Édition du 24 novembre 2020

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Le politique de Platon

Sur la royauté et typologie des régimes politiques selon Platon (Texte 18)

Platon. 2003. Le politique. Paris : GF Flammarion, 322 p.

Dans ce dialogue de la troisième période (370-347), Platon définit ce à quoi correspond, selon lui, l’homme politique idéal, c’est-à-dire l’homme politique royal. Ce dialogue nous met en présence des personnages suivants : Socrate, le mathématicien et philosophe Théétète (d’Athènes), Théodore de Cyrène (mathématicien et philosophe, disciple de Protagoras et précepteur de Socrate), un Étranger d’Élée (philosophe) et Socrate (dit le jeune). Après avoir défini le sophiste dans l’ouvrage éponyme, le personnage l’Étranger poursuit sa réflexion et met tout en œuvre pour définir le politique ou, pour être plus précis, l’homme politique. Ce sera à travers la méthode par rassemblement et division que sera menée cette tâche. Platon soutient que pour être en mesure de maîtriser la compétence de la politique et de pouvoir conduire la cité à l’excellence et au bonheur, il faut être, philosophe. Il élimine par conséquent les sophistes qui se présentent comme les principaux prétendants au pouvoir. De manière plus précise, Platon se demande ici quel est le rôle du politique dans sa vision de son État idéal ? Ce dialogue se clôt sur des considérations sur la bonne constitution politique de la cité et sur une sévère critique de la démocratie posée comme correspondant au pire des régimes politiques. Platon déploie dans cet ouvrage trois outils principaux : la division par une succession de dichotomies, le recours au mythe et l’utilisation d’un paradigme, c’est-à-dire le recours à une image analogique qui permet de cerner et de définir la mission spécifique du politique. La lecture de l’ouvrage permet de constater qu’il n’est ni facile et ni simple de le politikos en raison du fait que son action s’applique sur plusieurs domaines et que ce serait une erreur de le réduire à l’un deux.

Les personnages qui participent au présent dialogue tentent de cerner les compétences spécifiques de l’homme politique. Il s’agit de quelque chose de complexe. L’homme politique ne se laisse pas cerner ou définir par l’exercice d’une seule tâche. Son champ d’action porte sur de nombreux domaines et ce serait une erreur de le réduire uniquement à l’un d’eux. Pour cerner le politique, Platon procède en déposant une touche à la fois ou en présentant une qualité à la fois. Le portrait d’ensemble du politique devient clair une fois la lecture de l’ouvrage terminé. Il s’agit d’abord d’un savant. Se pose dès lors la question de la science qu’il doit détenir. Ce sera à travers un long exposé dichotomique, à travers un jeu de la division, que Platon va chercher à mieux circonscrire cette science du politique.

Nous sommes ici en présence d’un dialogue entre Socrate (le jeune) et l’Étranger. Platon s’interroge sur l’importance de la loi dans la cité. Il développe l’idée selon laquelle le législateur, à l’instar du médecin, ne doit subir aucune entrave dans l’exercice de son art. Il doit être complètement libre de consigner par écrit ses ordonnances. Les conditions dans lesquelles évoluent le patient et le peuple pouvant changer, il en va de même pour le médecin et le législateur, les remèdes à imposer peuvent être modifiés en tout temps. Platon reste toujours ferme et très attaché à l’idée selon laquelle l’art de la législation ne peut être pratiqué que par une infime minorité. Selon lui, la majorité des hommes ne sont pas en mesure de se gouverner eux-mêmes, ils ne peuvent par conséquent voter les bonnes lois. Mais, si le gouvernement doit être confié à un seul ou à une minorité d’hommes, celui-ci ou ceux-ci doivent maîtriser la science qui permet de gouverner au profit de l’ensemble de la cité. Le législateur, à l’instar du médecin, n’a pas à persuader le citoyen (ou le patient) de la pertinence de ses décisions. Le législateur peut faire violence aux citoyens et leur imposer les lois réputées « meilleures », même si les citoyens s’y opposent. Le consentement des citoyens à la loi n’a rien à voir avec la valeur et l’autorité d’une loi. Ces deux aspects reposent uniquement sur l’essence de la loi, à savoir : sa correspondance avec la justice. Le législateur doit donc se limiter à rédiger ou à promulguer les lois les plus utiles à la cité sans tenir compte de l’opinion des citoyens.

Platon définit le politique comme un pasteur. Pourquoi ? Parce que le peuple est posé comme étant l’équivalent d’un troupeau. Puisqu’il en est ainsi, le rôle du politique est d’abord vu comme étant l’élevage d’un troupeau et pas n’importe quel, le troupeau humain. Le problème avec cette première définition est que l’art royal de la politique se trouve confondu avec d’autres arts. D’autres personnalités de la cité participent également à l’élevage du troupeau humain, comme les boulangers, les commerçants, etc. Comment s’y prendre pour mieux cerner et définir le rôle du politique ?

Platon décrit deux états du monde. Dans l’un, le monde est dirigé par le Dieu Cronos. Tout dans ce monde va pour le mieux. Le vivant sort de la terre et, en cet état, les hommes ne manquent de rien. Dans le second état du monde, Dieu laisse les humains vivre à sa guise, et le cycle de la vie va en se dégradant. Dieu a tout laissé à l’homme de quoi pouvoir s’en sortir : les arts dont l’art politique. Le rôle du politique consiste à diriger le monde en imitant Dieu à l’aide de l’art politique qui lui est offert. Conscient de n’être qu’un pasteur humain, le politique doit imiter les pasteurs divins qui étaient au pouvoir sous le règne de Cronos.

Les hommes ne peuvent accéder à la science, ou si certains peuvent accéder à une certaine connaissance, comme les philosophes, jamais ils ne pourront atteindre sur cette terre la même connaissance que les dieux. C’est pourquoi ils doivent se contenter d’imiter ce qui leur est supérieur. Après avoir raconté ce mythe, le personnage l’Étranger va se rendre compte que lui et le jeune Socrate se sont mépris sur un point : ils ont comparé le politique aux pasteurs de l’ancien temps. Cette définition ne peut pas être adoptée. Le travail de définition doit par conséquent se poursuivre.

Platon distingue les arts pouvant être apparentés à l’art politique, parmi lesquels apparaissent l’art militaire, l’art juridique et la rhétorique. Platon est affirmatif ici : c’est l’art politique qui doit commander à ces arts, quand ils doivent servir. Le chef militaire ne doit pas décider de son propre chef de ses actions : il appartient au politique de lui dicter sa conduite. Le rôle des juges se limite à «  juger des contrats, d’après toutes les lois existantes qu’elle a reçue du roi législateur  ». Le politique s’appuie sur la rhétorique. C’est cet art qui a « le pouvoir de persuader la foule et la populace en leur confiant des fables au lieu de les instruire ». Puisque la rhétorique a le pouvoir de donner au faux l’apparence du vrai, elle doit être subordonnée à la politique. Il en va de même pour toutes les autres sciences. L’art politique apparaît comme la science suprême à laquelle toutes les autres sciences sont subordonnées. Tout au long du dialogue, Platon attaque de manière acerbe les sophistes qu’il qualifie de « bons à rien » et de « discoureurs en l’air ».

On retrouve ici, comme dans le livre La République, une sorte d’architecture pyramidale où tout est subordonné au détenteur de la science suprême, ou à celui capable de contempler l’Idée du Bien.


Typologie des régimes politiques selon Platon

Platon distingue trois types de constitutions selon le nombre de ceux qui y ont le pouvoir : le pouvoir d’un seul homme, le pouvoir détenu par une infime minorité et le régime où le pouvoir est entre les mains du plus grand nombre. Ces trois constitutions se dédoublent ensuite en fonction de leur légalité, c’est-à-dire par rapport au critère du respect de la loi en vigueur. La monarchie (le pouvoir d’un seul) devient ainsi royauté si légale et tyrannie, sinon le gouvernement du petit nombre, aristocratie (respect de la loi) ou oligarchie (non-respect de la loi), et la démocratie (le pouvoir exercé par le plus grand nombre) réglée ou non réglée (insérer ici les typologies d’Hérodote et de Polybe). On obtient donc six types de constitutions auxquelles s’en ajoute une septième, qui est celle de la constitution du gouvernement scientifique. Pour Platon, la monarchie est nettement le meilleur régime politique (p. 187-188).

Mais comment en arriver à parler d’une royauté chez Platon, alors que cette désignation médiévale le dépasse dans son horizon temporel inaccessible ? Simplement parce qu’un roi ou une reine représente l’archétype de son souhait politique, c’est-à-dire une utopie propre à son présent qui a su traverser les âges pour finalement aboutir dans notre langage sous cette forme qui demeure certes peu satisfaisante, en songeant à l’amplitude du personnage dit supérieur et philosophe appelé à « trôner » au-dessus de la multitude. Et encore, comment parler de gouvernement scientifique ? Une substitution aisée entre « scientifique » et « savoir » faciliterait l’ancrage historique, dans la mesure où Platon prêche l’activité philosophique dans une recherche constante de la vérité, donc d’un savoir acquis et utile pour le développement de l’individu et de sa cité.

Cela dit, continuons avec les mots qui font notre affaire et avouons que l’art du politique étant une science, la vraie cité possède donc un gouvernement scientifique, ou plutôt un gouverneur scientifique : quelqu’un qui saura gouverner la cité en se réglant sur la science politique. Là est donc le rôle du politique : gouverner sa cité en imitant le vrai gouvernement, le seul valable, c’est-à-dire le scientifique. Platon est en effet conscient que depuis que Cronos a laissé le monde livré à lui même, on ne peut qu’approcher ce modèle idéal. Par conséquent, il faut choisir le régime le moins mauvais, et le politique doit en son sein tâcher d’imiter au mieux la science politique, en se gardant de tout abus de pouvoir, c’est-à-dire en n’utilisant pas sa position avantageuse dans d’autres fins que celles de suivre la science.

Le vrai politique devra donc gouverner en imitant la science politique et pourra le faire à l’encontre de la volonté de ses sujets (de la même manière que le médecin agit parfois à l’encontre de la volonté de son patient) et aussi avec ou sans loi, le cas échéant. En effet, le politique a le droit de s’affranchir du cadre prescrit par la loi s’il le juge nécessaire. La loi ne pouvant s’appliquer que dans le cadre général, mais jamais dans le cadre particulier, elle est un frein à la science et à la science politique qui doivent l’outrepasser, si ce qui est dit par la loi s’avère désuet au regard de ce qu’indique la science.

Conclusion

Avec les ouvrages que sont La République, Le politique et Les lois, la vocation philosophique de la politique paraît incontestable. La philosophie est posée par Platon comme la discipline qui permet d’accéder au savoir vrai de ce qui est et du droit gouvernement de la cité.

Le livre Le politique insiste sur le fait que seul un gouvernement savant de la cité est à même de lui procurer la vertu. Comment procéder pour permettre à la cité d’atteindre l’excellence qu’est son unité ? Pour Platon, une compétence technique ne se limite pas à l’activité pratique de sa mise en œuvre. Elle embrasse la condition de cette activité qui correspond à son objet scientifique. Platon affirme que la cité et sa constitution ne peuvent être produites ou ordonnées que par un savant qui en possède la connaissance appropriée et adéquate. Dès lors, la définition de la technique politique se présente nécessairement comme une définition de la science politique.

Platon définit ici le politique comme un pasteur d’hommes, un pasteur du troupeau humain. Il existe d’autres espèces de pasteurs parmi les humains (les pédagogues, les médecins) que Platon présente comme des rivaux à l’homme politique. Se pose dès lors une nouvelle question à laquelle va tenter de répondre Platon : comment mieux définir le rôle du politique ? Le recours au mythe permet d’approfondir l’enquête au sujet des caractéristiques du politique.

Le politique est vu comme un savant, possédant la science politique, ou devant tenter de l’imiter. La politique relève de la pensée. Le fait de diriger une cité ou de conduire une armée ne suffit pas pour faire un homme politique. La science politique a pour vocation de diriger toutes les activités pratiques de la vie en société et, pour cela, son savoir se situe au-delà de toutes ces techniques. Son rôle est d’appliquer cette science le mieux possible en imitant les pasteurs divins chargés du troupeau humain qui régnaient du temps de Cronos.

Le politique idéal aux yeux de Platon est un Roi en raison du fait qu’il est plus probable de trouver la science du politique chez un seul homme plutôt que chez plusieurs. Il est Roi, pasteur, mais aussi tisserand. Il se doit de mêler les caractères contraires au mieux, c’est-à-dire la tempérance et le courage, pour arriver à une certaine unité d’un type. Pour cela, il ne doit en aucun cas laisser les mariages se faire librement. Il ne doit pas craindre d’éliminer les éléments qu’il jugera mauvais pour la composition de son tissu. Il ne doit pas hésiter à outrepasser ou à modifier unilatéralement la loi s’il le juge nécessaire, car lui seul détient dans le groupe la science du politique. La loi, fruit de la coutume et des hommes, ne saurait prétendre à une vérité absolue. Pour arriver à ses fins, l’homme royal ne doit pas oublier que toutes les autres sciences sont à son service.

On gardera à l’esprit qu’un tel homme omniscient est absolument impossible à trouver. Si toutefois un tel homme se présentait, Platon postule que le peuple s’empresserait à coup sûr de le porter aux commandes de la cité.

Yvan Perrier

Guylain Bernier

15 novembre 2020

yvan_perrier@hotmail.com

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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