Édition du 21 janvier 2020

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Le blogue de Pierre Beaudet

Le printemps !?!?

Maintenant que nous sommes au cœur de l’hiver, qu’on se gèle les oreilles et qu’on s’échine à pelleter son perron, il est difficile d’imaginer qu’un jour, cela ne sera plus comme cela ! Je crois que le cerveau humain est ainsi conçu pour ramasser nos énergies vacillantes et faire face aux urgences du jour. On a de la difficulté à regarder devant, et aussi à regarder derrière. Au-delà de ce réflexe normal, les humains ont aussi appris à réfléchir. C’est là qu’entre en jeu le travail de l’intellect, qui n’est certes pas réservé aux intellectuels de profession, mais qui appartient à monsieur-madame-tout-le-monde. Le passé est relu au présent, le présent devient ce qui pourrait être, le pas-encore-mais-peut-être-que, comme le disait Walter Benjamin, un grand cerveau oublié des années 1930.

Ça nous ramène au printemps, mais pas seulement celui qui doit, un jour, succéder à l’hiver. En 2012, on en a eu pour notre argent. Les étudiant-es ont tenu tête, tellement qu’ils et elles ont réveillé la citoyenneté un peu endormie. On ne peut pas dire que tout le monde était du même point de vue, mais pendant quelques temps, l’opinion a basculé à gauche. Comme cela était survenu au printemps 2001 au moment où nous étions des milliers à organiser le Sommet des peuples des Amériques.

Dans ces moments privilégiés, plusieurs choses se passent en même temps. Il y a le « travail de fourmi ». C’est l’effort de ceux et celles qui ne font pas nécessairement de grands discours mais qui organisent, pas à pas. C’est une œuvre presque toujours invisible, qui demande de la détermination, mais aussi de la modestie. Pour organiser, il faut écouter, savoir ne pas donner des leçons, éviter les discours démagogiques, faciles. C’est ce qu’a fait l’ASSÉ en 2012

Ceux et celles qui dont des discours sont importants également. Cela prend des gens qui ont un certain flair, qui sont audacieux et qui trouvent le ton juste. En général, la population n’aime pas les n’y-à-qu’ça-istes, qui se moquent de tout le monde sauf d’eux-mêmes. Les bons discoureurs disent les choses simplement et mettent de l’avant des solutions, et pas seulement un discours critique. Vous vous souvenez d’un certain Gabriel et d’une certaine Martine ?

À côté des organisateurs et des discoureurs, il faut qu’il y ait un réel effort au niveau de la pensée. Les solutions existent, mais en général, elles ne sont pas nécessairement simples, même si elles ne sont pas si compliquées que cela. Ces solutions, il faut qu’on les voie à notre portée, pas seulement dans un avenir glorieux mais lointain. Aussi, les gens ne sont pas fous, ils savent bien qu’on ne peut pas tout faire dans notre société « réellement existante ». Une petite victoire, c’est surtout une grande victoire, car on a avancé, on n’est pas restés figés. Ça me fait penser aux décisions des étudiant-es quand ils et elles ont décidé de suspendre leur grève au tournant de l’été 2012. Quand tout cela se combine, une organisation les deux pieds sur terre, des porte-paroles qui sont crédibles, des analyses et des stratégies sensées, on est prêts, mais encore là, il faut compter sur d’autres facteurs.

On disait à l’époque, la transformation survient à un moment où ceux « d’en bas » ne veulent plus, et où ceux « d’en haut » ne peuvent plus. Dit autrement, il est nécessaire que les dominés soient en colère et que les dominants soient désarçonnés. Cette situation chaotique est bien sûr provoquée par l’intelligence des résistances, mais elle a des causes plus profondes, lorsqu’une crise morale et culturelle frappe le pouvoir. Si ce facteur n’est pas présent, il faut faire attention pour ne pas démarrer des confrontations qui se retourneront contre le mouvement populaire. Ce n’est pas toujours évident, et il faut alors faire attention à un autre danger, celui de se sentir battus d’avance et de se résigner.

Nous voici donc à un carrefour. Plusieurs des conditions, mais pas nécessairement toutes, sont présentes pour que le printemps 2015 débouche sur un grand mouvement populaire. Il y a avec tous les facteurs mentionnés une grande convergence entre plusieurs mouvements et secteurs de la société. Il y a avec QS une présence du mouvement populaire dans l’espace institutionnel, qui n’est pas une panacée, mais qui peut aider. Il y a de bonnes têtes, de bonnes analyses et surtout, un sérieux travail d’organisation. Les dominants derrière une apparente unanimité deviennent hésitants, contradictoires. Certains constatent même l’impact négatif des absurdes politiques d’austérité. Pour autant, il faut se méfier de nous-mêmes, garder une certaine réserve et être capables de constater les failles dans nos armures. Surtout, il faut savoir qu’on est dans un marathon, et non dans un sprint, qu’il n’y a pas de raccourci ni de solution magique.

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