Édition du 16 juin 2020

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Afrique

L’Algérie sous pandémie, silence dans les rangs !

Les arrestations de militants du Hirak et de journalistes se sont intensifiées ces dernières semaines, malgré le confinement et la mise en pause du mouvement. Le pouvoir a également fait adopter des lois liberticides, aggravant même les peines encourues en période de « catastrophe ». Massive, cette vague de répression se heurte à quelques manifestations locales et à la mobilisation des réseaux sociaux.

Tiré de Orient XXI.

Le 26 septembre dernier, Ahcene Kadi se trouve avec un groupe d’amis à la terrasse du café Le Passage, au centre d’Alger, lorsque deux gendarmes en civil se dirigent vers lui et lui intiment l’ordre de les suivre. Ils n’avancent aucun motif, ne présentent pas de mandat. Ils l’attrapent violemment et le trainent de force vers leur véhicule. « Je m’y attendais. C’est le sort des militants en Algérie. C’est cela, une révolution. Les plus actifs se font arrêter », raconte-t-il.

Il ne peut joindre son avocat que le lendemain soir et passe trois jours à la gendarmerie de Bab Jdid, avant d’être transféré à la prison d’El-Harrach à Alger. Les conditions de détention y sont « horribles », surtout en ce qui concerne l’hygiène. Il cohabite avec environ 80 détenus de droit commun dans une cellule où se trouvent seulement 24 lits. Seuls quatre de ses codétenus sont des prisonniers d’opinion, arrêtés pour avoir pris part à une manifestation ou simplement pour avoir porté le drapeau amazigh. « Les toilettes nous servaient de douche et c’est là qu’on nous servait à manger », se souvient-il.

Trois mois de détention préventive

Ahcene Kadi, 22 ans, est membre du Rassemblement Action Jeunesse (RAJ), une association ciblée par les autorités pour son rôle dans le Hirak,, mouvement de contestation né en février 2019. Dix militants du RAJ ont été incarcérés depuis l’automne. Son président, Abdelouahab Fersaoui, vient d’être libéré, après avoir vu le 17 mai sa peine réduite en appel à six mois de prison. Il avait été arrêté par des policiers en civil le 10 octobre alors qu’il quittait un sit in de soutien aux détenus du Hirak devant le tribunal de Sidi M’Hamed. Six mois plus tard, il a été condamné à une peine d’un an de prison et 20 000 dinars d’amende (environ 148 euros) pour « atteinte à l’intégrité du territoire national » et « incitation à la violence pour nuire à la défense nationale ».

Après avoir passé trois mois en détention préventive, Ahcene Kadi a quant à lui bénéficié d’une vague de libération initiée en janvier dernier par le nouveau président Abdelmajid Tebboune, élu en décembre lors d’un scrutin peu suivi. Mais au-delà de l’annonce des libérations — dans de nombreux cas provisoires —, les procès se sont poursuivis. Kadi a fait appel de sa condamnation en mars dernier à six mois fermes pour « atteinte à l’unité et la sécurité nationale ».

Des arrestations parfois violentes

Si le Hirak s’est illustré par son pacifisme, la répression a néanmoins toujours été présente. Dès les premiers rassemblements, des arrestations parfois violentes et souvent rapides ont eu lieu. Principalement à Alger, où les manifestations sont interdites par décret depuis 2001. Ceci a nettement freiné les échanges entre activistes et par conséquent le développement d’une société civile dynamique. Au fur et à mesure que le Hirak s’intensifiait, avec d’autres marches que celles du vendredi, ou avec de nombreux débats en plein air, cette réappropriation de l’espace public s’est heurtée à la rigidité du pouvoir, déterminé à étouffer toute contestation organisée pour maintenir le statu quo sur le plan politique, et céder le minimum, surtout après le départ de Abdelaziz Bouteflika en avril 2019.

À cette époque, on dénombre déjà de nombreux blessés, même si aucun chiffre fiable n’a depuis été rendu public. Un manifestant de 23 ans, Ramzy Yettou, est même décédé en avril 2019 des suites de coups à la tête que des policiers lui auraient portés, d’après ses proches.

En juin, alors que le Hirak se maintient et continue d’appeler au départ de tous les hommes politiques et hommes d’affaires ayant servi le « système », une première vague d’incarcérations cible plusieurs dizaines de manifestants munis du drapeau amazigh, un symbole culturel et identitaire couramment brandi au Maghreb et qu’aucune loi n’interdit. Quelques semaines plus tard, ce sont les militants les plus connus que les autorités ont tenté de réduire au silence. Parmi eux, le porte-parole de l’Union démocratique et sociale (UDS) Karim Tabbou, qui a depuis été condamné à un an de prison, le militant Samir Belarbi, qui est actuellement incarcéré pour la deuxième fois, ainsi que le président du RAJ, Abdelouahab Fersaoui.

La répression s’intensifie sous Covid-19

Mais depuis le début de la pandémie du Covid-19, une répression plus intense a cours aux quatre coins du pays. « Au moment où la majorité des pays libèrent les prisonniers politiques, l’Algérie incarcère ses enfants », dénonce Elhanafi Afroune, un militant de 29 ans du Hirak de la région de Béjaïa en Kabylie. « Le pouvoir profite de cette période pour emprisonner le maximum possible de militants, regrette-t-il. Les gens ont cessé de manifester et beaucoup de militants ont appelé à la suspension des marches à cause de cette crise sanitaire. C’est une circonstance exceptionnelle qui nous demande de préserver la santé publique. C’est la première priorité ».

Le 17 mars, les autorités annonçaient l’interdiction de tout rassemblement. Mais ces dernières semaines, quelques sit in se sont néanmoins tenus, en Kabylie notamment, pour protester contre une répression sans précédent. Malgré le confinement imposé par les autorités, la contestation a peu de chance de s’y essouffler. L’impatience de se mobiliser et de se retrouver dans la rue est palpable sur les réseaux sociaux. « Les marches vont reprendre à la fin de cette pandémie », prévient Afroune.

Rassemblements contre les arrestations

Le 15 mai dernier, à Akbou, il a exceptionnellement pris part à un sit in, en respectant la distanciation sociale, pour dénoncer « les arrestations massives ». À Tichy, une vingtaine de personnes se sont rassemblées pour exprimer leur soutien aux détenus d’opinion et dénoncer l’absence de réformes politiques. De même à Béjaïa, où les manifestants demandaient la libération d’un activiste qui a porté plainte contre des policiers et s’est retrouvé accusé de destruction de biens publics. Par ailleurs, une marche nocturne a eu lieu à Ouacif dans la wilaya de Tizi Ouzou pour dénoncer « l’agression » d’un adolescent par un policier. Ces rassemblements, organisés rapidement pour marquer le coup et faire pression, ne font pas l’unanimité chez les militants en cette période de crise sanitaire. Mais ce type de mobilisation explique sans doute le faible nombre d’incarcérations dans la région, d’après Afroune.

« Ils savent bien que s’ils arrêtent des personnes ici, il y aura un grand élan de solidarité et la situation risque de dégénérer, explique-t-il. La Kabylie est connue pour sa rébellion contre ce pouvoir et c’est très facile d’y mobiliser. Il y a beaucoup d’animateurs, ils ne peuvent pas arrêter tout le monde. L’objectif de ces arrestations, c’est d’étouffer le mouvement. Si on convoque quelqu’un, tout le monde se mobilise devant le palais de justice pour demander sa libération immédiate. Et souvent, on le libère juste après l’interrogatoire ».

Mais ailleurs, l’appareil répressif tourne à plein régime. Le 19 mai, le Comité national pour la libération des détenus (CNLD) créé en août dernier par un groupe d’activistes et d’avocats recensait 59 détenus dans 19 wilayas. Selon ce comité, depuis le début du confinement, une trentaine d’activistes ont été placés sous mandat de dépôt tandis que 120 personnes ont été convoquées, une majorité pour des publications sur Facebook. Ces chiffres, néanmoins, ne représentent pas l’étendue ni l’intensité de la répression. Les interpellations sont quotidiennes. Des centaines de manifestants ont purgé leur peine ou ont été provisoirement libérés. Au moins 1 500 personnes auraient été poursuivies et environ 250 emprisonnées depuis le début des protestations. Et si plus de 5 000 détenus ont été relâchés le 1er avril pour des raisons de santé publique, aucun d’entre eux n’était poursuivi en lien avec le Hirak.

Dans ce contexte, l’arrestation en avril dernier à Sétif de Welid Kechida, 25 ans, qui avait créé le groupe Hirak mêmes sur Facebook, a suscité une profonde indignation. Il est poursuivi pour « atteinte à corps constitué », « outrage et offense au président de la République », « atteinte à l’entité divine » et « atteinte aux forces de l’ordre », d’après son avocat Abdelmoumene Chadi.

Une loi contre la diffusion de « fausses informations »

Pendant ce temps, un projet de réforme du Code pénal, jugé liberticide par les défenseurs de droits humains, a été rapidement adopté. Il criminalise la diffusion de fausses informations qui « portent atteinte à l’ordre public et à la sécurité publique », à « la sûreté de l’État et à l’unité nationale », et punit ses auteurs d’un à trois ans de prison, et de cinq ans lors de « périodes de confinement sanitaire ou d’une catastrophe naturelle, biologique ou technologique ou de toute autre catastrophe ».

Les journalistes aussi subissent de lourdes pressions, tandis que plusieurs sites d’information ont été censurés. À la mi-mai, le site L’avant-garde n’était accessible que de façon restreinte, par VPN. Radio M, Maghreb émergent, Interlignes, DzVid ont aussi été bloqués ces dernières semaines. Une nouvelle a encore davantage alourdi l’atmosphère : la disparition du journal satirique El Manchar. « Le climat de répression des libertés, les incarcérations de citoyens à la suite de leurs activités sur les réseaux sociaux nous ont conduits à réfléchir sur les risques que nous encourons. Nous avons vécu des moments de peur et nous avons résisté pendant cinq ans en essayant de contribuer à notre manière, par la satire, aux difficultés que notre pays et nos citoyens traversaient. Nous ne pensions pas en arriver là », pouvait-on lire sur leur page Facebook.

Plusieurs journalistes jetés en prison

Quatre journalistes sont actuellement incarcérés en lien avec leur couverture du Hirak, dont Khaled Drareni, directeur du site Casbah Tribune et correspondant de TV5 Monde, qui a été interpellé et interrogé à plusieurs reprises depuis le début du mouvement. Le 7 mars dernier, il était de nouveau arrêté près de la place Audin alors qu’il y couvrait une manifestation. Cette fois, il a été relâché trois jours plus tard et placé sous contrôle judiciaire. Depuis le 29 mars, il est à nouveau emprisonné et poursuivi pour « incitation à attroupement non armé » et « atteinte à l’unité nationale ». Sofiane Merakchi, correspondant de la chaîne de télévision libanaise Al-Mayadeen et collaborateur de France 24 et RT vient de purger une peine de huit mois de prison pour « introduction d’équipements sans licence et évasion douanière ».

« Le système veut mettre un terme au Hirak. Il pense y arriver s’il isole le mouvement populaire et lui enlève le peu de visibilité qui lui reste sur les quelques médias qui continuent malgré les pressions à couvrir la révolution pacifique », explique Mustapha Bendjama, 29 ans, rédacteur en chef du journal Le Provincial, basé à Annaba. « Il a donc commencé par intimider les journalistes en procédant à de nombreuses interpellations. Les journalistes arrêtés passaient plusieurs heures au commissariat, où ils étaient menacés. On tente de leur faire peur afin qu’ils abandonnent. Khaled, moi-même et de nombreux confrères avons subi cela ».

« Quand ils voient que le journaliste en question ne baisse pas les bras, alors ils commencent à intensifier la répression, poursuit-il. Depuis un an, on assiste à une véritable régression de la liberté de la presse en Algérie. Le climat de peur instauré avec les arrestations de journalistes et les nombreuses poursuites et menaces contre d’autres poussent la quasi-totalité des journalistes à s’autocensurer, afin d’éviter des problèmes qui peuvent leur coûter, en plus de leurs emplois, la liberté. Les premiers mois du Hirak, la presse se sentait plus libre. Après, c’était la descente aux enfers ».

Depuis plusieurs mois, Bendjama est victime d’un harcèlement judiciaire. Il a été arrêté à plusieurs reprises, perquisitionné, interdit de quitter le territoire, puis d’assister ou de se retrouver près du lieu d’une manifestation. Le 18 mai, il devait être auditionné par le juge d’instruction, mais son audience a été reportée à la fin du mois, car il a été pris d’un malaise la veille et a dû être brièvement hospitalisé. Il est actuellement poursuivi pour deux affaires qui concernent des publications sur Facebook, dont une datant du mois d’avril 2019 où il affirmait que l’armée n’avait pas à se mêler de politique.

« Ils cherchent des prétextes pour faire taire toutes les voix qui refusent de rentrer dans le rang », conclut-il.

Ilhem Rachidi

Journaliste pour des journaux francophones (Mediapart, correspondante au Maroc, Rue89) et anglophones (The Christian Science Monitor, Toward Freedom, Al-Monitor). A beaucoup écrit sur les mouvements de protestation et les droits humains.

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