Édition du 4 mai 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Luttes étudiantes

J'étais hier parmi les étudiants qui ont occupés de façon pacifique l'UQO. Voici ce que j'y ai vécu :

(tiré de Facebook)

Après avoir tenté à plusieurs reprises d’entrer par diverses portes dans notre université bloquée par des policiers, des étudiants ont trouvé une porte qui n’était pas surveillé. Des centaines d’étudiants sont entrés. Il faut comprendre que nous étions tous très bouleversés par les blessures encourues à la tête par deux de nos camarades quinze minutes plutôt. Bavure policière ? Oui. On ne frappe pas à la tête avec des matraques.

Donc on entre dans la cafétéria de l’UQO, on l’a vu aux infos ce matin, on chantait des slogans, faisait du bruit. Un leader improvisé à commencé à proposer qu’on prenne la parole pour discuter de notre vision de l’université. Tous ce sont assis aux tables, nous étions on ne peut plus pacifique. Un a un les étudiants dénoncent l’entêtement du gouvernement, la marchandisation de l’éducation, la brutalité policière. Quelques minutes plus tard, l’anti-émeute débarque en trombe pendant notre exercice démocratique. Le mot d’ordre est lancé par un des leaders : on reste assis, on ne panique pas et on garde le silence pendant quelques minutes. Pendant que l’anti-émeute blindée se plaçait en ligne de front devant nous, nous les regardions silencieusement, un signe de peace des doigts en l’air.

Alors une mère s’est levée et a poursuivi l’exercice que nous entamions. Pendant près d’une heure, l’anti-émeute est restée là, plantée devant nous, avec l’air menaçante qu’on lui connait, à nous écouter discourir. J’ai moi-même pris la parole plusieurs fois. Nous étions émus. C’était beau à voir. Une rangée de G.I. Joe devant de simples étudiants tous assis, pacifiques et calmes. Nous prenions possession de notre université, cette institution de transmission du savoir, sans grabuge majeur (des policiers ont d’ailleurs brisé eux-mêmes des portes et des fenêtres avec leurs matraques). On leur a même offert de prendre la parole, naïvement, mais ça ne parle pas des G.I Joe.

A un moment donné, un policier nous a indiqué dans un microphone que nous étions en état d’arrestation pour méfait. Il nous a lu nos droits, l’anti-émeute nous a encerclé. Les policiers ont omis de nous donner l’avertissement que nous étions dans l’illégalité avant de nous arrêter. Ils n’ont pas respectés la procédure légale qui consiste à nous permettre de quitter les lieux.

Résignés et fiers, les étudiants sont sortis un à un, escortés par des policiers pour se faire sauvagement menottés (on en a des bleus) et être éventuellement amenés au poste. Mais c’était long. Après deux heures à attendre pacifiquement notre tour dans cette cafétéria, certains ont commencés à avoir soif et envie. Il faut savoir qu’à notre entrée dans l’UQO quelques heures plus tôt, la direction a fermé l’eau des abreuvoirs et les policiers nous ont bloqué l’accès aux toilettes. On a demandé à des policiers s’ils pouvaient nous laisser aller au toilette. Leur réponse : "C’est pas mon problème".

Discrètement, pressée par son envie, une fille est allée uriner dans un coin. À son retour à la table, un policier s’est approché d’elle et lui a dit de le suivre. Certains se sont levés, le policier a alors tordu le bras de l’étudiante. C’est là que tout a éclaté et qu’on a été témoin de l’une des plus horribles choses qu’il m’est donné de voir dans ma vie.

Les manifestants, dont un couple de personnes âgées, se sont précipités pour défendre (verbalement et non physiquement) leur camarade. Les policiers ont sautés dans le tas et la pluie de matraques a commencé. Un policier frappait l’homme dans la soixantaine avec le rebord de son bouclier. Il saignait. Sa femme essayait de le défendre. La dame âgée a été projetée sur le sol et a elle aussi reçu des coups de matraques. Une bonne dizaine (sur les 40 étudiants encore présent) ont aussi reçu des coups parce qu’il tentaient de défendre les deux grand-parents victimes de brutalité policière. On pleurait de colère. C’était franchement dégueulasse et inhumain. Ils ont arrêté l’homme. Pendant ce temps on était hors de nous. Les policiers nous disait de se calmer et de nous asseoir. Ça faisait des heures qu’on était assis et qu’on collaborait avec les policiers. Plus pacifiques que jamais, les médias sur place en étaient même étonnés. Mais de voir des personnes âgées se faire tabasser pour avoir tenté de défendre une fille qui se faisait tordre le bras pour avoir pissé dans un pot, c’était de trop.

On a vu, sidérés, la vieille dame se faire frapper au visage. Criss, on était pacifique.

Après l’évènement on était tous dégoutés. On peut le voir sur la vidéo. Ça a encore pris des heures avant qu’on soit transporté au poste. On a ensuite était séparé en deux groupes : un vers le poste de Hull, l’autre vers celui de Gatineau. J’étais dans celui de Gatineau. Pendant cinq heures, on est resté incarcéré à sept dans une cellule simple.

On a fini par sortir du poste vers 11h30. On est allé rejoindre nos camarades à Hull pour qui le moment a été plus dur que nous, ils sont restés dans un bus, menottés, pendant près de deux heures avant de rentrer au poste. Au moins la tension était moins tendue de notre côté, quoique nous étions tout de même des prisonniers politiques arrêtés pour de supposés méfaits. J’insiste là-dessus : les arrestations massives des derniers jours sont arbitraires et fondées sur des divergences politiques. Si le gouvernement respectait la légitimité de nos associations étudiantes et acceptait de nous parler, nous n’en serions pas rendus là. On envoie la police à nos trousses. Des étudiants avec le carré rouge se faisaient interdire l’accès à l’UQO mercredi, il ne pouvaient même plus entrer dans l’université pour assister au cours forcés par l’injonction parce qu’ils affichaient le symbole de la lutte étudiante. Nous sommes les condamnés d’avance de la machine répressive néo-libérale.

Les 150 étudiants arrêtés hier on tous été libéré sous promesse de comparaître en cour. On relate dans les médias que nous n’avons pas reçu de contravention pour faire de ces 150 arrestations un cas exemplaire de bris d’injonction. Si nous sommes reconnus coupable, c’est un casier judiciaire qui nous attends. Tout ça pour avoir pris possession de notre université investie par des G.I. Joe et pour avoir ainsi revendiqué son accessibilité. L’université québécoise appartient à tous les étudiants québécois. Je suis de l’UQAM, mais l’UQO m’appartient également au même titre qu’elle appartient à quiconque souhaite étudier, peut importe son origine sociale.

Je suis fier d’être étudiant, fier de me tenir debout. J’assume mes actes la tête haute. Mais franchement, j’ai honte d’être québécois en ce moment.

Alexandre Poulin
Étudiant à la maîtrise en histoire de l’art
UQAM

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