Édition du 20 octobre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Histoire

La république de Platon

Résumé des livres III et IV (Texte 9)

Livre III

Qui doit et qui peut faire partie de la cité ? Qui doit être effacé ? Retranché ? Quelle peut être la place de la vérité et du mensonge dans la cité ? Ce sont à ces interrogations que sont consacrées les pages du Livre III de La République.

Platon fait dire à Socrate que « le mensonge est inutile aux dieux, mais utile aux hommes sous forme de remède […] l’emploi d’un tel remède doit être réservé aux médecins, et que les profanes ne doivent point y toucher, […] Et s’il appartient à d’autres de mentir, c’est aux chefs de la cité, pour tromper, dans l’intérêt de la cité, les ennemis ou les citoyens ; à toute autre personne le mensonge est interdit » (p. 140). Dans la Cité idéale de Platon, il est donc permis aux chefs de mentir au peuple. Les guerriers ne doivent pas recevoir de « présents », ils ne doivent pas non plus être « amis des richesses  » (p. 142). Platon considère que les conteurs de fables et les poètes racontent des récits «  d’événements passés, présents ou futurs » qui ne sont que « récit simple, imitatif  » (p. 144). Dans la Cité idéale, il faut viser « un simple récit sans imitation  » (p. 145). C’est pour cette raison que Platon envoie dans une autre ville les poètes : «  Si donc un homme en apparence capable, par son habileté, de prendre toutes les formes et de tout imiter, venait dans notre ville pour s’y introduire, lui et ses poèmes, nous le saluerions bien bas comme un être sacré, étonnant, agréable ; mais nous lui dirions qu’il n’y a point d’homme comme lui dans notre cité et qu’il ne peut y en avoir ; puis nous l’enverrions dans une autre ville, après avoir versé de la myrrhe sur sa tête et l’avoir couronné de bandelettes. Pour notre compte, visant à l’utilité, nous aurons recours au poète et au conteur plus austère et moins agréable qui imitera pour nous le ton de l’honnête homme et se conformera, dans son langage, aux règles que nous avons établies dès le début, lorsque nous entreprenions l’éducation de nos guerriers » (p. 149-150). Bref, ne sera toléré dans la Cité idéale de Platon que le poète « plus austère et moins agréable  », bref, le poète moralisant. L’éducation des gardiens doit comporter et intégrer la musique et la gymnastique. Car, les gardiens doivent être à la fois doux et rudes (p. 162).

Qu’insinue donc à nouveau Socrate, si ce n’est cette nécessité pour celui ou celle qui se perd dans l’abstrait de se rasseoir sur terre et d’user de plus de raison, tandis que le guerrier qui use de ses bras, qui aime la confrontation, puisse aussi apprendre les douceurs, entres autres par la musique, afin d’ouvrir son esprit sur autre chose que la guerre. Abstrait et raison, violence et douceur se mêlent dans un jeu d’équilibre qui gouverne l’homme ou la femme de la Cité idéale, mais aussi la Cité idéale elle-même.

La division de la société en classes est, aux yeux de Platon, un « noble mensonge » « d’origine phénicienne » (p. 166).

«  Vous êtes tous frères dans la cité, leur dirons-nous, continuant cette fiction ; mais le dieu qui vous a formés a fait entrer de l’or dans la composition de ceux d’entre vous qui sont capables de commander : aussi sont-ils les plus précieux. Il a mêlé de l’argent dans la composition des auxiliaires ; du fer et de l’airain dans celle des laboureurs et des autres artisans » (p. 166). Se pose la question du commandement au sein de ce mélange social hétéroclite ? À cette question, Platon répond de la manière suivante : « il est évident que les vieillards devront commander et les jeunes obéir » (p. 164).

Établir la hiérarchie par l’or, l’argent et le fer sur les bases d’un désir de gravir les échelons pour atteindre la richesse et ensuite le titre de supérieur, afin d’avoir le privilège de gouverner, doit être pris inversement comme une descente vers les bassesses de l’âme condamnée à raser le sol. Le fer brille plus que l’or et l’argent lorsque la suffisance des besoins l’emporte sur les vices de la démesure. Mieux vaut alors refuser l’élévation de l’ego par les accumulations faisant croire en une valeur de l’ascension sociale sur cette assise ; mieux vaut donc une élévation de l’âme pour la vertu du contentement et de la juste possession. Est-ce dire que Socrate souhaite une Cité pauvre ? Pas du tout. Dans ce dualisme de la richesse et de la pauvreté, ici en préambule au Livre IV, il expose les excès de la première comme une cause de dépravation. Il souhaite un retour à la vie tranquille, à la vie de subsistance, sans pour autant sombrer dans la misère. Ainsi, la pauvreté vantée s’éloigne de l’indigence pour supposer une priorité accordée à ce qui sert réellement à la vie et non pas à ce qui flatte l’orgueil.

Comme l’indique le passage qui suit, les gardiens ne doivent rien posséder en propre.

«  Vois donc, repris-je, si pour être tels ils doivent vivre et se loger de la façon que je vais dire : d’abord aucun deux ne possèdera rien en propre, hors les objets de première nécessité : ensuite aucun n’aura d’habitation ni de magasin où tout le monde ne puisse entrer. Quant à la nourriture nécessaire à des athlètes guerriers sobres et courageux, ils la recevront des autres citoyens, comme salaire de la garde qu’ils assurent, en quantité suffisante pour une année, de sorte à n’en avoir point, de reste et à n’en point manquer ; ils prendront leurs repas ensemble et vivront en commun, comme des soldats en campagne. Pour l’or et l’argent, on leur dira qu’ils ont toujours dans leur âme les métaux qu’ils ont reçus des dieux, qu’ils n’ont pas besoin de ceux des hommes, et qu’il est impie de souiller la possession de l’or divin en la joignant à celle de l’or mortel, parce que beaucoup de crimes ont été commis pour le métal monnayé du vulgaire, tandis que le leur est pur ; qu’à eux seuls entre les habitants de la cité il n’est pas permis de manier et de toucher de l’or’ ni d’aller sous un toit où il s’en trouve, ni d’en porter sur eux, ni de boire dans des coupes d’argent ou d’or ; qu’ainsi ils se sauveront eux-mêmes et sauveront la cité. Au contraire, dès qu’ils auront en propre de la terre, des maisons et de l’argent, de gardiens qu’ils étaient ils deviendront économes et laboureurs, et d’alliés, despotes ennemis des autres citoyens ; ils passeront leur vie à haïr et à être haïs, à comploter et à être en butte-aux complots, craignant beaucoup plus les adversaires du dedans que ceux du dehors, et courant aux extrêmes bords de la ruine, eux et le reste de la cité. Pour toutes ces raisons dirons-nous qu’il faut pourvoir les gardiens de logement et de possessions comme je l’ai indiqué, et ferons-nous une loi en conséquence, ou non ?

Oui, assurément dit-il » (p 168).


La réflexion entreprise par Platon vise à créer et à édicter des règles pour l’avènement d’une cité hiérarchisée, purifiée et harmonieuse. L’âme n’en a que faire de l’or et de l’argent. Ce désir de propriété du métal vulgaire détruit, déchire, empêche la tranquillité d’esprit, pousse vers les bassesses simplement pour le posséder, détourne, en définitive, de la Cité idéale qui aspire à un juste équilibre des passions.


Livre IV

Dans ce quatrième livre, Socrate répond à l’interrogation initiale du livre La république, à savoir : Qu’est-ce que la justice. Il y répond en examinant d’un peu plus près le fondement de la bonne cité. La Cité est « parfaitement bonne » quand elle est « sage, courageuse, tempérante et juste » (p. 179).

La sagesse est « la science de la garde et elle se trouve chez les chefs […] les gardiens parfaits » (p. 180). La Cité « vraiment sage » est « prudente dans ses délibérations » (p. 179). C’est la classe la moins nombreuse (les dirigeants et les gardiens de la Cité) qui gouverne et délibère afin de prendre une décision politique. Le courage se retrouve chez les gardiens. Ce sont eux qui détiennent cette vertu (p. 180). La tempérance correspond à « une maîtrise » et pas n’importe laquelle, celle « de soi-même » (p. 182). En chaque homme nous retrouvons deux parties. Une partie supérieure qui doit commander à la partie inférieure : « la tempérance consiste en cette concorde, harmonie naturelle entre le supérieur et l’inférieur sur le point de savoir qui doit commander, et dans la Cité et dans l’individu » (p. 184). Dans la Cité idéale, «  les désirs de la foule des hommes de peu sont dominés par la sagesse du plus petit nombre des hommes vertueux » (p. 183). Et « la justice consiste à ne détenir que les biens qui nous appartiennent en propre et à n’exercer que notre propre fonction  » (p. 186). L’injustice est le résultat de la confusion dans l’ordre des rapports de domination et de sujétion (confusion des classes sociales) : «  Donc, engendre la justice n’est-ce pas établir selon la nature les rapports de domination et de sujétion entre les divers éléments de l’âme ? Et engendrer l’injustice n’est-ce pas leur permettre de gouverner ou d’être gouvernés l’un par l’autre contre nature ? Sans doute (p. 198).  »

Notre âme est une, mais elle n’est pas simple. Elle se compose de trois parties : celle par laquelle l’âme raisonne (l’élément rationnel) ; celle par laquelle elle aime, a faim, a soif et vole autour des autres désirs (l’élément irrationnel et concupiscence ; et l’élément irascible (celui par lequel nous nous mettons en colère) (p. 192). La colère a la particularité de pouvoir se ranger également du côté de la raison. Il faut quand même la distinguer de la raison en ce sens que les bêtes sauvages, à l’instar des enfants, sont irascibles, mais n’ont pas la raison en partage (p. 193). Platon précise que les trois parties de l’âme correspondent aux trois classes qui composent la Cité : «  il y a dans la cité et dans l’âme de l’individu des parties correspondantes et égales en nombre  » (p. 194). Car l’individu et la Cité ne forment qu’un.

L’individu est courageux, sage ou juste tout comme la Cité. La Cité est juste quand chacune des trois classes s’occupe uniquement de sa tâche propre. Chaque individu est juste lorsque les trois parties de son âme conservent leur place et remplissent leur propre tâche (p. 194). À savoir : la raison doit commander, la colère doit « obéir » et « seconder la raison ». Ces deux parties « commanderont à l’élément concupiscible » (p. 195). Chacun est donc invité à s’occuper de l’unique tâche propre à sa nature.

La Cité et l’individu sont réputés justes quand les trois classes sociales et les parties de l’âme remplissent leur propre tâche et gardent leur place. « Les choses saines engendrent la santé, et les malsaines la maladie. […] De même les actions justes n’engendrent-elles pas la justice, et les injustes l’injustice ? Si, nécessairement. Or, engendrer la santé c’est établir selon la nature les rapports de domination et de sujétion entre les divers éléments du corps ; engendrer la maladie c’est leur permettre de gouverner ou d’être gouvernés l’un par l’autre contre nature » (p. 197-198). La santé est donc assurée lorsqu’il y a de bons rapports de domination entre les divers éléments du corps. La « vertu » consiste par conséquent, selon Platon, dans l’établissement et le respect des bons rapports de domination entre les diverses parties de l’âme et les diverses classes sociales (p. 198). « […] (l)a vertu est, ce semble, santé, beauté, bonne disposition de l’âme, et le vice maladie, laideur et faiblesse » (p. 198).

Au sujet des constitutions politiques, Platon nous informe qu’il se pourrait qu’il y ait autant de sortes d’âmes que de constitutions : c’est-à-dire, « cinq ».

«  Il se pourrait […] qu’il y eût autant d’espèces d’âmes qu’il y a de constitutions politiques. Et combien ? Cinq espèces de constitutions et cinq espèces d’âmes » (p. 198-199). Quelle est pour Platon la meilleure constitution ? C’est selon la monarchie (lorsqu’un homme surpasse remarquablement les autres) et l’aristocratie (lorsque plusieurs hommes surpassent les autres) : « Voici : la constitution que nous avons décrite en est une, bien qu’on la puisse appeler de deux noms. Si, en effet, il y a un homme parmi les chefs qui surpasse remarquablement les autres, on la nomme monarchie, s’il y en a plusieurs, aristocratie. C’est exact » (p. 199).

Rapport de domination, rapport d’autorité, rapport politique, dans une articulation de la tête de la Cité avec ses membres constituants, comme cela doit se passer chez l’individu qui a le devoir de prioriser sa raison sur ses appétits, afin que ses actions se conforment aux vertus. Il faut donc que la ou les personnes qui surpassent les autres le soient effectivement pour de bonnes raisons, sinon sur quoi justifieraient-elles leur droit de gouverner ?

Yvan Perrier

Guylain Bernier

10 octobre 2020

yvan_perrier@hotmail.com

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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