Édition du 24 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Asie/Proche-Orient

En Thaïlande, le mouvement des « gens libres » défie la monarchie et l’oligarchie

Dirigées contre l’autoritarisme du gouvernement militaire et du système éducatif, des manifestations nées dans les universités ont pris un tournant historique début août en revendiquant une réforme de la toute-puissante monarchie. Malgré une sévère loi de crime de lèse-majesté, les critiques contre l’institution se multiplient après des décennies de censure. Les autorités se cantonnent à l’arrestation des meneurs de la contestation et le pays s’enfonce dans l’impasse politique.

Tiré de Médiapart.

Bangkok (Thaïlande).– « Je suis venue avec mes amis pour distribuer de l’eau et des gâteaux aux participants, c’est notre façon de contribuer au mouvement Free People. Je suis très intéressée par la politique et je veux témoigner de ces changements dans mon pays. » Tenant une pancarte « Arrêtez la violence », Fu Kantima s’exprime en français sur les griefs d’une jeune génération étouffée par la mainmise de l’armée sur les affaires civiles et le pouvoir illimité de la monarchie. Dimanche 16 août, l’étudiante en sciences politiques a bravé l’opprobre parentale et l’état d’urgence en vigueur depuis le début de la pandémie pour rejoindre plus de 20 000 personnes autour du Monument de la démocratie. Donnant sur l’avenue Ratchadamnoen, l’édifice est inspiré par l’Arc de Triomphe et les Champs-Élysées et commémore la première révolution siamoise.

Au début des années 1920, dans les couloirs d’une université parisienne, des étudiants thaïlandais inspirés par les soulèvements français et russes complotent pour renverser l’ancien régime, qui ne bénéficie qu’à la famille royale et une poignée d’aristocrates au sommet du sakdina. Dans ce système hiérarchique très codifié, chacun se voyait attribuer un rang numérique et un volume de terrain selon son statut social. De retour à Bangkok, le groupe rebelle se mue en Parti du peuple et deux de ses figures, le général Plaek Phibunsongkhram et l’universitaire Pridi Banomyong, mènent un coup d’État en 1932, qui aboutit à l’établissement d’une monarchie constitutionnelle et la création d’une Assemblée nationale.

Mais la maturation d’un système représentatif effectif est obstruée depuis près d’un siècle par l’oligarchie parvenue à la tête de l’État, qui craint toute poussée réformiste. De génération en génération, une dizaine de familles ont amassé des fortunes considérables grâce à leurs monopoles sur tous les secteurs-clés. En 2018, 1 % de la population possédait les deux tiers des richesses nationales, ce qui a octroyé à la Thaïlande le titre de « pays le plus inégal au monde » [1]. Faute d’avoir diversifié son marché, étendu les opportunités et institué un filet de sécurité sociale adéquat, le pays subit aujourd’hui une des plus profondes récessions de la région suite au Covid-19 [2].

Avec la montée en flèche de la pauvreté, les « mangeurs d’impôts », les exorbitants budgets militaires et le mode de vie des élites n’en deviennent que plus intolérables. En juin, les médias ont annoncé l’abandon des poursuites contre Vorayuth Yoovidhya, dit « Boss », accusé d’avoir renversé et tué un policier une nuit de septembre 2012 au centre de Bangkok sous influence de stupéfiants et d’alcool. Depuis l’accident, le riche héritier de l’empire de boissons énergisantes Red Bull vit en liberté à Londres, ce qui a renforcé le sentiment persistant que les millions et les connexions garantissent l’intouchabilité judiciaire à la deuxième famille la plus fortunée du pays.

Cicatrices d’un processus de démocratisation inachevé, de multiples coups d’État et constitutions, manifestations et répressions, scrutins truqués et batailles de rue marquent l’histoire contemporaine de la Thaïlande. Après six mois d’immobilisation de la vie publique, les hostilités ont repris le 18 juillet, avec une grande manifestation étudiante demandant la dissolution du Parlement et du Sénat, la démission du Premier ministre, le général Prayut Chan-o-cha, l’organisation d’élections libres, l’amendement de la Constitution promulguée de force par la junte militaire en 2017 et, enfin, l’arrêt des persécutions contre les opposants.

Dans l’univers parallèle de Twitter, des millions de messages reprenant le hashtag #WhyDoWeNeedAKing commentent aussi depuis des mois le choix de Rama X, un des monarques les plus riches de la planète, de vivre dans un hôtel de luxe en Bavière. Depuis son accession au trône en 2016 à la mort de son père bien aimé [3], Rama X (Maha Vajiralongkorn de son nom complet) a opéré une massive centralisation des ressources financières, militaires et urbaines et une ingérence brutale et inédite dans les affaires civiles, tout en passant la plupart de son temps hors du pays.

Hormis lors d’analyses aux sources anonymes dans les médias étrangers et des groupes Facebook satiriques, les discussions sur le passé, le présent et l’avenir de la monarchie sont rendues quasi impossibles par la loi de lèse-majesté la plus dure au monde. Toute diffamation, insulte, menace, critique à l’adresse de ses membres est punie par l’article 112 du Code pénal par des peines de prison de trois à quinze ans pour chaque offense.

En décembre 2016, Jatupat Boonpattararaksa, jeune activiste dit « Pai Dao Din », a été condamné pour avoir partagé une biographie du roi par la BBC sur sa page Facebook. En juillet, un homme a été arrêté et interné en hôpital psychiatrique pour un selfie sur lequel il portait un tee-shirt bardé du message : « J’ai perdu foi en l’institution monarchique ».

Au soir du 3 août, à l’ombre du Monument de la démocratie, la peur s’est envolée comme par enchantement. Lors de la manifestation du jour, sur le thème de Harry Potter, le jeune sorcier au cœur pur combattant les « forces obscures » et « Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom », les discours se succèdent pour rappeler les revendications étudiantes. Dernier intervenant à monter sur scène, Anon Numpa, vêtu d’une cape noire et d’une écharpe rouge et jaune autour du cou, baguette magique à la main, a brisé le tabou du siècle devant une nation médusée [4].

Pour l’avocat trentenaire, maintes fois inquiété pour ses activités de défense des droits humains, le temps des subtiles métaphores à base de références pop est révolu : « Le fait que la monarchie a un pouvoir qui va au-delà de ce qui est permis par le système de gouvernement démocratique est une question dont nous devons parler sérieusement, sinon il n’y a aucun moyen de résoudre le problème. Et tout le monde doit en parler publiquement et avec respect. Parler ainsi n’est pas appeler au renversement de la monarchie, mais c’est rêver que la monarchie puisse exister dans la société thaïlandaise avec une légitimité conforme au système démocratique de gouvernement avec le monarque comme chef d’État. »

Derrière ces formulations prudentes, ses mots ont eu l’effet d’une déflagration dans une société imprégnée au quotidien par la révérence à l’institution sacrée : chaque spectacle, programme télé ou radio débute par l’hymne Sansoen Phra Barami (« Glorifier son prestige »). Tous les jours, les actualités de toutes les chaînes s’ouvrent sur les nouvelles de la majesté. Tous les lundis, les citoyens sont enjoints à porter un tee-shirt jaune, la couleur du roi. Chaque étudiant reçoit son diplôme des mains d’un membre de la famille royale lors de cérémonies payantes. L’usage du thaïlandais royal, un langage spécial, est de rigueur pour s’adresser à eux ou évoquer leurs activités. Leurs portraits géants dans des cadres dorés sont omniprésents sur les routes et bâtiments et une photo ou un calendrier en leur honneur ornent l’entrée de chaque maison ou commerce. Pour l’anniversaire du roi, de la reine, du roi défunt et de la reine mère, tous des jours fériés, des célébrations fastueuses ont lieu dans toutes les provinces.

Le silence des médias

« Si quelque chose doit m’arriver, que ce soit des menaces, des poursuites ou un assassinat, je ne le regrette pas, parce qu’aujourd’hui je peux dire la vérité, et cette vérité restera avec mes concitoyens et hantera le dictateur jusqu’à ce que nous obtenions une véritable démocratie », a conclu Anon Numpa.

Hormis quelques sites indépendants [5], les médias thaïlandais, sommés de recopier mot pour mot les bulletins du palais depuis trois décennies, ont largement passé sous silence ce discours historique. Mais un flot incontrôlable de vidéos et d’articles célébrant l’acte de courage de l’avocat-magicien s’est déversé sur les réseaux sociaux. Quelques jours plus tard, Panusaya Sithijirawattanakul, porte-parole du Front uni de l’université Thammasat, a lu une déclaration appelant à dix réformes claires [6], parmi lesquelles l’arrêt des poursuites judiciaires pour crime de lèse-majesté, la fin des campagnes de propagande, le contrôle des actifs et la réduction des dépenses du palais, l’ouverture d’enquêtes sur la mort de critiques de la monarchie. Le texte demande aussi à ce que les coups d’État répétitifs par des factions de l’armée ne soient plus cautionnés par l’institution royale.

La déclaration précise que « ces exigences sont une proposition de bonne foi faite pour que la monarchie puisse continuer à être estimée par le peuple au sein d’une démocratie. Pour qu’elle soit en sécurité dans le monde actuel, elle ne doit pas détenir un pouvoir lié à la politique et être un fardeau pour le peuple et doit pouvoir être contrôlée, auditée et critiquée ». Une proposition inenvisageable pour le premier ministre, qui a déclaré cette discussion close, et insupportable pour l’actif milieu hyper-royaliste, venu défier dimanche dernier les manifestants à quelques mètres du Monument de la démocratie. Accoudés derrière des barrières et protégés par un cordon de police, quelques dizaines de militants se disant « poussière sous la poussière de la plante des pieds de Votre Excellence Sa Majesté » ont brandi des pancartes avec un seul message : « Nous aimons le roi et la Thaïlande ».

De l’autre côté du carrefour, « Fleur » – l’usage du surnom est courant en Thaïlande – vend à la criée une collection d’autocollants imprimés des phrases « Je suis ma propre reine / mon propre roi », « Je ne serai pas réduit/e au silence » et « Donne-moi la liberté ou donne-moi la mort ». « Nous n’appartenons à personne, nous sommes indépendants et libres », énonce Sirin Mungcharoen, figure de la contestation étudiante et membre du « Mouvement du Printemps » : « Ce mouvement est né quand les flashmobs ont repris après l’interdiction du parti Future Forward. Notre nouvelle organisation est horizontale, sans représentant proclamé, et le but est de défendre les droits humains. »

Fin février, la Cour constitutionnelle a ordonné la dissolution du parti orange et le bannissement politique de ses cadres pendant dix ans, dont son charismatique dirigeant, Thanathorn Juangroongruangkit. L’héritier milliardaire de l’empire industriel Thai Summit Group a été jugé coupable d’avoir enfreint une loi électorale en fournissant un prêt pour financer la campagne de son parti. Aux élections de février 2019, la formation créée quelques mois plus tôt avait fait sensation en arrivant en troisième position et alarmé la classe dirigeante par son intense activité et popularité auprès de millions d’internautes.

Pendant un an, ses députés ont pu défendre au Parlement leurs promesses de changement : réduction des dépenses militaires et fin de la conscription, redistribution foncière et annulation de la dette des agriculteurs, sécurité au travail et augmentation des salaires, accès à la technologie pour tous et réduction de la pollution ou encore libéralisation du marché des spiritueux… La concoction d’un vote de défiance contre six ministres du gouvernement, accusés par l’opposition de conflits d’intérêts, trafic d’êtres humains, et notamment de réfugiés Rohingyas, et l’implication dans une opération de désinformation contre des militants pro-démocratie, a été la goutte de trop. Trois jours avant le début des débats, le parti a été banni du Parlement.

Dans un communiqué, le Groupe des parlementaires de l’Asean pour les droits de l’homme a déploré une chasse aux sorcières partisane : « Le Future Forward est le dernier d’une longue lignée de partis politiques d’opposition en Thaïlande à être interdit. Il est de plus en plus évident que tout parti qui cherche à menacer l’armée et l’hégémonie politique de l’establishment ne sera pas toléré. » Au soir du coup fatal porté à leur parti, une équipe dirigeante au bord des larmes a appelé à garder espoir : « Nous sommes des monstres créés par l’époque pour hanter les gens de l’ancien monde et leurs croyances passées. Si vous pensez que nous dissoudre va nous empêcher de nous engager en politique, vous vous trompez. Ce n’est pas la fin, c’est le début. »

Six mois plus tard, le flambeau des Futuristas a été repris par les orateurs de la grande manifestation du 16 août au Monument de la démocratie. Pendant huit heures, tous les carcans de la société traditionnelle ont été mis au pilori : discrimination envers la communauté LGBT+, sexisme et interdiction de l’avortement, comportement des élites, port de l’uniforme et coupe obligatoire à l’école…

Des vidéos virales de professeurs coupant grossièrement les cheveux de leurs élèves sur une estrade en public après avoir estimé qu’ils ne respectaient pas les conventions ont propulsé un mouvement de désobéissance civile dans les écoles du pays. Pendant l’hymne national diffusé tous les matins dans les cours de récréation, des élèves d’à peine 15 ans, un ruban blanc accroché sur leur sac, lèvent trois doigts d’une main, résistance symbolique à une scolarité publique basée sur la répétition et la punition. Malgré les témoignages de pressions et humiliations infligées aux élèves contestataires par leurs parents ou des professeurs aux ordres du gouvernement, qui a qualifié les manifestations d’« inacceptables », des centaines d’entre eux continuent de régulièrement exiger l’assouplissement des règlements devant le ministère de l’éducation.

Dans son livre Thaïlandais, lignes de vie d’un peuple, la chercheuse Eugénie Mérieau explore les marges de la « thaïtude » : « La khwanpenthai, puissant ciment idéologique, définit les contours de l’identité nationale grâce à la devise : nation, religion, monarchie. Mais avec la démocratisation du savoir permise par l’essor des technologies et l’augmentation du niveau général d’études, les mythes fondateurs traditionnels, maintenus jusqu’à alors par de considérables efforts de propagande, se craquellent. »

Ceux qui ne se retrouvent pas dans ce schéma rigide sont nombreux, des jeunes urbains mondialisés aux travailleurs de culture lao du Nord-Est déshérité, en passant par les personnes transgenres et les citoyens musulmans majoritaires dans le « Sud profond ». Depuis quinze ans, ces trois provinces à la frontière malaisienne sont soumises à un état d’urgence permanent pour contrer un conflit lié à l’autodétermination dans lequel plus de 7 000 personnes ont perdu la vie.

Après un discours dénonçant les abus commis sur des civils par les militaires dans cette région oubliée, des milliers de personnes ont repris en chœur Prathet Ku Mee (« Ce qu’a mon pays »), morceau féroce de Rap Against Dictatorship sur l’histoire sombre de la Thaïlande, devenu le cri de ralliement du camp du changement avec 90 millions de vues sur YouTube [7]. Derrière le collectif de chanteurs, des mots-clés sont projetés en lettres vertes géantes sur les quatre ailes du Monument blanc : « Vous pouvez l’effacer, mais nous n’oublierons pas », « En quête de vérité » et #SaveWanchalearm.

Après le coup d’État de 2014, Wanchalearm Satsaksit, commentateur critique du gouvernement et de l’institution royale, a fui en exil au Cambodge. Début juin, le trentenaire a été enlevé par des inconnus devant son immeuble à Phnom Penh. Il est la dernière victime d’une série de disparitions forcées à l’étranger et jamais élucidées. Toutes les actions exigeant la vérité ont été réprimées et les graffitis commémorant sa mémoire dans les rues de Bangkok détruits [8].

Une opposition politique inaudible

Assises au milieu d’une rangée de protestataires portant tee-shirt noir et masque chirurgical, deux étudiantes de 20 ans se cachent derrière des posters [9] représentant deux autres activistes disparus au Laos et au Vietnam : « Nous avons peur de venir protester, mais si nous ne montrons pas que nous avons du pouvoir maintenant, nous allons le regretter plus tard. Des gens sont enlevés par l’État pour leurs opinions. Nous voulons rester dans notre pays après nos études, mais dans une société plus juste, car si ce gouvernement et ces politiques continuent, nous n’avons pas de futur. »

Du coffre de leurs pick-up garés le long des trottoirs, des mères et des grands-pères distribuent des barquettes de nourriture et fournissent les goodies de la révolution. La cinquantaine dynamique, Mainy est fière de sa dernière création, un tee-shirt parodiant un tabloïd qui a traité les jeunes activistes « d’opportunistes » : « Nous avons peut-être étudié il y a longtemps, mais tout le monde veut la démocratie ici. Nous entrons dans une nouvelle ère menée par la jeune génération et nous les soutenons dans leurs demandes de changer le pays. »

Sur les marches du mémorial du 6 octobre 1976, un des rares édifices qui ont survécu à une mystérieuse campagne d’effacement du passé démocratique du pays [10], des « camarades » à barbe blanche distribuent à la sauvette des petits carnets imprimés avec le discours fondateur d’Anon Numpa. Venus des quatre coins du pays, des vétérans qui ont essuyé les coups dans de précédents soulèvements ont répondu avec enthousiasme à l’appel de la jeunesse de Bangkok, des anciens étudiants et communistes des années 1970 aux « chemises rouges », partisans du populaire premier ministre Thaksin Shinawatra, déposé par un précédent coup d’État en 2006.

Terrifiés par l’ombre des bandes paramilitaires d’extrême droite qui ont été chargées d’écraser toutes ces tentatives de lutte pour la justice sociale, les manifestants placent leurs espoirs dans un des derniers outils légaux à leur disposition. L’organisation de défense légale iLaw s’est donné pour mission de recueillir les 50 000 signatures nécessaires pour qu’une pétition sur l’amendement de la Constitution puisse être soumise et débattue au Parlement.

Tout en scannant les cartes d’identité des signataires qui se relaient devant leur stand, « Typhoon », un des salariés, explique : « Nous proposons d’amender en priorité les articles légitimant le pouvoir de la junte militaire et le fait que les sénateurs, nommés par le gouvernement, puissent voter pour le premier ministre. Puis un groupe de représentants issus de la société civile, élus par les citoyens, serait chargé d’écrire une nouvelle Constitution dans les intérêts du peuple. C’est un combat que nous menons depuis l’adoption frauduleuse de la version actuelle par les militaires en 2017 et, aujourd’hui, nous voyons le pays se faire à l’idée que ce processus doit être notre priorité. »

Professeur de droit constitutionnel entré en politique pour cofonder le parti Future Forward, Piyabutr Saengkanokkul préconise cette voie depuis quinze ans : « La Constitution doit être le produit d’un consensus entre citoyens. Depuis le coup d’État de 2006, ce consensus a été aboli et les quatre derniers textes n’ont été qu’un véhicule de maintien au pouvoir pour la junte militaire. Le changement constitutionnel est le début de toute solution et de toute discussion. »

De leur côté, les partis d’opposition restants ont présenté une motion pour ouvrir la voie à la création d’un organe de rédaction d’une nouvelle Constitution, qui a cependant peu de chance d’être promulguée par la coalition gouvernementale dominant tout le système parlementaire.

Thasnai Sethasere, professeur à l’université de Chiang Mai, estime qu’une révolution culturelle est encore plus urgente : « Ce pays a été transformé en temple sous la pression des milieux hyper-royalistes et nationalistes et personne ne peut opérer librement. Le vrai but de la réforme constitutionnelle doit être ciblé vers le roi, car si son pouvoir est finalement réduit, les soldats devront retourner dans leurs baraques et travailler pour les gens… Cette génération ne supporte plus rien et est capable de briser le plafond de verre sous lequel nous vivons. Mais nos élites sont hors de contrôle, irrationnelles, incapables de dialoguer et de négocier et je m’attends à une réponse par la force, comme par le passé. »

Dimanche, la manifestation du Monument de la démocratie a été encerclée et filmée intégralement par des centaines de policiers en uniforme et en civil, soupçonnés d’avoir court-circuité les réseaux téléphone, Internet et le drone du comité d’organisation. Dans les nuits qui ont suivi, des mandats d’arrêt ont été émis au compte-gouttes contre des activistes pour acte de sédition et infraction de la loi sur les pandémies. Réminiscence de la campagne des Cent Fleurs sous Mao [11], le régime paraît laisser s’exprimer les critiques les plus vocales pour ensuite les emprisonner ou les entraîner dans d’interminables procès sur la base de leurs discours tout juste prononcés et enregistrés.

Mais couper les fleurs ne semble pas empêcher l’arrivée du printemps : quand trois personnes sont arrêtées, 300 viennent protester devant la station de police pour exiger qu’elles soient libérées sous caution. « Nous continuerons là où le Parti du peuple s’était arrêté sur le chemin de la liberté et d’une monarchie qui coexiste avec la démocratie. Tant que la mission n’est pas terminée, nous n’abandonnerons pas », a déclamé Anon Numpa, avant de marcher vers le commissariat pour s’informer sur la treizième plainte déposée contre lui.

Dans une interview à Mediapart, le professeur Piyabutr Saengkanokkul avait prédit l’impasse suite au vide laissé par le démantèlement du parti Future Forward : « Si la classe dominée organise des manifestations et que la classe dominante a la bonne intuition de se dire que c’est le moment de changer, elle va introduire des réformes. Si la classe dominante répond par la répression, la classe dominée va continuer à manifester, ce qui va mener, à terme, à la révolution. S’ils nous interdisent de participer à la vie politique, ils poussent hors du système des millions de personnes et ferment la porte à une transition démocratique pacifique vers un véritable gouvernement civil. Tout le système peut éviter le bain de sang en se réformant et en institutionnalisant les voix du peuple. J’espère qu’un jour les élites traditionnelles nous entendront. »

Ce n’est pas faute de monter le son. Devant le Monument de la démocratie, la nuit est tombée depuis longtemps quand les enceintes crissent à l’injonction de la plantureuse MC en robe scintillante chargée de l’ambiance : « On se bat ou pas ? » La foule répond présent par un rugissement affirmatif qui déferle sur l’avenue, éclairée par une nuée de torches de smartphones à perte de vue.

Lors d’une conférence, jeudi soir, au Club des correspondants étrangers, Tattep Ruangprapaikitseree, secrétaire général du mouvement Free People, a posé un ultimatum : « Les seuls gens qui disent que le changement est impossible sont ceux qui en perdraient leur pouvoir. Il est nécessaire que nous maintenions la pression tant que le gouvernement ne cesse pas le harcèlement judiciaire et annonce sa démission et un plan de transition. Nos demandes doivent être considérées avant fin septembre ou nous ferons escalader la contestation. »

Entretemps, l’étudiant appelle à ne pas oublier la Thaïlande, isolée du monde depuis six mois et propulsée en une nuit d’été en territoire politique inexploré : « Le facteur décisif du changement se produira au sein du pays, mais les dignitaires étrangers pourraient rappeler au gouvernement thaïlandais ses responsabilités de respect des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Si le monde nous regarde, nos gouvernants pourraient y réfléchir à deux fois avant de nous écraser comme des cafards. »

Fred Kientz

Notes

[1] https://www.aseantoday.com/2019/01/thailands-wealth-inequality-is-the-highest-in-the-world-what-does-this-mean-for-upcoming-elections/

[2] Voir disponible sur ESSF (article 54477), Covid-19 : La Thaïlande assommée par l’arrêt des échanges internationaux .

[3] https://info.arte.tv/fr/mort-de-rama-ix-roi-de-thailande

[4] https://in.reuters.com/article/thailand-protests-anon-newsmaker/the-bookish-thai-rights-lawyer-who-challenged-the-king-idINKCN25D1CA

[5] https://prachatai.com/english/node/8696

[6] ttps ://prachatai.com/english/node/8709

[7] https://www.youtube.com/watch?v=VZvzvLiGUtw

[8] https://twitter.com/sunaibkk/status/1277435115715522560

[9] https://twitter.com/tiffanywilsonxo/status/1293230112020631552

[10] https://foreignpolicy.com/2020/08/11/thailand-democracy-monuments-protests-king/

[11] https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=413

Fred Kientz

Journaliste pour Médiapart (France).

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