Édition du 16 décembre 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud et Caraïbes

Le Canada a passé des décennies à saper la démocratie vénézuélienne.

Pour justifier l’agression impérialiste grossière de Donald Trump au Venezuela, les responsables canadien·nes ont invoqué le mantra de la « démocratie ».

Dans un message publié ce week-end, Mark Carney a donné son avis sur « la volonté démocratique du peuple vénézuélien », tandis que dans une déclaration ultérieure, le Premier ministre s’est vanté que « le Canada n’a pas reconnu le régime illégitime de Maduro depuis qu’il a volé les élections de 2018 ». Mais l’hostilité du Canada envers ce gouvernement indépendant et socialiste remonte à une époque où aucun·e observateur·ice crédible ne remettait en question la légitimité électorale du gouvernement.

Ottawa est hostile au gouvernement vénézuélien depuis plus de deux décennies. Le gouvernement de Jean Chrétien ne s’est pas montré particulièrement préoccupé par la démocratie en avril 2002, lorsque l’armée a fait prisonnier le président Hugo Chávez et imposé un gouvernement non élu. Ottawa a passivement soutenu un coup d’État qui n’a duré que 48 heures, avant que des manifestations populaires, une scission au sein de l’armée et la condamnation internationale ne ramènent Chávez au pouvoir. Alors que la plupart des dirigeant·es latino-américain·es ont condamné le coup d’État, les diplomates canadien·nes sont restés silencieux. « Lors du coup d’État vénézuélien de 2002, le Canada a fait profil bas, probablement parce qu’il était sensible à l’ambivalence des États-Unis à l’égard du président vénézuélien Hugo Chávez », écrit Flavie Major dans Promoting Democracy in the Americas.

Entré en fonction trois mois après le coup d’État, l’ambassadeur du Canada au Venezuela, Allan Culham, était hostile à Chávez. Selon une publication de WikiLeaks contenant des messages diplomatiques états-uniens, « l’ambassadeur canadien Culham s’est dit surpris par le ton des déclarations de Chávez lors de son émission hebdomadaire de télévision et de radio « Hello President » le 15 février [2004]. Culham a observé que le discours de Chávez était plus dur que jamais. « Il semblait être un tyran », a déclaré Culham, « plus intransigeant et plus agressif ».

Le câble états-unien cite Culham critiquant le conseil électoral national et parlant en termes élogieux du groupe supervisant un référendum révocatoire visant Chávez. « Culham ajoute que Súmate est impressionnant, transparent et entièrement géré par des bénévoles », note-t-il. Le nom de la dirigeante de Súmate à l’époque, Maria Corina Machado, figurait sur une liste de personnes ayant soutenu le coup d’État contre Chávez, ce qui lui a valu d’être accusée de trahison. Machado a signé le désormais tristement célèbre décret Carmona qui a dissous l’Assemblée nationale et la Cour suprême et suspendu le gouvernement élu, le procureur général, le contrôleur général et les gouverneurs ainsi que les maires élus sous l’administration Chávez. Il a également annulé les réformes agraires et annulé les augmentations des redevances versées par les compagnies pétrolières.

En janvier 2005, Affaires mondiales a invité Machado à Ottawa. Machado supervisait Súmate, une organisation à l’avant-garde des efforts visant à destituer Chávez de la présidence. Juste avant cette invitation, Súmate avait mené une campagne infructueuse visant à destituer Chávez par référendum en août 2004.

Le Canada a également financé Súmate. Selon les informations divulguées en réponse à une question posée par Alexa McDonough, porte-parole du NPD en matière d’affaires étrangères, le Canada a versé 22 000 dollars à Súmate en 2005. La ministre de la Coopération internationale, Josée Verner, a expliqué que « le Canada considérait Súmate comme une ONG expérimentée, capable de promouvoir le respect de la démocratie, en particulier un processus électoral libre et équitable au Venezuela ».

En fait, parallèlement aux sommes importantes versées par Washington, le Canada a fourni des millions de dollars à des groupes opposés au gouvernement vénézuélien au cours des deux dernières décennies. Selon un rapport publié en 2010 par l’ONG espagnole Fride, « le Canada est le troisième fournisseur d’aide à la démocratie » au Venezuela, après les États-Unis et l’Espagne. Dans un article publié en 2011 dans l’International Journal, Neil A. Burron décrit un entretien avec un·e « responsable » canadien·ne « qui a exprimé à plusieurs reprises ses préoccupations quant à la qualité de la démocratie au Venezuela, soulignant que le programme Glyn Berry [du gouvernement fédéral] avait financé une campagne visant à inciter l’électorat à voter lors du dernier scrutin dans ce pays ». On peut parier que cette campagne n’avait pas pour but d’inciter les partisan·es de Chavez à se rendre aux urnes.

Le gouvernement de Stephen Harper n’a pas caché son hostilité envers Chávez. Lorsque qu’il a été réélu président avec 63 % des voix en décembre 2006, 32 membres de l’Organisation des États américains — qui a supervisé les élections — ont appuyé une résolution visant à le féliciter. Le Canada a été le seul membre à se joindre aux États-Unis pour s’opposer à ce message.

Juste après la réélection de Chávez, Harper a effectué une tournée en Amérique du Sud afin de freiner le rejet du néolibéralisme et de la dépendance vis-à-vis des États-Unis dans la région ou, comme l’a déclaré un·e responsable des Affaires mondiales au journal Le Devoir, « pour montrer [à la région] que le Canada fonctionne et qu’il peut être un meilleur modèle que le Venezuela ». Au cours de ce voyage, Harper et son entourage ont fait plusieurs commentaires critiques à l’égard du gouvernement Chávez. Par la suite, le premier ministre a continué à diaboliser un gouvernement qui avait considérablement élargi l’accès de la population aux services de santé et d’éducation. En avril 2009, Harper a répondu à une question concernant le Venezuela en déclarant : « Je ne prends aucun de ces États voyous à la légère ». Un mois plus tôt, le premier ministre avait qualifié le gouvernement d’extrême droite colombien d’« allié » précieux dans un hémisphère rempli d’« ennemis et d’adversaires sérieux ».

Après avoir rencontré des figures de l’opposition en janvier 2010, le ministre des Amériques, Peter Kent, a déclaré aux médias : « L’espace démocratique au Venezuela s’est réduit et, en cette année électorale, le Canada est très préoccupé par le droit de tous les Vénézuélien·nes à participer au processus démocratique.

Le chef des forces armées canadiennes s’est joint à la vague de condamnations. Après une tournée en Amérique du Sud au début de 2010, Walter Natynczyk a écrit : « Malheureusement, certains pays, comme le Venezuela, connaissent une politisation de leurs forces armées. » (Bien sûr, le fait qu’un général canadien critique l’armée d’un autre pays n’a rien de politique.)

Après la mort de Chavez en 2013, Harper a déclaré que les Vénézuélien·nes « peuvent désormais se construire un avenir meilleur et plus radieux, fondé sur les principes de liberté, de démocratie, d’État de droit et de respect des droits de la personne ». Mais lorsque Maduro a remporté l’élection présidentielle plus tard cette année-là, Ottawa a demandé un recomptage des voix, refusant dans un premier temps de reconnaître les résultats.

En réponse aux difficultés économiques du Venezuela, au virage à droite dans la région et à la politique belliciste de Donald Trump, le Canada a intensifié ses efforts pour renverser le président élu du Venezuela en 2017. Sous la direction de Chrystia Freeland, le Canada a contribué à la création du Groupe de Lima, imposé des sanctions, rompu ses relations diplomatiques, traduit le Venezuela devant la Cour pénale internationale et reconnu une figure marginale de l’opposition comme président en janvier 2019.

Tout cela n’avait rien à voir avec l’égalité des voix pour toustes les Vénézuéliens et Vénézuéliennes. Il s’agissait plutôt d’essayer de maintenir un pays qui tentait de suivre sa propre voie dans le sillage de l’empire états-unien.

Le soutien canadien à l’enlèvement de Nicolas Maduro n’a rien à voir avec la « démocratie ».

Yves Engler est candidat à la direction du NPD et auteur de 13 livres.

Yves Engler

Yves Engler a été surnommé « l’une des voix les plus importantes de la gauche canadienne aujourd’hui » (Briarpatch), « dans le moule de I.F. Stone » (Globe and Mail), et « fait partie de ce groupe rare mais croissant de critiques sociaux qui n’ont pas peur de confronter les mythes autosatisfaits du Canada » (Quill & Quire). Il a publié neuf livres.

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