Édition du 21 septembre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Environnement

La sobriété d’abord, l’électrification ensuite

DES UNIVERSITAIRES / (9e de 15) Le système énergétique ‒ soit la production, le transport et la consommation d’énergie ‒ est responsable de 72 % des émissions totales de gaz à effet de serre (GES) du Québec (État de l’énergie au Québec 2021, Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal). Le pétrole et le gaz, consommés principalement dans les secteurs des transports et de l’industrie, produisent presque 100 % de ces émissions.

Bruno Detuncq*
Professeur à la retraite de l’École Polytechnique de Montréal
Carole Dupuis*
Administratrice et présidente sortante du C.A. du Front commun pour la transition énergétique

Nous affranchir des énergies fossiles par l’électrification tous azimuts serait-il donc la voie royale vers la carboneutralité du Québec ? Malheureusement non.

La Feuille de route vers un Québec ZéN (zéro émission nette) du Front commun pour la transition énergétique propose une vision soutenable : la sobriété d’abord, l’électrification ensuite. Il existe en effet au Québec un immense potentiel de réduction de la demande d’énergie, que l’on se doit d’exploiter au maximum avant de recourir au développement massif d’énergies de substitution.

Environ 52 % de l’énergie primaire disponible au Québec est consommée en pure perte d’énergie — surtout sous forme de chaleur — sans offrir aucun service énergétique. À cette inefficacité inhérente aux technologies utilisées s’ajoute le gaspillage d’énergie au quotidien : énergie dissipée par des voitures bloquées dans la congestion avec une seule personne à bord ; énergie dilapidée pour produire des aliments qui ne se rendront jamais sur la table ; énergie utilisée pour fabriquer des objets qui ne serviront qu’une fois ou deviendront rapidement obsolètes, etc.

Continuer à produire toujours plus d’énergie dans le but de maintenir ce gaspillage systémique serait une aberration, même s’il s’agit d’énergies renouvelables destinées à remplacer des énergies fossiles : toute production ou consommation d’énergie a un coût environnemental et social considérable.

Les coûts cachés des énergies renouvelables

La construction d’installations hydroélectriques a d’importantes conséquences climatiques et écologiques : production de méthane associée à l’inondation des terres, dommages aux écosystèmes, etc. Au Québec, elle s’est réalisée au prix de l’abandon de territoires ancestraux par des communautés autochtones dont les modes de vie ont été altérés de façon permanente. Ce côté sombre de l’histoire de l’hydroélectricité ne doit pas être oublié et ne doit plus être reproduit sous prétexte de vouloir accroître notre capacité énergétique.

De même, l’extraction des métaux nécessaires aux véhicules électriques et aux batteries de stockage d’énergie soulève des enjeux majeurs de pollution minière, de destruction de milieux de vie et de droits humains, ici et ailleurs. Les combats acharnés menés à Grenville-sur-la-Rouge<https://ici.radio-canada.ca/nouvell...> , à Saint-Michel-des-Saints<https://ici.radio-canada.ca/nouvell...> et La Motte<https://ici.radio-canada.ca/nouvell...> contre des projets de mines de graphite et de lithium rappellent douloureusement que l’électrification n’est pas un chemin pavé de roses.

Les biocombustibles ne sont pas non plus une solution miracle de remplacement des combustibles fossiles. Notamment, le gaz manufacturé que l’industrie et les gouvernements appellent gaz naturel renouvelable (GNR) ne remplacera jamais qu’une petite fraction du gaz fossile présentement consommé au Québec. Son développement doit être strictement balisé et respecter le principe de précaution, sinon il risque de se faire au détriment du compostage, de la biodiversité et du stockage du carbone en forêt, dans les arbres et le sol, ce qui serait un navrant non-sens écologique.

La sobriété énergétique : comment ?

La sobriété énergétique va beaucoup plus loin que l’efficacité énergétique puisqu’elle a pour objet de réduire en amont la demande d’énergie. Par exemple, la sobriété énergétique mène à l’élimination des objets et contenants à usage unique. Elle se pratique en transport en favorisant le télétravail, l’achat local, les modes de déplacement actifs et collectifs ainsi que la densification et la mixité des milieux habités. Dans le secteur du bâtiment, elle se concrétise par l’atteinte du carbone zéro pour les constructions neuves et existantes ainsi que sur toute la vie utile des bâtiments.

En axant ses politiques énergétiques sur la sobriété, le Québec pourra, sans harnacher de nouvelles rivières, répondre aux besoins découlant de l’électrification de la mobilité et de nouveaux secteurs industriels. Il pourra aussi faire face à une éventuelle diminution de la puissance disponible au terme du contrat d’Hydro-Québec avec Terre-Neuve-et-Labrador en 2042.

La sobriété devra également se combiner à l’éducation pour rallier la population à la cause et permettre au Québec de combler ses besoins de puissance de pointe sans recourir aux énergies fossiles. De plus, l’utilisation des technologies d’électrolyse de l’eau pour produire de l’hydrogène permettrait de stocker de l’énergie lorsque la demande est faible et de l’utiliser lors des périodes de pointe. Enfin, le recours à des technologies telles que les chauffe-eau solaires, la géothermie et la biomasse résiduelle pourraient contribuer à limiter la demande de pointe en hydroélectricité.

Productivité énergétique et effet rebond

La productivité énergétique est une avenue séduisante à première vue : en la rehaussant, on peut produire la même quantité de biens ou services tout en consommant moins d’énergie. Néanmoins, la productivité énergétique entraîne souvent un accroissement de la production, ce qui a pour conséquence à terme que la consommation d’énergie ne diminue pas et a même tendance à augmenter. C’est l’effet rebond qu’il faut éviter à tout prix.

En somme

Dans sa Feuille de route vers un Québec ZéN, le Front commun résume ainsi sa vision à terme du système énergétique zéro émission nette de demain :

* Nos besoins totaux d’énergie auront diminué d’au moins 50 %. L’énergie consommée sera renouvelable à presque 100 %.
* L’hydroélectricité comblera la majorité de la demande, complétée par la géothermie, l’éolien, le solaire ainsi que la biomasse résiduelle.
* Nous produirons de petites quantités de biocombustibles tout en respectant les écosystèmes et en n’interférant pas avec la production alimentaire.

Afin de réaliser cette vision, la Feuille de route propose les balises suivantes :

* Prioriser les initiatives qui jumellent la réduction de la demande d’énergie et la conversion de sa production au 100 % renouvelable.
* Insérer dans le réseau de production hydroélectrique des composantes de stockage afin de répondre aux pointes de demande et aux enjeux d’intermittence de la production solaire et éolienne.
* Électrifier graduellement tous les usages convertibles des combustibles fossiles, en fonction d’un plafond décroissant de consommation de ces derniers.

Enfin, la Feuille de route résume ainsi les erreurs qui empêcheraient le Québec de réussir sa transition énergétique :

* Investir dans la production d’énergie — même renouvelable — au détriment d’investissements dans la sobriété.
* Continuer à financer de nouvelles infrastructures gazières ou des conversions au gaz.
* Autoriser la production d’hydrocarbures au Québec ou la construction de nouvelles infrastructures permettant le transport ou le traitement des produits pétroliers et gaziers.
* Retarder la conversion des réseaux autonomes <https://transitionenergetique.gouv....> vers les énergies renouvelables.
* Compter sur une approche à courte vue plutôt<https://transitionenergetique.gouv....> que sur une approche systémique de gestion de l’énergie, des ressources et du territoire.

La Feuille de route Québec ZéN propose aux gouvernements, aux organisations et à la population de nombreuses actions spécifiques qui découlent directement des principes résumés plus haut. Pour en savoir plus, nous vous invitons à lire le texte complet de la Feuille de route<https://www.pourlatransitionenerget...> .
Questions ou commentaires ?

Ce texte fait partie d’une série de 15 articles qui visent à faire connaître la Feuille de route pour la transition du Québec vers la carboneutralité Québec ZéN 2.0<https://www.lesoleil.com/opinions/p...> . Ce projet a été élaboré par des membres du Front commun pour la transition énergétique<https://www.pourlatransitionenerget...> et leurs allié.e.s. Créé en 2015, le Front commun regroupe 90 organisations environnementales, citoyennes, syndicales, communautaires et étudiantes représentant 1,8 million de personnes au Québec.
* Membre du regroupement Des Universitaires<https://desuniversitaires.org>

Carole Dupuis

Militante du Réseau vigilance hydrocarbures du Québec.

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