Édition du 11 juin 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Environnement

Le climat se réchauffe, gardons la tête froide !

La prégnance de la question écologique dans le débat public s’accompagne, comme l’explique l’auteur de cette tribune, d’un certain nombre d’idées reçues. Or, malgré la bonne volonté qui les porte, ces présupposés menacent de faire échouer l’objectif d’en « finir au plus tôt avec cette forme de vie sociale dévastatrice que nous appelons capitalisme ».

Yves-Marie Abraham est professeur de sociologie à HEC Montréal, où il offre un cours de 2e cycle sur la décroissance.

Tiré de Reporterre.

Alors que la question écologique ne cesse de gagner en importance dans le débat public, au Québec comme ailleurs, certaines mises en garde s’imposent. Les positions dominantes dans ce débat pourraient bien en effet conduire à toutes sortes d’égarements et de dérives, que nous aurions intérêt à éviter. [1]

1. Il n’y a pas de « crise » climatique, mais une nouvelle période de l’histoire terrestre

Les géologues sont formels. La Terre est entrée désormais dans une nouvelle période de son histoire : l’anthropocène. Par ce terme, il s’agit de souligner le fait que l’ensemble des composantes géologiques de notre planète (atmosphère, hydrosphère, lithosphère, biosphère…) est bouleversé par l’activité humaine. À trop se focaliser sur le dérèglement climatique, on risque donc de passer à côté de l’ampleur du désastre en cours et de son caractère systémique. Le problème écologique ne sera pas résolu ni même atténué en traitant de manière séparée ses différentes dimensions. Par ailleurs, nous n’avons pas affaire à une « crise » ponctuelle, mais à des modifications profondes et irréversibles du corps céleste qui nous abrite. Il n’y aura pas de retour à la « normale », c’est-à-dire à la situation géologique qui prévalait par exemple au début de l’Holocène, il y a 11.000 ans, ou même encore il y a 200 ans, au tout début de la révolution industrielle. Désormais, sur cette Terre, rien ne sera plus comme avant. Prenons-en acte si nous voulons être à la hauteur des défis que nous avons à relever. [2]

2. L’environnement n’existe pas, « nous sommes la nature »

Partout, le même commandement, répété sans cesse tel un mantra : « Protégeons notre environnement ! » Il n’est pas certain qu’il faille se réjouir de la prolifération d’un tel discours, aussi bien intentionné soit-il. S’exprime en effet dans ces quelques mots un rapport au monde qui n’est pas pour rien dans la catastrophe en cours. N’est-ce pas en effet parce que nous avons appris à envisager la Terre et tous les êtres non humains qui la peuplent comme un simple « environnement », que nous avons pu les traiter jusqu’ici avec une telle violence et une telle désinvolture ? Alors que nous sommes en train de redécouvrir à nos dépens que nos corps sont constitués de cette eau, de cet air et de cette terre que nous polluons et détruisons sans vergogne, il est plus que temps de définir autrement notre rapport à la nature. Il ne s’agit pas de s’y « reconnecter », comme on l’entend aussi trop souvent, mais d’admettre que nous en faisons étroitement partie, même si le mode de vie « hors sol » subi par la plupart d’entre nous tend à nous le faire oublier. Adopter ce slogan écologiste radical serait un bon début : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ! »

3. La croissance est une nécessité, pour le moment

Tout montre qu’il n’est pas possible de combiner croissance économique et respect des limites biophysiques de notre planète. D’où la pertinence de la critique de la croissance, qui connaît actuellement un succès grandissant. Cependant, cette critique tend trop souvent à réduire la quête de croissance à un « dogme », c’est-à-dire à une sorte de croyance irrationnelle qu’il suffirait de déconstruire intellectuellement pour s’en débarrasser. Ce n’est malheureusement pas aussi simple. Nos sociétés, telles qu’elles sont conçues actuellement, ont effectivement besoin de croissance économique. Lorsqu’il y a récession ou même stagnation, rien ne va plus ou tout va encore plus mal. En finir avec la course à la croissance suppose donc une transformation complète de nos manières de vivre ensemble. Cela n’a rien d’impossible — les sociétés de croissance sont une invention récente de l’histoire de l’humanité (trois siècles à peine !). Mais la « décolonisation de l’imaginaire » que nous invitent à accomplir les objecteurs de croissance ne suffira pas. Il s’agit bel et bien de mener une révolution, ce que trop peu de discours écologistes assument.

4. La vie humaine sur Terre doit valoir la peine d’être vécue

Vouloir imposer l’écologie comme la priorité absolue sur le plan politique, comme le réclament de plus en plus de voix, n’est pas sans danger. Certes, il est évidemment crucial de préserver les conditions de possibilité de la vie humaine sur Terre. Encore faut-il que cette vie vaille la peine d’être vécue, par toutes et tous. Si l’impératif écologique s’impose sans souci d’œuvrer, dans le même mouvement, à la mise en place de formes de vie sociale réellement égalitaires et démocratiques, le pire est à craindre. La plus grande vigilance est donc de mise à l’égard de ces appels pressants lancés aux gouvernements pour qu’ils nous forcent à emprunter le droit chemin écologique, comme si la destruction de la planète n’était que la conséquence de comportements immatures de notre part. Outre qu’elles passent généralement à côté de la cause du problème (le système productiviste dont nous sommes les rouages) et prêtent aux États une rationalité dont ils sont dépourvus, de telles revendications et l’écho important qu’elles rencontrent sont la porte ouverte à l’instauration de régimes politiques encore plus technocratiques, inégalitaires et autoritaires qu’ils ne le sont aujourd’hui. Si nous en arrivions là, comme le craignait l’écologiste Bernard Charbonneau, « la fin du monde serait vraiment une grâce ».

5. Acceptons de faire le deuil de notre civilisation

Le rapport Meadows l’annonçait en 1972, les études plus récentes le confirment : notre civilisation est condamnée à l’effondrement. Plus vite nous en ferons le deuil, plus vite nous pourrons commencer à bâtir des sociétés radicalement différentes de celles que nous connaissons, libérées notamment de la nécessité d’accumuler sans fin du capital et d’accroître toujours plus notre puissance technoscientifique. Toutefois, il n’est pas de deuil qui s’accomplisse sans désespoir. Acceptons donc cette émotion comme un passage obligé, plutôt que de chercher à la fuir en prêtant l’oreille à tous ces discours optimistes qui visent à nous convaincre que cette civilisation a encore un bel avenir devant elle pourvu seulement que nous fassions preuve d’un peu de bonne volonté écocitoyenne et que nous gardions confiance dans les progrès de la technique. Ces promesses, dont les formes les plus raffinées se nomment « développement durable », « croissance verte » ou « économie circulaire », ne sont pas seulement fallacieuses. Elles sont aussi dangereuses parce que rassurantes. Or, la situation est telle désormais que, si nous tenons à la vie, rien n’est plus urgent que de prendre peur et de se battre de toutes nos forces pour tenter d’en finir au plus tôt avec cette forme de vie sociale dévastatrice que nous appelons capitalisme.

Notes

[1] Une première version de ce texte a été publiée à l’automne 2018 dans Fractures, bulletin des membres de l’IRIS.

[2] Au-delà de ces mérites, le terme anthropocène présente le grave défaut de mettre en cause l’espèce humaine tout entière, alors qu’il conviendrait davantage de souligner dans cette affaire la responsabilité de l’Occident moderne et de ceux qui en sont les maîtres depuis plusieurs siècles : les capitalistes.

Yves-Marie Abraham

Yves-Marie Abraham est professeur de sociologie à HEC Montréal, où il offre un cours de 2e cycle sur la décroissance.

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