Édition du 24 mai 2022

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Asie/Proche-Orient

L'Iran : péril en la demeure

Au moment où ces lignes sont écrites, on ignore encore comment évoluent les négociations de la dernière chance entre Téhéran d’une part, et l’Union européenne d’autre part, et aussi indirectement les États-Unis.

Aboutiront-elles à un nouvel accord ? Si elles échouent, la classe politique iranienne ira-t-elle de l’avant dans son programme d’enrichissement de l’uranium pouvant déboucher éventuellement sur la fabrication de l’arme nucléaire ? De redoutables obstacles, avant tout intérieurs, se dresseraient alors sur la route du régime théocratique et semi-démocratique iranien, déjà très contesté à domicile.
La crise iranienne comporte une dimension étrangère, découlant des mauvaises relations de Téhéran avec la plupart des pays occidentaux mais aussi une autre, interne, qui vient de la politique sociale et économique de sa classe dirigeante. Les deux dimensions de la crise sont imbriquées, mais la seconde constitue la menace la plus grave pour la stabilité du régime islamique. Débutons cet exposé par la dimension extérieure de la crise.

LES PÉRILS EXTÉRIEURS

Il faut rappeler ici certaines étapes de la mise en place des mesures de rétorsion commerciales et économiques par différents régimes occidentaux depuis 1979. Elles n’ont cessé de s’accentuer jusqu’à l’Accord de Vienne de 2015. Pour ce faire, je vais procéder de façon assez "télégraphique", par souci de clarté.

1- 1979 : gel américain de 12 milliards de dollars d’actifs financiers iraniens ;
2- 1984 : embargo américain sur les armes et interdiction d’émettre des crédits financiers en faveur de l’Iran ;
3-1995 : en mars, embargo américain contre le pétrole ; en mai, embargo économique interdisant tout commerce avec ce pays ;
4- 2006 : durcissement américain des restrictions sur les services financiers que les banques américaines fournissaient à l’Iran ;
5- 2009 : décret par l’Union européenne (UE) d’un embargo sur la fourniture d’armes à Téhéran, dont la matériel nucléaire à vocation militaire ;
6- 2012 : L’Union européenne interdit l’importation d’hydrocarbures et gèle les avoirs financiers iraniens ainsi que ceux des banques iraniennes ;
7- 2013 : Vote du Congrès américain en faveur d’un renforcement des pressions contre l’Iran.

Pour un pays dont le commerce repose largement sur l’exportation d’hydrocarbures, de gaz et de produits miniers, l’étau des mesures de rétorsion équivalait à un étranglement, lequel à la longue accentuait des difficultés sociales et économiques déjà considérables.

Toutefois, il y eut un certain rapprochement entre les Occidentaux et les Iraniens qui conduisit à l’Accord de Vienne de juillet 2015, aux termes duquel l’Iran s’engageait à ce que son programme nucléaire ne comporte aucun volet militaire. En échange, Téhéran obtenait la levée progressive et partielle des sanctions commerciales et économiques qui le frappaient, surtout celles touchant l’énergie, les transports et la finance.

Les signataires occidentaux de l’Accord étaient les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France, l’Union européenne comme entité et la Chine.
En janvier 2016, l’Agence internationale de l’énergie atomique (L’AIEA) attestait que l’Iran avait respecté les contraintes de l’Accord en cessant son enrichissement d’uranium. L’année suivante, en octobre, le même organisme confirmait les engagements iraniens et autorisait la levée des sanctions. Cela permit à Téhéran de récupérer des milliards d’avoirs gelés à l’étranger depuis des années et d’attirer des investissements directs "à domicile".

Mais c’était trop beau pour durer. En effet, le 8 mai 2018, l’administration de Donald Trump annonce son retrait de l’Accord de Vienne. Dans la foulée, elle fait mention de rétablir un maximum de mesures de rétorsion économiques qui affecteront les produits pétroliers, le secteur aéronautique et minier iraniens et une interdiction d’utiliser le dollar américain dans les transactions commerciales avec la République islamique. Mais à cette occasion, une certaine division apparaît entre Américains et Européens. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni se disent résolus à appliquer l’Accord de Vienne, de même que Beijing. La Russie, pour sa part, exprime sa déception devant la décision de Washington.

L’Iran se prétend prêt à tous les scénarios et veut discuter vite avec les Européens pour vérifier s’ils peuvent garantir les intérêts iraniens après le retrait américain. En mai 2018, l’Union européenne réactive une loi de blocage afin de maintenir des relations commerciales avec l’Iran et pour préserver l’accord nucléaire si laborieusement conclu.

En juin 2019, devant le refus buté de l’administration Trump de revenir sur sa décision, le gouvernement iranien reprend le processus d’enrichissement de l’uranium au-delà des limites fixées par l’Accord de Vienne. Mais il assure du même souffle ne pas vouloir fabriquer l’arme nucléaire.


LES PROBLÈMES INTERNES AIGUS

Le gouvernement de Hassan Rohani peut-il se permettre de s’aliéner indéfiniment non seulement les Occidentaux, mais aussi une bonne partie de sa propre population ? S’il décide de se livrer à un "forcing" pour continuer son programme très coûteux d’enrichissement du plutonium, il court de grands risques de déstabilisation.
L’Iran est affligé d’inégalités sociales énormes. Son régime politique se caractérise par le favoritisme, le clientélisme, la corruption et l’inefficacité administrative. Ces faiblesses atteignent même des partisans du régime, des conservateurs à qui leur soutien au régime ne garantit pas souvent des avantages marqués, ou même des avantages tout court. Le régime islamique se signale par son autoritarisme et son manque d’écoute auprès de la plupart de ses citoyens et citoyennes. La situation économique de ceux-ci, déjà pas fameuse durant la décennie 1980 malgré la planification de l’économie, s’est aggravée à partir des années 1990 qui ont vu la rétrolibéralisation de l’économie, processus ayant aggravé le phénomène de la pauvreté au point qu’on approche peut-être du point de rupture.

Des indices révélateurs de cette situation : la fuite massive des cerveaux à l’étranger, ce qui prive la société iranienne de précieuses compétences ; d’autres diplômés qui doivent travailler pour des salaires minables dans des secteurs du marché de l’emploi étrangers à leur champ de compétence ; ou encore la montée du taux de chômage. On peut en conclure à l’amoindrissement marqué de ce que l’on appelle la classe moyenne, et ce sans même parler du sort encore plus misérable des ouvriers et des paysans. La levée partielle des mesures de rétorsion n’y a rien changé. Les sommes auparavant gelées sont parvenues avant tout dans la poche des privilégiés et alliés du régime, l’ensemble de la population devant se contenter de miettes.
L’organisation économique du pays est très hiérarchisée et hermétique. D’autre part, les dirigeants du régime ne peuvent réformer en profondeur la structure politique sans compromettre leur propre position, et peut-être même leur vie. Ils dépendent trop de l’appui des cliques qui les soutiennent pour démanteler celles-ci et en limoger les membres. Il existe une contradiction fatale entre le rétrolibéralisme promu par la faction élue du régime et son clientélisme exclusif. Les exclus sont légion, et ce même parmi les conservateurs religieux de niveau populaire que les responsables politiques ont longtemps tenus pour acquis.

Dans ce contexte tendu, le programme nucléaire représente pour la direction iranienne un piège. Elle ne peut y renoncer sans perdre la face mais le poursuivre constitue un danger considérable. C’est sans doute ce qui explique les louvoiements et les tergiversations des chefs politiques iraniens. Ils se trouvent dans une impasse.

Déjà, des craquements retentissent du côté de la population. Deux manifestations virulentes de protestation contre le régime ont eu lieu en 2017-2018 et en 2019-2020.

Dans le premier cas, les gens dénonçaient les mesures d’austérité, la réduction des budgets sociaux mais surtout l’augmentation du prix des carburants et des denrées alimentaires. Si des conservateurs déçus et frustrés en ont pris l’initiative, à la grande surprise des dirigeants du régime, d’autres éléments plus représentatifs des classes populaires et moyennes les ont rapidement débordés. On dénonçait à cette occasion pêle-mêle la situation économique, les inégalités sociales, tout le système et même le président Hassan Rohani.

En 2019-2020, suite au ralentissement économique en Iran du au retrait de Washington de l’Accord de Vienne, ce qui a encore une fois provoqué une hausse du prix de l’essence, le carburant de la protestation populaire s’est enflammé. Des manifestations se sont propagées dans tout le pays comme une traînée de poudre. Surtout, cette fois les protestataires contestaient ouvertement le régime islamique, ce qui s’accompagnait bien entendu de condamnations sans équivoque des inégalités sociales et du clientélisme du régime.

À quand les prochaines émeutes ?

Il est par ailleurs loin d’être certain que même si toutes les sanctions étaient levées comme par miracle, la prospérité s’installerait comme par magie. La nature extrêmement inégalitaire et répressive du régime politico-économique iranien interdit d’envisager cette hypothèse.

Ce qu’on doit retenir, c’est que le principal danger qui guette l’Iran est moins extérieur qu’intérieur. La perspective d’une révolution populaire se profile peut-être à l’horizon, porteuse à la fois d’un immense espoir et de graves appréhensions.

Jean-François Delisle

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