Un double coup de massue
Le 12 février 2026, le gouvernement Ford a annoncé 6,4 milliards de dollars supplémentaires sur quatre ans pour le secteur postsecondaire — une mesure accueillie avec un soulagement prudent par les universités et collèges de la province, sous-financés depuis des années. Mais la pilule était empoisonnée : cette injection de fonds s’accompagnait de la fin du gel des frais de scolarité en vigueur depuis 2019, et d’une refonte radicale du Régime d’aide financière aux étudiantes et étudiants de l’Ontario (REEA).
À compter de septembre 2026, les établissements publics pourront augmenter leurs frais jusqu’à 2 % par an pendant trois ans. Une hausse qui peut sembler modeste, mais qui s’inscrit dans un contexte de crise du coût de la vie déjà insupportable pour des dizaines de milliers de jeunes ontarien·nes.
Le véritable coup de grâce, cependant, vient de la restructuration du REEA. Jusqu’ici, un·e étudiant·e ayant besoin de 20 000 dollars pouvait recevoir jusqu’à 17 000 dollars en bourses non remboursables. Dès l’automne 2026, ce montant s’effondre à 5 000 dollars. La part des bourses dans l’aide totale passe de 85 % à seulement 25 %. Le reste ? Des prêts. Au moins 75 % du financement sera désormais du crédit à rembourser.
Le gouvernement justifie cette décision en brandissant les chiffres : les bourses ont bondi de 1,7 milliard de dollars en 2024-2025, soit une hausse de 143 % depuis 2020, avec des projections atteignant 3,7 milliards en 2026-2027. Un coût jugé « insoutenable ». Mais insoutenable pour qui ? Certainement pas pour les familles aisées, qui ne déboursent que quelques centaines de dollars supplémentaires. Ce sont les étudiant·es à faible revenu qui absorbent le choc, condamnés à accumuler plusieurs milliers de dollars de dette supplémentaire pour obtenir le même diplôme.
La rue répond
La réaction étudiante n’a pas tardé. Dès les premières semaines suivant l’annonce, les campus se sont mis en mouvement. Le 4 mars 2026, un premier grand rassemblement à Queen’s Park réunit des milliers d’étudiants venus des quatre coins de l’Ontario, aux côtés de syndicats, d’organisations solidaires et d’élus provinciaux. Le ton etait donné.
Du 18 au 24 mars, une semaine d’action provinciale coordonnée s’empare des universités et collèges. Assemblées publiques, débats, rencontres avec des élu·es : le mouvement prend de l’ampleur et s’organise. Le 24 mars, un second grand rassemblement à Queen’s Park rassemble une foule encore plus nombreuse, pendant que des actions parallèles éclatent simultanément à Ottawa, Windsor, North Bay et Thunder Bay. Des autobus affrétés depuis Niagara, Hamilton, Guelph, Waterloo et le Grand Toronto convergent vers la capitale provinciale. L’Ontario étudiant est debout.
La colère est palpable. Deux manifestants sont arrêtés après qu’un rassemblement tourne à l’affrontement — l’un d’eux, retiré de force d’une statue après avoir tagué un slogan anti-Ford, fait face à des accusations de méfait et de voies de fait sur un agent de la paix. Les charges retenues contre ces militants ne font qu’attiser la détermination du mouvement.
Alex Stratas, du syndicat étudiant de l’Université d’Ottawa, ne mâche pas ses mots : les changements au REEA sont « dévastateurs pour les étudiants qui dépendent des bourses pour se nourrir ». Husam Morra, président de l’Alliance étudiante de l’Université de Windsor, rappelle que ces réformes s’ajoutent à une crise d’accessibilité déjà sévère : logement hors de prix, transport coûteux, marché du travail précaire. Pour beaucoup, c’est la goutte qui fait déborder le vase.
La FCEE-O à la manœuvre
Au cœur de cette mobilisation, la Fédération canadienne des étudiantes et étudiants — Ontario (FCEE-O), qui représente plus de 350 000 étudiants de la province, mène la charge. Sa campagne « Bas les mains de notre éducation » fédère l’ensemble des actions contre les réformes Ford et trace une ligne claire : pas question de céder.
La présidente de la FCEE-O, Cyrielle Ngeleka, reconnaît certes l’injection de fonds opérationnels comme « un pas dans la bonne direction », mais refuse de laisser ce geste masquer l’essentiel : « Ce gouvernement est prêt à ouvrir les cordons de sa bourse pour financer l’éducation postsecondaire quand il le veut. Cependant, la hausse des frais de scolarité et la modification du cadre REEA en faveur des prêts alourdiront davantage l’endettement étudiant — gâchant ainsi l’annonce de financement pour les étudiants. »
Les revendications de la Fédération sont précises et non négociables : des bourses plutôt que des prêts, la suppression de tout intérêt sur les prêts REEA, et l’arrêt de l’ingérence gouvernementale dans les admissions, les plans de recherche et les frais étudiants. Derrière ces demandes concrètes se dessine une vision politique plus large, résumée avec force par Cyrielle Ngeleka : « L’éducation devrait être une voie de sortie de la précarité, et non une autre facture que les étudiants sont censés absorber. »
La FCEE-O a également pris soin de nouer des alliances solides. CUPE Ontario et le SEFPO marchent aux côtés des étudiants, ancrant le mouvement dans une solidarité syndicale plus large. Car ce qui se joue en Ontario n’est pas une simple querelle de chiffres budgétaires : c’est une bataille pour l’avenir de l’éducation publique.
Ford campe sur ses positions — le mouvement se prépare à riposter
Du côté du gouvernement, le ministre des Collèges et Universités, Nolan Quinn, maintient le cap. Il présente son plan comme une façon d’assurer la « viabilité » du réseau postsecondaire tout en « maintenant l’accessibilité à l’éducation ». Le Conseil des universités de l’Ontario salue pour sa part « un investissement audacieux et substantiel ». Mais Kayla Weiler, porte-parole de la FCEE-O, balaie ces arguments : même une hausse de 2 % « n’est pas ce que les étudiants souhaitaient voir », et les changements au REEA ne feront qu’alourdir leur endettement.
Sur le plan parlementaire, le NPD, les Libéraux et les Verts sont alignés contre les réformes. Mais le gouvernement Ford dispose d’une majorité confortable et n’a montré aucune intention de reculer. L’application REEA pour 2026-2027, qui entérinera les nouveaux ratios bourses-prêts, sera publiée au printemps — constituant le point de non-retour pour la cohorte étudiante entrante à l’automne.
Face à cette réalité, la FCEE-O adopte une stratégie d’escalade progressive et déterminée. Pas question de rentrer chez soi après les premiers rassemblements. La Fédération s’engage à « organiser, mobiliser et intensifier ses actions aux côtés des étudiants jusqu’à ce que le gouvernement retire ses mains de notre éducation ». L’été et l’automne 2026 s’annoncent comme une nouvelle phase de la lutte — et le mouvement s’y prépare.
Ce qui se joue en Ontario dépasse la simple question des frais de scolarité. C’est un choix de société : celui de traiter l’éducation comme un bien commun ou comme une marchandise. La jeunesse ontarienne, elle, a choisi son camp.
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