Édition du 21 janvier 2020

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Afrique

La Tunisie en première ligne du changement climatique

La Tunisie est le pays méditerranéen le plus touché par le changement climatique. Stress hydrique, érosion des côtes et pollutions industrielles sont autant de freins au développement.

Tiré de Tlaxcala.org

Attention danger ! La Tunisie est en première ligne du réchauffement climatique. Les ressources naturelles locales déjà limitées - l’eau et les sols - sont soumises à une intense pression de la part des activités humaines (agriculture, mines, industries, tourisme) concentrées dans les zones côtières. Autant de secteurs qui génèrent des pollutions diverses et variées dans l’eau et les sols. L’industrie textile, comme par exemple les ateliers de fabrication de pantalons de jeans, et l’exploitation des phosphates dans la région de Gafsa sont extrêmement polluantes. Et très consommatrices en eau : la fabrication d’un jean nécessite entre 3 000 et 10 000 litres d’eau selon le niveau de traitement. L’agriculture, qui est principalement tournée vers l’exportation, est aussi vorace en eau. Dans ce pays souvent désertique, la pression sur la ressource pour satisfaire la demande est considérable, notamment dans les périmètres irrigués qui utilisent près de 80% des ressources mobilisées. Le sur-pompage des eaux souterraines aggrave la pression sur le milieu naturel.

Reverdir la Tunisie

Depuis plusieurs années, l’agriculture souffre de sécheresses récurrentes qui favorisent l’exode rural. "Pour compenser la raréfaction des pluies", explique Samia Mouheli, enseignante à l’Institut supérieur des sciences biologiques appliquées de Tunis (ISSBAT), "_les agriculteurs utilisent toujours plus d’engrais et de pesticides_. L’Etat tunisien commence à proposer des solutions en termes d’irrigation, mais cela aurait dû être fait depuis longtemps." Selon la FAO, on est passé de 5 kilos d’engrais chimiques utilisés à l’hectare au début des années 60 à près de 25 kilos au milieu des années 90.

Lancé en 2013, le projet "Reverdir la Tunisie" veut promouvoir un modèle d’agriculture adapté au changement climatique, notamment en créant des "oasis-forêts" et en utilisant des techniques traditionnelles d’irrigation. Il est le fruit d’une collaboration entre ISSBAT, Eco-Conscience, une ONG qui sensibilise aux questions environnementales, et l’Association tunisienne de permaculture.

"Nous avons commencé par le sud tunisien très impacté par le réchauffement climatique, notamment dans la région de Gabès, précise Samia Mouheli, à l’origine de cette initiative citoyenne. Nous avons planté des arbres forestiers entre les arbres fruitiers pour enrichir le sol naturellement en nitrates et en phosphore. Nous avons mis aussi en place des systèmes d’irrigation avec des jarres en terre cuite. Six oasis-forêts ont été développées avec des établissements scolaires qui assurent le suivi de ces projets."

Tout l’intérêt de cette initiative est d’associer la nouvelle génération, plus sensible à l’écologie que ses parents. Les initiateurs du projet ont également formé des associations locales en leur donnant des plans de ce qu’il fallait planter et où, et en leur expliquant le système d’hydroponie et de paillage pour donner aux arbres les meilleures chances de s’épanouir.

Des villes assoiffées l’été

La concentration de la population dans les grands centres urbains (Tunis, Sfax, Sousse, Nabeul-Hammanet, etc.) génère d’inextricables défis d’infrastructures environnementales.

Déjà, selon l’ONU, le pays est même entré dans la zone de "stress hydrique", soit une disponibilité annuelle de moins de 500 m3 d’eau par habitant.

"Nous n’avons pas assez d’eau, constate Samia Mouheli. Notre ressource naturelle est descendue à 365 m3/an/hab, soit en dessous du seuil fixé par l’ONU. L’eau est aujourd’hui devenue une contrainte du développement. C’est la priorité des priorités."

Et pourtant, la conscience écologique chez les Tunisiens reste encore brumeuse. Ils sont obnubilés par la crise économique et sociale qui ruine leur quotidien immédiat.

Bien sûr, les gens réalisent qu’ils n’ont pas d’eau au robinet mais ils ne comprennent pas pourquoi et pourquoi il y a autant de coupures l’été, constate Samia Mouheli. Ils sont trop occupés à essayer de trouver à manger et un travail. Pour eux, l’environnement, cela concerne la bourgeoisie et les gens très éduqués, ce n’est pas pour le peuple.

Par ailleurs, les problèmes liés à la gestion des déchets solides se sont multipliés, surtout aux niveaux de la collecte et de l’évacuation. Les 66 décharges du pays sont pour la plupart sauvages, provoquant des dégâts considérables sur l’environnement et entraînant aussi de graves problèmes de santé publique. Sans parler des stations d’épuration, dont beaucoup fonctionnent mal ou pas du tout.

Les autorités tunisiennes ont-elles pris la mesure de l’ampleur du changement climatique et du défi environnemental ? Oui, parce qu’elles ont mis la barre très haute dans leur contribution à l’accord climatique de Paris, avec un engagement de réduction de 43% de la production de CO2 et un objectif de 30% d’énergie renouvelable d’ici 2030. Des objectifs jugés irréalistes par les associations environnementales, notamment parce qu’ils ne prennent pas en compte le secteur des transports.

Menaces sur le tourisme

La Tunisie a bâti son image sur la douceur de son soleil éternel et de ses plages de sable fin, qui lui ont permis d’attirer de nombreux touristes, source de précieuses devises pour l’économie. Ce secteur clé de l’économie fait vivre près de 500 000 personnes. L’objectif du gouvernement est de franchir la barre des 9 millions de visiteurs en 2019.

Mais ce tourisme de masse a un coût environnemental très élevé, notamment en termes de consommation d’eau et de pollution. Avec le changement climatique, cette industrie sera particulièrement touchée dans un avenir proche.

Des études montrent que les côtes vont être endommagées par l’avancée de la mer, affirme Samia Mouheli. On estime que le secteur touristique pourrait perdre 300 000 lits d’hôtels d’ici 2030. La solution serait d’aller vers un tourisme plus adapté, plus écologique et moins massif.

La solution serait d’évoluer vers un tourisme de qualité, hors des sentiers battus pour une clientèle plus aisée ou plus soucieuse de son empreinte écologique. Ce "tourisme vert" passe entre autres par la création de maisons d’hôtes.

Au-delà du tourisme, c’est tout le fonctionnement de l’économie tunisienne qui est en jeu. Les prévisions sont alarmantes. Déjà, certains pensent à développer des ressources en eau non conventionnelle, comme le dessalement d’eau de mer ou d’eau saumâtre.

Elles pourraient répondre à quelques besoins urgents et ponctuels. Aujourd’hui, trois usines de dessalement sont en cours de réalisation (à Djerba, à Zarat dans le gouvernorat de Gabès et à Sfax). Mais ce n’est pas la panacée. Cette technologie coûte cher. Elle est aussi très controversée sur le plan environnemental.

Christian Chesnot et Franck Ballanger

Christian Chesnot

Journaliste à la Rédaction internationale de Radio France.

https://www.franceculture.fr/personne-christian-chesnot.html

Franck Ballanger

Journaliste à la rédaction internationale de Radio France.

https://www.franceculture.fr/personne/franck-ballanger

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