Édition du 20 février 2024

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Europe

L’Espagne n’a pas de problème de « dette publique » !

Si par « problème de dette publique » on entend des déficits cumulés par un État dispendieux aboutissant à un stock de dette jugé excessif au regard du PIB – c’est bien ainsi qu’on en parle, non ? C’est bien ainsi qu’on justifie le « pacte budgétaire » ou pacte d’austérité automatique, non ? - alors l’Espagne n’a aucun souci à se faire, c’est même l’un des meilleurs élèves de l’Union européenne !

Voici deux graphiques qui le prouvent. Ils proviennent de cette usine à graphiques qu’est Natixis avec son « Flash économie », ici le numéro du 6 juin, téléchargeable en ligne.

D’abord l’évolution du stock de dette en % du PIB, un ratio dont j’ai déjà discuté la pertinence mais qui reste pratiquement le seul présent dans le débat public. Jusqu’en 2007, l’Espagne avait selon ce critère une dette très faible et même en cours de nette diminution depuis 1998. 36 % du PIB en 2007 : un brillant élève. Bien meilleur en 2007 que la France (72,3 %) et que l’Allemagne (65,3 %), entre autres. Et même bien meilleur encore en 2011, avec 97,3 % pour la France, 87,3 % pour l’Allemagne et « seulement » 73,6 % pour l’Espagne.

Mais le déficit public annuel ? N’était-il pas en train de grimper ? Que nenni. De 2004 à 2007 on avait des excédents confortables. Ils se sont brutalement transformés en déficits considérables.

Ce brillant élève de la classe est si l’on peut dire un cas d’école prouvant que la crise des dettes publiques en Europe est une crise de la démesure bancaire et financière n’ayant le plus souvent rien à voir avec un excès de dépenses publiques, ce qui devrait suffire à condamner les stratégies d’austérité.

Ce qui plombe l’Espagne et fait courir des risques « systémiques » (Barroso vient pour la première fois d’utiliser cet adjectif aujourd’hui alors que mes amis économistes « atterrés » le répètent depuis quatre ans) à toute l’Europe c’est pour l’essentiel le couple formé par son système bancaire et par la dictature des taux d’intérêts imposés par les marchés, c’est-à-dire les spéculateurs. La crise est celle de l’excès de dettes privées accumulées au cours des années « fastes » du boom de l’immobilier et de la spéculation des banques engrangeant des actifs « toxiques ». La banque d’Espagne estime que le système bancaire ibérique détient des actifs toxiques pour un montant de 176 milliards d’euros ! (source : Éric Toussaint http://tinyurl.com/blgfue3)

Je cite Éric Toussaint, président du CADTM :

« Alors que toute l’attention de l’opinion est dirigée vers la dette publique accumulée par les États, la source principale de la crise est constituée par l’état des bilans des banques privées (et des grands groupes d’assurances). Elles ont empilé d’énormes montants de dettes (note 1 ci-dessous) afin de financer des opérations à haut risque qui produisent souvent des pertes colossales. De telles pertes surviennent à mesure que des contrats sur des produits structurés et autres actifs toxiques arrivent à échéance. »

« (note 1) Dettes à l’égard des pouvoirs publics (la BCE, la Fed, les banques centrales nationales) , dettes à l’égard des Money Market Funds, dettes à l’égard d’autres banques privées, dettes sous formes de bons qu’elles vendent sur les marchés financiers, dettes à l’égard de leurs clients qui y déposent au jour le jour sur un compte courant leurs liquidités (par exemple leur salaire au début de chaque mois mais cela peut être aussi les liquidités d’une entreprise privée grande petite ou moyenne) et leur épargne. »

Bien entendu, il existe des relations fortes entre les risques bancaires liés à des dettes privées et la dette publique, dès lors qu’on estime qu’un État doit à tout prix sauver ses banques nationales, donc dépenser pour cela des milliards ou des dizaines de milliards d’euros, pendant que la BCE ou le MES (le FMI européen) attribuent des prêts de sauvetage sans contrepartie, eux-mêmes garantis ou financés par des contributions… des États.

Mais cette solution, jusqu’ici privilégiée par des dirigeants amis des banquiers, apparaît de plus en plus comme un puits sans fond qui va épuiser les fonds publics. On ne coupera pas, à moins de parier sur le suicide de toute idée d’Europe, à une reprise en main publique de la finance assortie d’audits démocratiques des dettes, à des mesures contre la spéculation, et à une réforme de la BCE la contraignant à jouer le rôle d’une vraie banque centrale dont la mission ne serait plus de lutter contre l’inflation mais contre l’effondrement financier, économique, social et écologique. Il n’y a rien de plus urgent, en espérant qu’il ne soit pas trop tard.

PS. J’avais pratiquement achevé de rédiger ce billet lorsque j’ai pris connaissance d’un article de mon ami Guillaume Duval sur le même sujet, un article que je recommande chaudement. J’ai toutefois maintenu ce billet, qui m’a semblé complémentaire.

Jean Gadrey

Jean Gadrey, né en 1943, est Professeur honoraire d’économie à l’Université Lille 1.
Il a publié au cours des dernières années : Socio-économie des services et (avec Florence Jany-Catrice) Les nouveaux indicateurs de richesse (La Découverte, coll. Repères).
S’y ajoutent En finir avec les inégalités (Mango, 2006) et, en 2010, Adieu à la croissance (Les petits matins/Alternatives économiques), réédité en 2012 avec une postface originale.
Il collabore régulièrement à Alternatives économiques.

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