Édition du 24 janvier 2023

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Afrique

Fronde paysanne face à Bill Gates et la « révolution verte »

Le milliardaire états-unien est l’un des principaux promoteurs de la « révolution verte » sur le continent. Pour lui, le salut de l’agriculture africaine ne peut passer que par les innovations technologiques, et notamment les OGM. Mais de nombreux mouvements paysans, partisans de l’agroécologie, militent pour sortir de ce schéma qui combine privatisation des semences et dépendance aux pesticides et aux engrais industriels.

Tiré d’Afrique XXI.

« Cher Bill Gates, […] Vous avez participé à la création du problème que vous soulevez. […] Nous vous invitons à prendre du recul et à apprendre de ceux qui sont sur le terrain. » Dans une lettre ouverte publiée le 10 novembre 2022, une coalition de mouvements paysans et d’organisations des sociétés civiles africaines et occidentales dézingue l’approche du milliardaire américain en ce qui concerne l’agriculture africaine, et critique plusieurs de ses prises de parole récentes (1). Les signataires de ce courrier semblent à la fois exaspérés et inquiets. En toile de fond de ces critiques apparaissent deux visions opposées de l’agriculture : l’une orientée vers le profit et l’autre vers la souveraineté alimentaire, avec à la clé des enjeux financiers énormes.

Grâce à sa fortune, Bill Gates est devenu ces dernières années un acteur influent dans le secteur agricole de l’Afrique. La fondation qu’il a créée en 2000, la Bill & Melinda Gates Foundation, lui a attribué des centaines de millions de dollars en subventions et a promis d’en verser d’autres au cours des quatre prochaines années. Mais si l’agriculture du continent a effectivement besoin d’investissements, Bill Gates, qui dit vouloir stimuler la productivité agricole et résoudre les problèmes de la faim, finance un type d’agriculture bien particulier : il mise tout sur l’utilisation des nouvelles technologies, dont des semences et des engrais synthétiques. Il parle ainsi de plus en plus de « graines magiques » (« magic seeds »), des semences modifiées et conçues, dit-il, pour s’adapter au changement climatique et augmenter la production.

Son projet phare est l’Alliance pour la révolution verte en Afrique (Alliance for a Green Revolution in Africa, AGRA), lancée en 2006 dans le but de « révolutionner » l’agriculture africaine et de transformer en des « entreprises prospères » les petites exploitations familiales qui constituent aujourd’hui le gros du secteur agricole du continent. La fondation Gates a mis sur pied ce mécanisme avec la fondation Rockefeller, laquelle est à l’origine du concept, aujourd’hui controversé, de « révolution verte », lancé dans les années 1950 et mis en œuvre en Amérique latine puis en Asie.

Des financiers à la tête de la « révolution verte »

Les membres du conseil d’administration d’AGRA ne connaissent pas le travail de la terre : ils viennent pour la plupart du monde de la finance, du management et de l’entreprise. Ses bailleurs de fonds sont tous occidentaux : les fondations Gates, Rockefeller, Ikea, l’Agence américaine pour le développement international (USaid), les gouvernements du Royaume-Uni, d’Allemagne, etc. Entre 2006 et 2021, AGRA a reçu plus de 1 milliard d’euros, dont deux tiers venaient de la fondation Gates.

AGRA a conclu des partenariats avec des multinationales de l’agro-industrie comme Nestlé (Suisse) et certaines des entreprises de l’industrie agrochimique parmi les plus puissantes du monde, dont Syngenta (Suisse) et Bayer (Allemagne). Ces deux firmes sont connues pour, entre autres, produire des pesticides qui sont interdits en Europe en raison de leur toxicité et qu’elles écoulent dans d’autres régions du monde, dont l’Afrique. Tout comme l’USaid, elles font du lobbying pour pousser les pays africains, dont environ 70 % de la population vit de l’agriculture, à utiliser leurs semences hybrides et génétiquement modifiées (OGM), qui sont stériles – ce qui oblige à en racheter chaque année – et nécessitent l’emploi de pesticides et d’engrais. Actuellement, 80 % à 90 % des semences plantées en Afrique sont produites par des paysans et sont reproductibles.

L’initiative AGRA a noué d’autres alliances grâce à l’organisation de son « Forum de la révolution verte en Afrique », un rendez-vous annuel de trois jours qui s’est tenu cette année au Rwanda : y participent des chefs d’État, des ministres, des chefs d’entreprise, des institutions, dont l’Union africaine, la Banque mondiale et l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), et des multinationales dont certaines, comme la firme singapourienne Olam et le cabinet états-unien McKinsey, financent ce rendez-vous. Preuve de son influence, la présidente d’AGRA, Agnès Kalibata, a été « l’envoyée spéciale » du secrétaire général des Nations unies pour le sommet de l’ONU sur les systèmes alimentaires de 2021.

Un lobbying payant

À son lancement, les promoteurs d’AGRA ont vendu une image idyllique de leur modèle : si les paysans utilisaient des semences, des pesticides et des engrais de synthèse, les rendements agricoles et les revenus de 30 millions de ménages de petits producteurs doubleraient en moins de quinze ans, et la faim serait réduite de moitié dans les pays ciblés. Œuvrant dans onze États (Burkina Faso, Ghana, Éthiopie, Kenya, Malawi, Mali, Mozambique, Nigeria, Ouganda, Rwanda, Tanzanie), les employés d’AGRA ont entrepris de convaincre les gouvernements d’adopter des politiques favorables aux entreprises et de développer des marchés d’engrais industriels, de semences brevetées, etc.

La recette d’AGRA a-t-elle fonctionné ? Oui, d’après ses responsables : « Nous avons facilité 42 réformes politiques, soutenu onze programmes phares nationaux et mobilisé 1,4 milliard de dollars d’investissements dans le secteur », affirment-ils dans un bilan publié en 2022. « Grâce à nos efforts, la majorité des agriculteurs soutenus par AGRA ont adopté des pratiques agronomiques améliorées : 75 % des agriculteurs ont adopté l’utilisation d’engrais, 48 % ont adopté des semences améliorées et 60 % ont adopté des pratiques améliorées de gestion post-récolte », ajoutent-ils. Dans les onze pays où AGRA intervient, « nous pouvons voir des preuves d’une productivité améliorée, d’une meilleure qualité des récoltes, de revenus plus élevés [...] », se targuaient-ils en 2020. En septembre 2022, AGRA a annoncé un nouveau « plan stratégique » de cinq ans. Son coût : 550 millions de dollars. La fondation Gates lui a déjà attribué 200 millions de dollars pour le financer.

Mais la conception de l’agriculture promue par AGRA entre en conflit avec celle, notamment, de l’Alliance pour la souveraineté alimentaire en Afrique (AFSA), un important réseau de paysans et d’organisations de la société civile issus de 50 pays africains, qui représente plusieurs centaines de millions de paysans. L’AFSA, qui fait partie des signataires de la lettre ouverte à Bill Gates, a lancé en 2021 une campagne de plaidoyer, toujours en cours, pour appeler AGRA et ses bailleurs de fonds à « cesser d’imposer leurs schémas d’agriculture industrielle aux communautés et agriculteurs africains ». « L’AGRA n’a pas réussi à augmenter les rendements, les revenus et la sécurité alimentaire des agriculteurs. Elle continue d’enrichir les multinationales des engrais avec des profits records alors que la faim en Afrique augmente », a déclaré le 7 septembre 2022 dans un tweet le Southern African Faith Communities’ Environment Institute (SAFCEI), adhérent de l’AFSA.

« Les échecs d’AGRA sont partout visibles »

Les organisations paysannes et leurs alliés s’appuient sur des témoignages venus du terrain. « Au Kenya, les échecs d’AGRA sont partout visibles », a déclaré, dans une lettre ouverte au Congrès américain, Anne Maina, coordinatrice de la Biodiversity and Biosafety Association of Kenya (BIBA-K), un gros réseau d’associations de paysans, de consommateurs et d’organisations confessionnelles (membre lui aussi de l’AFSA).

  • Les agriculteurs finissent par s’endetter car ils paient des prix élevés pour les semences et les engrais, qui ne produisent souvent pas de grands rendements, a-t-elle précisé. Un groupe de femmes a perdu ses économies mises en commun et certains biens du ménage après les avoir utilisés comme garantie pour des prêts, sous forme de semences de maïs et d’engrais. Elles ont perdu le droit de choisir leurs semences et ont dû rembourser le prêt en espèces. Ces politiques ont conduit à une dépendance malsaine au maïs et au déclin de la diversité de cultures plus nutritives et résistantes au climat comme le mil, le sorgho, les patates douces. »

Plusieurs enquêtes vont dans le même sens, dont une commandée par la fondation Gates elle-même. Rendu public début 2022, ce rapport conclut qu’AGRA « n’a pas atteint son objectif principal, à savoir l’augmentation des revenus et de la sécurité alimentaire pour 9 millions de petits exploitants, bien qu’elle ait atteint plus de 10 millions de petits exploitants ». Il précise que le programme d’AGRA a amélioré les rendements de maïs en Éthiopie, au Ghana et au Nigeria, mais pas en Tanzanie, au Burkina Faso ou au Kenya. Dans ces six pays, seuls les agriculteurs du Burkina Faso ont vu leurs ventes de maïs s’améliorer.

Une étude publiée en juin 2020 par l’université américaine Tufts et le Global Development and Environment Institute, un groupe de recherche et de plaidoyer, montre elle aussi qu’AGRA n’a produit que de maigres résultats en ce qui concerne les gains de productivité, et a eu des conséquences néfastes sur d’autres aspects. Ainsi peut-on y lire que la diversité des cultures a diminué et que l’utilisation intensive de produits agrochimiques a dégradé les sols. Les cultures locales, nutritives et résistantes au climat, comme le mil et le sorgho, ont quant à elles vu leur production chuter de manière significative. « Tout porte à croire que les principaux bénéficiaires ne sont probablement pas les agriculteurs les plus pauvres ou les plus exposés à l’insécurité alimentaire, mais plutôt un nombre croissant d’agriculteurs de taille moyenne qui ont accès à davantage de terres et sont déjà intégrés dans des réseaux commerciaux. Ces agriculteurs sont bien plus souvent des hommes », note l’étude.

Pis, l’insécurité alimentaire a augmenté de 31 % dans les pays concernés. Autre problème : les gouvernements africains ont dépensé des sommes importantes pour subventionner l’achat des engrais chimiques et des semences commerciales censés augmenter les rendements.

Les « graines magiques » de Bill Gates

Timothy Wise, qui travaille pour l’Institute for Agriculture and Trade Policy (IATP) et qui a réalisé cette étude, estime que le nouveau plan stratégique d’AGRA va accentuer ses défauts. Il « ne parvient même pas à fixer des objectifs mesurables en matière de rendements, de revenus ou de sécurité alimentaire », explique-t-il (2).

Interrogée par Afrique XXI, AGRA, qui a décidé en septembre 2022 de faire de l’acronyme AGRA son nom complet et de supprimer la référence à la « révolution verte », se défend de promouvoir l’utilisation intensive de semences commerciales et d’intrants chimiques. Ses responsables disent avoir « soutenu le développement et la diffusion de 685 différentes variétés de cultures naturellement améliorées, en utilisant des méthodes de sélection conventionnelles, répondant aux environnements locaux des besoins des agriculteurs africains, dont 60 % sont commercialisées par 119 petites entreprises de semences, atteignant des millions de pays touchés par la sécheresse et l’insécurité alimentaire ». 

AGRA affirme aussi avoir « développé des variétés de manioc, de maïs et de riz à maturation précoce et tolérantes à la sécheresse, des variétés d’arachide résistantes à la rosette, de niébé résistant aux pucerons, de haricots à haute teneur en fer et de patates douces riches en b-carotène ». L’organisation ajoute qu’elle a promu « la sélection participative en impliquant les agriculteurs dans la sélection des variétés et en incorporant le matériel génétique des agriculteurs dans l’ensemble du processus de développement des variétés », ce qui « permet de préserver la diversité locale et d’intégrer les préférences des agriculteurs ».

Pourtant, Bill Gates ne cesse de défendre les OGM et ses « graines magiques » : en visite en novembre 2022 au Kenya, il a prétendu que chaque morceau de pain et de maïs qu’il avait mangé dans sa vie était issu de cultures OGM et que ces dernières étaient sans danger – un double mensonge. Le Kenya, où est établi le siège d’AGRA, venait alors tout juste, sous la pression des États-Unis qui défendent les intérêts de leur industrie semencière, de lever une interdiction de dix ans sur la culture et l’importation d’organismes génétiquement modifiés.

Un business prometteur

Derrière les objectifs humanitaires que le milliardaire affiche, il pourrait bien y avoir en réalité des visées avant tout commerciales. Car le secteur agricole africain est prometteur : « L’agriculture est un business, et le plus grand business d’Afrique. D’ici à 2030, l’agriculture et l’agroalimentaire représenteront 1 000 milliards de dollars en Afrique », a déclaré Akinwumi Adesina, le patron de la Banque africaine de développement (BAD), en novembre 2021 (3). Lui aussi soutient une agriculture industrielle.

Dans sa lettre ouverte, la coalition de paysans africains et de leurs alliés fait remarquer à Bill Gates que les semences résistantes au climat qu’il dit vouloir créer « existent déjà et sont développées par les agriculteurs et commercialisées via des marchés de semences informels ». Elle souligne que l’initiative AGRA a encouragé des législations restrictives qui contribuent « à la privatisation et à la consolidation des monopoles des entreprises sur le développement et les marchés des semences ».

Elle ajoute : « Les solutions high-tech que vous privilégiez, notamment le génie génétique, les nouvelles technologies de sélection et, désormais, l’agriculture numérique [n’ont] jamais réussi à réduire la faim ou à améliorer l’accès à la nourriture comme promis ». Une partie des remèdes contre le changement climatique (dont les engrais à base de combustibles fossiles) que préconise Bill Gates contribuent en réalité à aggraver la situation et conduisent - comme ses initiatives tendant à confier la sélection et la production de semences à des grandes entreprises plutôt qu’aux paysans eux-mêmes - à des inégalités d’accès à la nourriture, dénoncent les opposants à la politique du milliardaire.

L’agroécologie, une alternative crédible

L’AFSA et les autres mouvements paysans africains ont une solution pour sortir du schéma « semences-pesticides-engrais industriels », qui abîme et appauvrit les sols, met en danger la santé des paysans et des consommateurs, et rend les agriculteurs dépendants d’intrants externes : il s’agit de l’agroécologie. Cette dernière consiste à s’appuyer sur le savoir-faire des paysans, sur des pratiques agricoles respectueuses de l’environnement et des ressources naturelles, à faible coût et nécessitant peu d’intrants. Elle considère que l’agriculture doit avant tout satisfaire les besoins alimentaires des consommateurs et des marchés locaux, en produisant des cultures vivrières diversifiées et adaptées au terrain, tout en visant à assurer des moyens de subsistance décents aux paysans.

« L’agroécologie n’est pas un retour vers l’agriculture traditionnelle : elle s’inspire des connaissances et des pratiques endogènes tout en mobilisant les apports des sciences pour répondre de manière durable aux enjeux actuels et futurs », explique la Dynamique pour une transition agroécologique au Sénégal (DyTAES), un réseau de producteurs, de consommateurs, d’élus locaux, d’ONG et d’institutions de recherches sénégalaises et internationales qui agit sur le terrain pour promouvoir l’agroécologie et former des paysans. Des entreprises et des agriculteurs ont notamment développé des biofertilisants et des biopesticides.

De nombreuses études démontrent que l’agroécologie représente l’avenir de l’agriculture. Le rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, Michael Fakhri, défend lui aussi cette idée :

  • Nous avons besoin d’un soutien pour une agriculture qui travaille avec la nature, renforce la diversité des cultures et des régimes alimentaires, est résiliente au climat et donne à nos agriculteurs, en particulier les femmes, les moyens d’améliorer leurs exploitations et de nourrir leurs familles, estime-t-il. Le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui a débuté en 1970, lorsque la révolution verte a commencé et que l’agriculture est devenue une affaire de grandes multinationales. C’est un phénomène récent mais vous pouvez constater la destruction que cela a généré en seulement 50 ans.

Le rapport spécial du GIEC sur le changement climatique et les terres émergées publié en 2019 va également dans ce sens, affirmant qu’« accroître la résilience du système alimentaire par l’agroécologie et la diversification est un moyen efficace de réaliser l’adaptation au changement climatique ». Dans ces conditions, il est « choquant » de voir « qu’un certain nombre de donateurs internationaux continuent de privilégier les profits des entreprises au détriment des personnes, laissant la nécessaire transition vers des pratiques agroécologiques durables sous-financée », souligne l’Institut Oakland (4).

Notes

1- Lire notamment David Wallace-Wells, « Bill Gates : “We’re in a Worse Place Than I Expected” », The New York Times, 13 septembre 2022.

2- Timothy Wise, « Can AGRA correct course ? New plan offers big budget, few changes to address African food crisis », Nation, 8 septembre 2022.

3- Aurélie M’Bida, « Akinwumi Adesina (BAD) : “L’agriculture est le plus grand business d’Afrique” », Jeune Afrique, 20 novembre 2021.

4- Frederic Mousseau, Andy Currier, « The African Development Bank Must Work for Africans, Not Agrochemical Corporations », Oakland Institute, 15 septembre 2022.

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