Édition du 17 mai 2022

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Le Monde

La morale de l'histoire

Sous l’idée qui se répand de traduire Vladimir Poutine et certains de ses collaborateurs devant une instance pénale internationale pour "crimes de guerre", se dégage une forme de moralisme en matière de gestion de la politique étrangère, surtout de la part des États-Unis.

Tout d’abord, qu’est-ce que le moralisme ? Le Petit Robert renvoie à deux définitions, dont celle-ci qui nous paraît très pertinente dans le contexte présent : "Attachement strict et formaliste à une morale".

Ajoutons-y une définition de l’idéologie, nécessairement sommaire dans le cadre de cet article : "Système d’idées, philosophie du monde et de la vie".

Le moralisme dissimule certes commodément des intérêts stratégiques et commerciaux lorsqu’il s’agit d’affaiblir un adversaire dangereux. Pourtant, on se tromperait autant en affirmant que cette posture ne renvoie qu’à une stratégie d’intimidation vis-à-vis du Kremlin qu’en niant la bonne foi de ceux et celles qui l’ont adoptée. En fait, chacun a la sincérité de ses intérêts, mais celle-ci procède d’une certaine vue du monde laquelle représente l’aboutissement d’une histoire politique et culturelle.

Ces deux éléments (défense ou promotion d’intérêts concrets d’une part, et posture idéologique de l’autre) se rencontrent et s’entrecroisent dans l’attitude des pays occidentaux devant le conflit russo-ukrainien. Ils rendent compte de contradictions dont ils sont à la fois des révélateurs et l’expression.

La culture politique d’un État qu’il soit hégémonique ou un satellite d’une puissance hégémonique comme le Canada vis-à-vis des États-Unis contribue à façonner ses relations avec les autres pays. Le moralisme qui découle de la culture propre à la classe politique d’un État ne constitue pas qu’un camouflage de ses intérêts sur la scène internationale mais manifeste aussi la défense de convictions profondes chez ses acteurs et actrices. À la limite, on pourrait qualifier ce phénomène d’auto-intoxication idéologique et psychologique.

Ces deux dimensions, c’est-à-dire les intérêts et l’influence d’une puissance donnée d’un côté, et de l’autre un certain moralisme de type impérialiste ne s’excluent pas, mais se complètent plutôt. Il est toutefois souvent difficile de les départager dans l’analyse concrète des relations entre États, sauf peut-être quand on est en présence de deux États qui adhèrent à des idéologies radicalement opposées (la Chine et les États-Unis, par exemple). Chacun défend ses intérêts et son échelle de valeurs, bref sa propre vérité ; de là découle la tragédie.

Aux États-Unis, les démocrates sont attachés à la promotion du régime libéralo-électoral, du capitalisme et à une certaine coopération internationale pourvu qu’elle suive les principales lignes de force de l’idéologie qu’ils promeuvent.
La direction républicaine, elle, appuie ces objectifs dans l’ensemble mais valorise davantage que les démocrates des moyens vigoureux, voire militaires pour les atteindre.

Cela ne fait pas pour autant des démocrates des pacifistes convaincus.
Les isolationnistes eux, en particulier ceux et celles de la tendance Trump préfèrent un relatif repli sur le territoire national. Ils traduisent à leur manière la lassitude d’une bonne partie de l’opinion américaine devant l’engagement du pays dans d’interminables et lointains conflits.

Derrière ces trois approches de la politique internationale américaine se profile l’attachement à des motifs idéologiques qu’on présente toujours comme une morale constituée par d’indiscutables principes ; une foi en quelque sorte.

Si les intérêts commerciaux et économiques ont leur importance dans le processus de décision des responsables d’un État, ces intérêts sont évalués par la lorgnette d’une vue des choses qui relève jusqu’à un certain point de l’idéologie et donc, de la morale. Cette manière de voir peut même parfois primer sur les intérêts politiques et financiers du pays, du moins à court terme. Tout dépend du clan idéologique au pouvoir à un moment donné de l’histoire.

Bref, préoccupations commerciales et politiques d’une part, moralisme de l’autre se recoupent fréquemment, à tel point qu’il est parfois difficile de les départager de stricte façon. Par ailleurs, idéologie et aveuglement stratégique vont souvent de pair.

Par exemple, Poutine et ses conseillers, animés par leur idéologie nationaliste croyaient naïvement que la majorité des Ukrainiens et Ukrainiennes accueilleraient leurs troupes en libératrices avec des vivats et des fleurs, appuyant l’objectif sacré de rattacher l’Ukraine à la grande Fédération russe. Maintenant que la tournure des événements leur donne tort, ils s’entêtent dans leur guerre à la fois par conviction, pour éviter de perdre la face et dans l’espoir qu’un jour la population ukrainienne comprendra "le bon sens", qu’elle se résignera à la défaite et acceptera donc l’intégration de son pays à la Fédération, ou à défaut que ses dirigeants et dirigeantes consentiront à des pertes territoriales importantes.

Aure cas de figure : le régime nazi avait-il vraiment intérêt sur les plans économique et commercial à déclencher la Seconde guerre mondiale ? L’extermination des Juifs et Juives obéissait-elle à des motifs intéressés ? En fait, ils suivaient une morale nationaliste fondée sur la force et n’ont pas hésité à "faire sauter la baraque" pour assouvir leurs pulsions impérialistes et destructrices bien que la dimension économique n’ait pas été absente de leurs calculs. Mais celle-ci a-t-elle été déterminante ?

Enfin, Washington et la plupart des capitales occidentales soutiennent l’État hébreu contre vents et marées au nom de la démocratie et du libéralisme, mais sans qu’on puisse entrevoir dans cet appui de véritable rentabilité économique, bien au contraire. Un lourd moralisme sioniste anti-arabe motive avant tout leur orientation dans ce dossier.

Les intérêts politiques et commerciaux ne prévalent pas toujours en matière de politique étrangère.

Le capitalisme moderne lui-même a été façonné par une évolution sociale et culturelle au même titre qu’il l’a dessinée. La morale capitaliste fondée sur la valeur du travail et de l’effort, et donc du droit à la rentabilité et au profit qui en découle s’est peu à peu imposée du dix-septième au dix-neuvième siècles, avant de triompher dans certains pays occidentaux durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle et au vingtième.

Le moralisme contemporain de type néoconservateur, très présent aux États-Unis dans certaines strates de la population procède autant de l’histoire culturelle et politique américaine que de la défense des intérêts globaux de la République américaine, surtout à une époque de déclin de cette puissance dans le monde. Il sert d’arme intellectuelle et politique pour dénigrer ses adversaires.

Bien que peu de politiciens et politiciennes américains adhèrent réellement aux beaux principes de la justice pénale internationale, quel triomphe ce serait pour eux si des dirigeants de l’ennemi traditionnel comparaissaient un jour devant une instance judicaire interétatique.

La morale serait alors sauve ! La leur, pas celle de leurs ennemis.

Jean-François Delisle

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