4 janvier 2026 | Source
1. La chronique d’une attaque annoncées
L’intervention militaire des États-Unis contre le Venezuela, culminant avec l’enlèvement de Nicolás Maduro le 3 janvier 2026, est en préparation depuis longtemps. Dans un article publié dans Carta Capital en février 2019, intitulé « Donald Trump, la fin du globalisme et la crise au Venezuela », j’affirmais déjà que le président révélait avec une franchise inédite les véritables objectifs de l’impérialisme états-unien : non pas la défense de la démocratie ou des droits humains, ni le respect (sélectif) du droit international fondé sur l’idéologie libérale, mais le contrôle de ressources à haute valeur stratégique et économique. Déjà à cette époque, Trump critiquait ouvertement ses prédécesseurs pour ne pas avoir « pris le pétrole » du Venezuela ou de l’Irak, ou les terres rares de l’Afghanistan, exposant une logique prédatrice que le discours libéral dissimulait habituellement.
En janvier 2013, Trump tweetait : « Je n’arrive toujours pas à croire que nous soyons sortis d’Irak sans le pétrole. » Lors d’un débat avec Hillary Clinton en septembre 2016, il proposait un retour au XIXᵉ siècle : « La coutume voulait que le vainqueur prenne le butin. Aujourd’hui, il n’y a plus de vainqueur… Mais moi, j’ai toujours dit : prenez le pétrole. »
Déjà président, Trump insista à deux reprises auprès du président irakien pour qu’il cède davantage de pétrole en compensation des coûts de la guerre. L’ancien conseiller à la sécurité nationale H. R. McMaster l’aurait réprimandé lors de la seconde tentative : « C’est mauvais pour la réputation américaine, ça va effrayer nos alliés… et nous faire passer pour des criminels et des voleurs. » En janvier 2019, le vice-président Mike Pence déclara que Trump « n’était pas un partisan » des interventions extérieures, sauf « dans cet hémisphère » (le fameux « arrière-cour »).
C’était le présage de la doctrine Donroe. Toujours en janvier 2019, le conseiller à la sécurité nationale John Bolton déclara : « Nous sommes en discussion avec de grandes entreprises pétrolières américaines… Le Venezuela fait partie des trois pays que j’ai appelés la Troïka de la tyrannie (avec le Nicaragua et Cuba). Cela ferait une énorme différence pour les États-Unis sur le plan économique si nous pouvions faire en sorte que les compagnies pétrolières américaines produisent réellement et investissent dans les capacités pétrolières du Venezuela. »
En avril 2025, lors de la rencontre IV Dilemmas of Humanity : Perspectives for Social Transformation, organisée à São Paulo par l’Institut Tricontinental, le Mouvement des sans-terre et l’Assemblée internationale des peuples, j’ai soutenu que Trump choisirait le Venezuela comme première cible militaire dans l’hémisphère occidental — ce qui constituerait la première intervention militaire directe en Amérique du Sud de l’histoire. L’argument était simple : attaquer le Canada ou le Groenland serait infiniment plus risqué et diplomatiquement indéfendable ; le Venezuela, en revanche, offrait des justifications acceptables pour la base MAGA (les prétendues menaces migratoires et du narcotrafic) tout en disposant d’immenses réserves de pétrole et de minerais critiques dans le cadre de la rivalité technologique avec la Chine.
La National Security Strategy (NSS), publiée le 4 décembre 2025 par l’administration Trump, a formalisé cette stratégie hémisphérique, centrée sur le « renforcement des chaînes d’approvisionnement critiques… la réduction des dépendances et l’augmentation de la résilience économique américaine… tout en empêchant les concurrents non hémisphériques d’accroître leur influence dans la région ». Ce document consacre ce que des analystes appellent le « corollaire Trump » à la doctrine Monroe — ou, plus ironiquement, la « doctrine Donroe » : une version explicitement transactionnelle et coercitive du panaméricanisme, subordonnant toute l’Amérique latine aux impératifs de sécurité et d’accumulation du capital des États-Unis.
En passant à l’acte, l’intervention militaire au Venezuela ne représente ni une défense de la démocratie ni une action humanitaire : elle marque officiellement la fin du « globalisme » qui liait encore la puissance militaire américaine à l’idéologie libérale de souveraineté nationale inscrite dans la Charte de l’ONU, comme je l’avais annoncé dès 2019. C’est la fin du siècle américain tel qu’imaginé par Woodrow Wilson durant la Première Guerre mondiale et esquissé par Franklin D. Roosevelt pendant la Seconde.
Elle marque la sécurisation des ressources stratégiques dans le contexte de la rivalité sino-américaine et de la tentative de restructuration des chaînes de valeur mondiales selon des lignes géopolitiques. Il s’agit d’un précédent dangereux qui menace la souveraineté de toute la région, à commencer par la nouvelle « Troïka » — Cuba, le Nicaragua et la Colombie.
2. La logique géoéconomique du choix vénézuélien
Le Venezuela n’a pas été choisi au hasard, mais parce qu’il réunit une convergence idéale entre opportunité géoéconomique et faisabilité politique. Le pays possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde et d’immenses gisements de minerais critiques indispensables aux technologies énergétiques et militaires. Trump l’a répété à plusieurs reprises, notamment lorsqu’il a déclaré qu’après l’enlèvement de Maduro, il « gouvernerait le Venezuela ».
Cette franchise quant aux objectifs matériels de l’impérialisme s’inscrit directement dans la stratégie plus large de friendshoring et de nearshoring exposée dans la NSS de 2025. Celle-ci ne se contente pas de proposer une diversification vis-à-vis des chaînes productives chinoises : elle vise, au moins sur le plan rhétorique, une restructuration systématique des réseaux de valeur mondiaux selon des critères géopolitiques. L’objectif vis-à-vis de l’Amérique latine est double : d’une part, garantir le contrôle américain sur les ressources minérales critiques (lithium, cuivre, terres rares) et les infrastructures stratégiques (ports, télécommunications, énergie) ; d’autre part, intégrer les économies latino-américaines dans des chaînes manufacturières totalement isolées de l’influence chinoise.
L’offre faite par María Corina Machado à Donald Trump Jr. illustre parfaitement cette logique : en échange d’un soutien au changement de régime, elle proposait de concéder 1 700 milliards de dollars d’actifs vénézuéliens à des entreprises états-uniennes. Cette proposition ne diffère guère des concessions pétrolières caractéristiques de l’impérialisme classique de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle, qui conduisirent aux deux guerres mondiales.
Dans le domaine des chaînes d’approvisionnement, l’enjeu dépasse l’extraction des ressources : il s’agit de réorganiser les systèmes productifs régionaux. Là où la relocalisation industrielle aux États-Unis n’est pas viable, Washington entend promouvoir des segments manufacturiers latino-américains dans des secteurs sensibles — semi-conducteurs, batteries, pharmacie, matériaux avancés — mais strictement à l’intérieur de cadres excluant tout investissement, technologie ou accès au marché chinois. Il s’agit d’une compartimentation géopolitique des chaînes de valeur. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la décision du Mexique d’imposer, à partir du 1ᵉʳ janvier 2026, des droits de douane sur des produits chinois, brésiliens et d’autres pays sans accord commercial.
La dimension symbolique de l’attaque contre le Venezuela est tout aussi centrale. La narration MAGA exige des ennemis menaçant le « mode de vie américain ». Le Venezuela remplit parfaitement ce rôle : présenté à la fois comme source d’immigration indésirable et de narcotrafic. Contrairement au Canada ou au Groenland, une attaque contre Caracas est plus facile à justifier politiquement et permet de mobiliser des préjugés profondément enracinés.
3. Démolition des justifications officielles
Les trois récits utilisés pour légitimer l’intervention — défense de la démocratie, lutte antidrogue et humanitaire — s’effondrent à l’examen.
L’argument démocratique est particulièrement indéfendable venant de Trump. Sans même évoquer le 6 janvier 2021, Trump a toujours tourné en dérision l’usage de la « défense de la démocratie » comme justification impériale. En décembre 2015, il déclarait à propos de Poutine : « Notre pays tue aussi beaucoup… il y a beaucoup de stupidité dans le monde. » En février 2017, répondant à Bill O’Reilly qui rappelait que Poutine est un assassin, Trump répliqua : « Il y a beaucoup d’assassins. Vous croyez que notre pays est si innocent ? » Son historique est clair : il soutient des dictatures alliées, des monarchies du Golfe à l’Arabie saoudite, et a appuyé le bolsonarisme au Brésil. Le problème n’est jamais la démocratie, mais l’alignement.
L’argument antidrogue est tout aussi fallacieux. Quelques jours avant l’invasion du Venezuela, Trump a gracié Juan Orlando Hernández, ex-président du Honduras condamné aux États-Unis pour trafic de drogue à grande échelle. Le narcotrafic n’est invoqué que lorsque politiquement utile.
Quant à l’argument humanitaire, il est le plus obscène. Une administration qui soutient le génocide israélien à Gaza — plus de 60 000 morts, dont 18 000 enfants — n’a aucune crédibilité morale. De plus, les sanctions et le blocus imposés au Venezuela ont directement aggravé la crise humanitaire qu’ils prétendaient combattre.
4. L’opération militaire et ses répercussions régionales
La séquence ayant mené à l’enlèvement de Maduro suit un schéma classique : sanctions, menaces, blocus naval, puis intervention. Ironiquement, Trump reproduit exactement la logique de Theodore Roosevelt au début du XXᵉ siècle. C’est d’ailleurs le blocus du Venezuela par les puissances européennes en 1902 qui avait justifié le corollaire Roosevelt à la doctrine Monroe.
Trump a réédité cette logique en coordonnant forces spéciales, CIA, opposants internes et déserteurs militaires, jusqu’à l’enlèvement du président vénézuélien le 3 janvier 2026.
Ses déclarations ultérieures furent sans ambiguïté : les États-Unis allaient « administrer le pays » et utiliser le pétrole pour financer l’occupation et la « reconstruction ». L’objectif est clair : contrôle des ressources et restructuration de l’État.
Les conséquences régionales sont graves. Cuba, le Nicaragua et la Colombie sont désormais directement menacés. Le Venezuela sert d’exemple. Même le Mexique, le Brésil, le Canada ou le Danemark (Groenland) se savent concernés.
L’Argentine de Javier Milei illustre la logique inverse : alignement total contre récompense financière (40 milliards de dollars). Mais l’exemple équatorien — rejet populaire des bases militaires étrangères en 2025 — montre que la résistance existe.
5. Brésil, Chine et limites du coercitif unilatéral
La stratégie trumpiste rencontre cependant des limites structurelles. Le cas brésilien est révélateur. Contrairement à l’Europe ou au Japon, le Brésil dispose d’une marge de manœuvre grâce à son commerce avec la Chine, à ses réserves et à son intégration aux BRICS.
La politique de dédollarisation défendue par Lula depuis 2023 menace directement l’arme centrale de Washington : le dollar. Cette autonomie irrite profondément l’administration Trump, mais une confrontation directe pousserait encore davantage le Brésil vers la Chine.
Plus largement, les États-Unis ne peuvent offrir une alternative de développement crédible à celle de Pékin. Là où Washington impose sanctions et chantage, la Chine propose infrastructures, financements et marchés. Cette asymétrie limite l’efficacité du coercitif américain.
6. Les dés sont jetés : un précédent dangereux
L’intervention au Venezuela constitue une violation flagrante du droit international. Elle crée un précédent gravissime : si un État peut renverser un gouvernement et s’emparer de ses ressources sans conséquences, aucun pays n’est en sécurité.
Ce précédent révèle moins la force que la faiblesse de l’hégémonie américaine. Un empire sûr de lui n’a pas besoin d’envahir. Le recours à la force traduit l’érosion de son pouvoir structurel.
L’enlèvement de Maduro ne résout aucune contradiction de fond. Les États-Unis ne peuvent ni imposer un nouveau modèle de développement ni enrayer leur déclin industriel par la coercition.
Des alternatives existent : coopération Sud-Sud, BRICS, intégration régionale, diversification monétaire. Mais elles exigent coordination politique et courage stratégique.
La leçon est claire : la souveraineté isolée est vulnérable. Seule la résistance collective peut contenir l’impérialisme. Ce qui se joue aujourd’hui dépasse le Venezuela : il s’agit de savoir si le XXIᵉ siècle sera celui du retour de l’impérialisme militaire ou de la consolidation d’un monde réellement multipolaire.
* Pedro Paulo Zahluth Bastos est professeur titulaire à l’Institut d’économie de l’Unicamp. Auteur notamment de A era Vargas : Desenvolvimentismo, economia e sociedade (Editora da Unicamp).
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