Édition du 31 mars 2020

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Québec solidaire

François Legault, le personnage

Le 4 novembre dernier, par un heureux hasard, des citoyens et des citoyennes auraient entendu le mystérieux sifflement d’une sirène les invitant à aller signer le registre pour la reconnaissance de la coalition pour l’avenir du Québec comme parti politique.

Autre coup de baguette magique, des journalistes se présentèrent sur les lieux en même temps. De son côté, monsieur Legault rayonnait en savourant l’impact de cette mise en scène magistrale. Dans la même veine, la chaîne TVA a posé la question : qui est derrière François Legault ? Réponse officielle : quelques individus inconnus du public, et le mystère reste opaque. La force du théâtre repose sur l’intrigue et le suspense.

Le 20 novembre, à l’émission « Tout le monde en parle », il présente la même valse. Il ose se présenter comme le bon gars ouvert d’esprit, ni à gauche ni à droite. Heureusement, Danny Laferrière a crevé le ballon en lui rappelant qu’au fond son ambivalence et ses propos vaseux le qualifient pour la droite.

Tout cela inspire. Imaginons monsieur Legault dans la nacelle d’une montgolfière, seul à bord comme une vedette qui cache les metteurs en scène. Comme un dieu-sauveur, il apparaît dans sa grandeur pour sauver ce bon peuple insouciant, indifférent, cynique, voire naïf et peu critique face aux dangers qui menacent son avenir. Alors, notre héros vient combler le besoin instinctif qu’ont les gens de se sentir protégés afin de pouvoir accéder au paradis radieux qu’il semble capable de garantir. Il sait parler en beau prince ou comme un bon père de famille. Il critique rarement et ne lève jamais le ton, car il jouit du pouvoir de proposer des solutions simples et magiques à tous les problèmes. Il a la touche pour présenter de vieilles formules sous un nouvel emballage. Ainsi, comme les débats critiques n’ont pas la cote, alors n’en faisons point, surtout pas au sujet de questions qui pourraient embarrasser les mystérieux courtisans qui l’ont créé comme sauveur. Abordons des questions chaudes, mais avec la distance nécessaire à l’égard des figurants bien ciblés, par exemple, les enseignants et les enseignantes qui, avec leur sécurité d’emploi et leurs longues vacances peuvent fournir un exutoire aux frustrations populaires ; le sauveur fait mine de les valoriser par un meilleur salaire pour les rendre plus performants. Mais de quoi parle-t-on au juste ? De la performance à la manière Toyota ? Quoi qu’il en soit, si les solutions du prince ne donnent pas les résultats escomptés, il sera toujours temps d’en imputer la responsabilité aux syndicats du personnel des écoles qui nuiront à la réalisation de la prophétie. D’ailleurs, il a déjà commencé son travail de sape. Et le halo de sainteté de notre sauveur semble toujours intact.

Monsieur Legault joue son propre rôle à merveille. Pour bien des gens, sa vie et sa carrière ressemblent à un conte de fées qui l’aurait préparé au jeu de la politique. D’instinct, il sait doser la distance le séparant des simples mortels tout en mettant en valeur sa capacité à les sauver de tous les maux qui les accablent ; par définition, un héros de théâtre n’a-t-il pas tous les pouvoirs, y compris celui de promettre une chose et son contraire et créer des illusions ? Ainsi, annoncer des réformes salvatrices pour l’avenir, mais professer en même temps le statu quo (je vais protéger nos services publics, mais je ne suis pas contre le privé, loin de là…) paraît tellement simple, logique et d’un gros bon sens… L’une des raisons de son succès semble reposer sur la sincérité de son jeu. Dans chacune de ses apparitions publiques, il donne l’impression de présenter un curieux mélange de performance théâtrale et de spontanéité absolues.

Mais qui est derrière lui ? Qui sont ses redoutables metteurs en scène ? Curieusement, le vernis craque ; ses solutions toutes faites ressemblent étrangement à des propositions « lucides ». Cela rappelle un certain manifeste de douze apôtres de la lucidité néolibérale qui ont échoué dans le marketing de leurs solutions… Aujourd’hui, monsieur Legault fait écho à plusieurs dimensions du manifeste des « lucides », mais, comme vedette, il sait mieux faire avaler la pilule. Dans l’imaginaire populaire, le contenant importe plus que le contenu. Alors, il faut poser des questions sur le contenu : que signifie, par exemple, diminuer le nombre d’immigrants ? Quelles seront les conséquences de la rémunération des enseignants et des enseignantes au mérite ? Pourquoi mettre la question nationale sous le boisseau alors que les contradictions vont resurgir malgré les déclarations du nouveau héros ? Quel sera le rôle de l’État dans le développement économique durable ? Qu’est ce que notre sauveur fera pour le développement durable et l’exploitation des ressources naturelles ? Qu’en est-t-il de l’avenir des Premières Nations ? Quelles seront les politiques de lutte à la pauvreté ? Comment renforcera-t-il le soutien à la langue française ? Comment envisage-t-il de valoriser la fonction publique ? Et combien d’autres questions restent sans réponse précise.

Je me méfie des sauveurs. Le ciel de l’histoire du monde et celle du Québec en particulier est garni de sauveurs qui ont dégringolé de leur ballon après avoir déçu. Que sont réellement devenus les sauveurs annoncés comme Berlusconi en Italie, Obama aux Etats-Unis et, plus près de nous, les Lucien Bouchard, les Jean Charest, les Mario Dumont ? Et j’en passe. Alors, je reste sceptique. Je doute de François Legault déjà canonisé comme sauveur de l’avenir du Québec. La somme des scènes qui servent à lui fabriquer une crédibilité et ses positions ambiguës n’ont rien pour rassurer. Qui contrôlent le jeu en coulisse ? La question reste posée.

Une analogie fort d’actualité révèle bien le vrai visage de sauveurs installés trop vite sur un piédestal. Au Chili, depuis mai dernier, les protestations sont continues contre le sauveur annoncé, le président Sebastian Pinera, un milliardaire dont la famille s’est enrichie sous le régime du général Pinochet en faisant fortune notamment dans l’aviation commerciale ; dernièrement, une journaliste demandait à un protestataire qui avait voté pour le sauveur Pinera pourquoi il avait voté pour lui : « il me paraissait crédible parce qu’il a réussi dans la compagnie aérienne Lan Chile, je croyais qu’il ferait un bon président pour diriger le pays… » François Legault a réussi avec Air Transat… Ah bon ! Cela suffit-il à en faire un sauveur pour autant ? L’avenir du Québec qu’il annonce n’est peut-être pas aussi rose que celui qu’il veut bien nous faire croire, foi de sceptique à l’égard des « lucides ».

21 novembre 2011

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