restent à domicile, il y en a possiblement qui se retrouvent en « vacances involontaires ». Il y en a aussi qui expérimentent le télétravail ? D’où l’envahissement, dans le paysage de l’actualité, non seulement du mot « pandémie », mais également du mot « économie ».

« Économie » ou « Économie capitaliste » ?

La richesse d’une nation se calcule, depuis des lustres, par jadis son Produit national brut (PNB) et aujourd’hui par son Produit intérieur brut (PIB) ? Le PIB, qu’est-ce ? Il s’agit de cet indicateur économique qui permet de quantifier la valeur totale de la production de richesse annuelle effectuée par les « agentEs économiques » d’un pays. « Production de richesse », soyons plus précis. Dans une société, il n’y a qu’une seule activité qui est à la base de la production véritable de la richesse : le travail. Le travail à valeur économique, défini le plus simplement possible, correspond à une intervention de quelqu’unE sur quelque chose, dans le cadre d’une activité rémunérée. La grande composante de ce fameux PIB est par conséquent le travail rémunéré.

Et si nous nous mettions, en certaines circonstances, à parler avec des mots justes au contenu précis. Cela nous aiderait peut-être à mieux saisir le présent et à nous donner des moyens supplémentaires pour traverser les prochains épisodes troubles qui poignent à l’horizon. Dans notre société, la vaste majorité de la population active est assujettie au régime du salariat, le régime salarial capitaliste. Alors, doit-on parler de « (l’)économie » ou de « (l’)économie capitaliste » ?

Car, quand nous entendons dans les médias des intellectulLEs et les porte-parole du patronat dire qu’il faut que les gouvernements adoptent des mesures qui vont sauver « l’économie »[3], ce que ces représentantEs du capital réclament c’est la mise en place de mesures qui socialisent les pertes et maintiennent, entre les mains des détenteurs privés du capital, les profits.

Conclusion

Ne soyons pas dupes, les voix des sirènes des associations patronales et de certainEs universitaires qui se font entendre en ce moment ne réclament pas la mise en place de politiques keynésiennes. Elles réclament plutôt l’impression d’une quantité phénoménale de billets bancaires que nous aurons tôt ou tard à rembourser.

Comment les programmes actuels d’emprunts seront-ils remboursés ? Là est la question, comme dirait l’autre.

À suivre…

Yvan Perrier

19 avril 2020

yvan_perrier@hotmail.com

[1] Sauf chez les suppôts des dirigeants politiques démagogues et des télévangélistes médiatiques qui agissent sans tenir compte des mesures de confinement à respecter

en cette période de pandémie à la COVID-19.

[2] Voir à ce sujet les articles suivants : Sansfaçon, Jean-Robert. 2020. « La presse à billets roule à fond ». Le Devoir. https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/576083/politique-monetaire-la-presse-a-billets-roule-a-fond ; Baillargeon, Stéphane. 2020. « Une crise quise fera sentir encore longtemps. » https://www.ledevoir.com/societe/575933/une-crise-qui-se-fera-sentir-encore-longtemps ; Bérubé, Gérard. 2020. Baisse surprise du taux directeur. Le Devoir.

https://www.ledevoir.com/economie/574932/la-banque-du-canada-abaisse-son-taux-directeur-de-50-points-de-base . Consultés le 19 avril 2020.

[3] Voir à ce sujet : Rousseau, Henri-Paul. 2020. « Des idées de politique économique pour gérer la crise. » Le Devoir. https://www.ledevoir.com/opinion/idees/576231/des-idees-de-politiques-economiques-pour-gerer-la-crise . Consulté le 19 avril 2020.

Dorval, Yves-Thomas. 2020. « Travailler ensemble au temps de la COVID-19. » Le Devoir, https://www.cpq.qc.ca/fr/publications/lettres-ouvertes/travailler-ensemble-au-temps-de-la-covid-19/ . Consulté le 19 avril 2020.

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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