Édition du 16 avril 2019

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Asie/Proche-Orient

La propagation inquiétante de la désinformation et de la censure en Asie du Sud-Est

L’Asie du Sud-Est est en proie à une détérioration rapide des libertés de la presse et d’expression. D’après le rapport Freedom in the World 2018 de l’organisation à but non lucratif Freedom House, basée à Washington, sept des huit pays d’Asie du Sud-Est (Cambodge, Indonésie, Laos, Birmanie, Philippines, Thaïlande, Malaisie et Singapour) ont connu une régression en matière de libertés civiles au cours de l’année dernière. Reporters sans frontières (RSF) est arrivé à des conclusions similaires dans son Classement mondial de la liberté de la presse où, en 2018, tous les pays de la région sans exception ont reculé vers le tiers inférieur de la liste.

Tiré de Equal Times.

« La situation dans une grande partie de la région est profondément inquiétante », a déclaré Tess Bacalla, directrice exécutive de la Southeast Asian Press Alliance (SEAPA), dans un entretien avec Equal Times, où elle a souligné nombre de défis, dont « le déclin marqué de la liberté de la presse… la montée du nationalisme ethnique et l’intensification de la répression systématique contre les médias indépendants, dans un contexte où l’on voit à la fois les acteurs étatiques et non étatiques livrés à des efforts concertés visant à museler la presse et les autres voix indépendantes, notamment celles de la société civile et des défenseurs des droits humains ».

Une autre tendance préoccupante, selon la SEAPA, entre autres, est qu’à mesure que la liberté de la presse décline, la désinformation gagne progressivement toute la région, laissant les citoyens nouvellement connectés coupés de sources d’informations fiables, et ce, à un moment critique, alors que plusieurs pays de la région, dont l’Indonésie, la Thaïlande et les Philippines, s’apprêtent à se rendre aux urnes en 2019.

Cette tendance n’est pas nouvelle. La désinformation a, en effet, joué un rôle clé dans plusieurs événements importants intervenus dans la région au cours des dernières années. En Indonésie, la désinformation a été un facteur essentiel dans la cuisante défaite infligée au gouverneur chrétien de Djakarta, Basuki ‘Ahok’ Tjahaja Purnama, lorsqu’il a tenté de briguer un nouveau mandat début 2017. Aux Philippines, pays en proie à la pire régression en matière de droits humains, le gouvernement du président Rodrigo Duterte a utilisé une « armée de trolls » massive, pour harceler ses opposants et intimider à la fois la société civile et les médias.

Pendant ce temps, en Birmanie (Myanmar), il est aujourd’hui largement admis que la désinformation a constitué un facteur déterminant dans la violence de l’armée contre la minorité Rohingya, à majorité musulmane. Des rapports récents ont exposé le rôle joué par la plateforme sociale Facebook, qui a permis à la désinformation d’essaimer – tout en refusant d’intercéder lorsque les organisations locales l’ont exhortée en ce sens.

« En Birmanie, des officiers militaires se seraient trouvés derrière les cyberattaques systématiques que d’aucuns craignent d’avoir été à l’origine de la crise », selon Mme Bacalla.

Le problème est que, au lieu de s’attaquer de front à cette menace, les gouvernements de la région font preuve de complaisance ou se servent de l’appareil étatique pour resserrer leur contrôle sur l’information. Aux Philippines, la même « armée de trolls » qui a porté M. Duterte au pouvoir est désormais utilisée pour censurer et museler les voix de l’opposition, y compris les médias. L’année dernière, le Cambodge a pratiquement éliminé les médias indépendants du pays à l’approche de ses élections générales, où le Parti du peuple cambodgien au pouvoir a raflé la totalité des sièges. En Thaïlande, on a assisté à une augmentation marquée du recours à la loi de lèse-majesté, qui pénalise tout discours jugé diffamatoire à l’égard de la famille royale, pour museler les journalistes.

Ce qui, d’après le responsable Asie-Pacifique pour RSF, Daniel Bastard, a essentiellement eu pour effet de bâillonner la presse libre, dès lors que les journalistes ont peur de couvrir tout sujet susceptible d’être jugé de mauvais augure par la junte militaire. « La junte a atteint son but ; promouvoir l’autocensure », a déclaré M. Bastard à Equal Times. « La liberté de presse se trouve déjà très affaiblie après… des années d’attaques contre la presse libre. »

Réseaux sociaux : un champ de bataille déterminant

La SEAPA, RSF et d’autres craignent que la situation ne se dégrade encore plus en 2019. Alors que les deux principales démocraties de la région, l’Indonésie et les Philippines, se préparent à la tenue d’élections générales en avril et mai respectivement, et la Thaïlande en février, il est difficile de prédire avec certitude dans quelle mesure ces suffrages seront libres ou transparents. Les réseaux sociaux représentent un champ de bataille-clé en Asie du Sud-Est. Les gouvernements en sont conscients et cherchent à étendre leur mainmise sur les contenus digitaux – invoquant au besoin le risque de désinformation ou la soi-disant « fake news ».

« On voit se dessiner au niveau de la région une tendance à la promulgation, à la veille d’élections, de lois sur la cybersécurité ou les fake news, comme l’année dernière en Malaisie », a expliqué M. Bastard. « Ce n’est pas un bon signe. »

C’est déjà en train d’arriver. La Thaïlande est en train de débattre d’une loi sur la cybersécurité qui augmenterait considérablement la capacité de surveillance des contenus d’État, tandis que l’Indonésie met sur pied un cabinet de guerre gouvernemental contre les « fake news » et le gouvernement philippin a intenté des poursuites ciblées pour évasion fiscale contre Maria Ressa, la rédactrice en chef du site d’information indépendant Rappler, dans ce que d’aucuns voient comme une tentative flagrante de réduire au silence les voix dissidentes. Depuis l’accession au pouvoir de M. Duterte en juin 2016, Rappler a été un critique infatigable de sa guerre contre la drogue, qui s’est jusqu’ici soldée par des milliers d’exécutions extrajudiciaires.

« Ce ne sont certainement pas les exemples qui manquent de comment les États manipulent ou déforment les informations en ligne – en même temps qu’ils condamnent et réduisent au silence les critiques – et tout ça pour leurs propres fins », a déclaré Mme Bacalla.

C’est une des raisons pour lesquelles Time Magazine a choisi Maria Ressa et d’autres journalistes d’Asie du Sud-Est – dont Wa Lone et Kyaw Soe Oo, de Birmanie (Myanmar), tous deux incarcérés pour avoir couvert pour Reuters le massacre de 10 villageois musulmans rohingyas – comme ses Personnalités de l’année 2018.

Des efforts sont en cours pour combattre la désinformation dans des pays comme l’Indonésie, où des journalistes et des organisations à but non lucratif ont décidé de passer à l’action pour empêcher que la désinformation ne sabote l’issue des prochaines élections. L’année passée, 22 médias connus et respectés ont lancé un projet nommé CekFacta, qui a vocation à assurer un contrôle et une vérification collaboratifs dans le but de combattre la désinformation et créer un portail d’information fiable pour les Indonésiens. Le défi résidera dans la distribution, dans un pays de plus de 260 millions d’habitants éparpillés entre plus de 10.000 îles. D’après l’Indonesian Association for Media Development – il y aurait actuellement dans le pays plus de 40.000 médias, dont un grand nombre aux origines douteuses et qui sont souvent sources de désinformation virale.

« Bien que nous soyons en mesure de combattre la désinformation assez efficacement, le vrai défi consistera à faire parvenir nos contre-articles faisant la vérité sur les faits aux auteurs de la désinformation, ainsi qu’aux personnes déjà affectées ou influencées par elle », a déclaré dans un entretien avec Equal Times Wahyu Dhyatmika, rédacteur au Tempo Media Group (éditeurs de Tempo Magazine, de Tempo Digital et du Tempo Newspaper), l’un des principaux médias participant à l’initiative CekFacta. « Nous cherchons à nous étendre et à coopérer avec les médias digitaux là où les fausses nouvelles ont tendance à se propager le plus rapidement, afin de disposer de gens sur le terrain qui puissent nous alerter de tout développement potentiellement adverse. »

La tâche est considérable. CekFacta et son partenaire, l’organisation à but non lucratif Mafindo, connaissent déjà des problèmes de capacité, et ce à un peu plus de deux mois des élections. Sans une assistance du gouvernement ou de plateformes comme Google, Facebook et Twitter, qui sont les principaux vecteurs d’informations au niveau de la région, leur impact reste incertain. Et cela vaut pour l’ensemble de la région.

« À l’occasion d’une conférence régionale sur la désinformation, organisée par SEAPA, en septembre, un consensus a émergé entre les participants de différentes parties de la région [selon lequel] le contrôle des faits n’est pas suffisant pour enrayer la propagation de mésinformation et de désinformation », a indiqué Mme Bacalla.

Vu l’insuffisance des contre-mesures et la mainmise grandissante des gouvernements, d’aucuns craignent que l’année 2019 verra la désinformation gagner en force dans toute la région d’Asie du Sud-Est par rapport à 2018.
Cet article a été traduit de l’anglais.

Nithin Coca

Nithin Coca est un journaliste indépendant, spécialiste de l’Asie du Sud-Est, qui s’intéresse particulièrement aux problèmes socioéconomiques des pays en développement.

Twitter : @excinit

https://www.equaltimes.org/nithin-coca

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