Édition du 21 janvier 2020

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Asie

Le spectre de la guerre de Corée

Le bombardement par le Nord communiste d’une île du Sud a provoqué la riposte de Séoul et fait craindre un embrasement.

(tiré du site http://www.liberation.fr)

Depuis l’armistice qui a mis fin à la guerre de Corée (1950-1953), c’est le plus grave acte de guerre entre Séoul et Pyongyang. Il était 14 h 34, hier heure locale (6 h 34, à Paris), quand un premier obus nord-coréen s’est abattu sur l’île sud-coréenne de Yeonpyeong. Des dizaines d’autres (200 selon Séoul) sont ensuite tombés, déclenchant la panique parmi les 1 600 insulaires, dont de nombreux pêcheurs terrifiés qui ont fui par la mer. A 15 h 30, des dizaines de colonnes de fumée s’élevaient de plusieurs points de Yeonpyeong. La marine sud-coréenne a aussitôt riposté, avec 80 obus sur son rival du nord, sans que l’on sache si ces tirs ont fait des victimes côté nord-coréen.

Quel pays est à l’origine des tirs d’obus ?

Par la voix de son agence, KCNA, la Corée du Nord accuse Séoul d’avoir ouvert les hostilités. Selon Pyongyang, un obus sud-coréen aurait d’abord atterri au Nord, à 13 heures. Après, l’artillerie nord-coréenne a riposté - à l’évidence de façon disproportionnée. La Corée du Sud dément catégoriquement avoir tiré en premier. D’après Séoul, « ce sont les soldats du Nord qui ont ouvert le feu les premiers, tirant à deux reprises en direction d’un poste sud-coréen ».

Quel est le bilan de l’attaque nord-coréenne ?

Alors que l’île avait été évacuée, hier soir, le bilan s’établissait, côté sud-coréen, à 2 militaires tués et 18 blessés, dont 15 soldats et 3 civils. Des infrastructures portuaires et une dizaine de bâtiments ont été détruits, et une soixantaine d’habitations brûlées ou endommagées.

Pourquoi l’île de Yeonpyeong est-elle stratégique ?

Située en mer Jaune, à l’ouest de la péninsule coréenne, à près de 150 kilomètres au nord-ouest de Séoul et seulement 12 kilomètres de la Corée du Nord, l’île de Yeonpyeong se trouve au sud du tracé frontalier fixé par l’ONU en 1953, mais au nord de la ligne de partage revendiquée par Pyongyang. Prisée des touristes et abritant un florissant secteur de la pêche, elle est depuis des décennies le théâtre d’un conflit larvé, émaillé d’incidents terrestres et maritimes, entre les deux Corées. Des batailles navales ont eu lieu tout près en 1999, 2002 et 2009. En mars, ce sont dans les mêmes eaux de la mer Jaune qu’une corvette sud-coréenne, le Cheonan, a été coulée - le Sud en est persuadé - par une torpille nord-coréenne, faisant 46 morts.

C’est cependant la première fois depuis 1953 que des obus sont tirés de part et d’autre, et s’abattent sur le territoire sud-coréen en faisant des victimes. La Corée du Nord considère cette île comme partie intégrante de son territoire. « En mer Jaune, il n’existera [toujours] que la frontière maritime établie par nous », a menacé hier la Corée du Nord dans un communiqué.

Pourquoi Pyongyang a-t-il pilonné l’île ?

Malgré de nombreuses incertitudes, il y a plusieurs grilles de lecture possibles. La Corée du Sud mène ces jours-ci des manœuvres militaires (baptisées « Sauvegarder la nation ») en mer Jaune, impliquant 70 000 soldats, des avions de combat et des bâtiments de la 7e flotte américaine du Pacifique, mais aucun GI n’était présent sur l’île hier. Le Nord avait prévenu qu’il percevait ces exercices comme une « menace ».
L’autre interprétation est politique. « Ce n’est pas un hasard si cette attaque très grave a lieu en pleine guerre de succession à Pyongyang, témoigne Kim Byung-ki, professeur de relations internationales à l’université de Corée du Sud. Kim Jong-il doit renforcer le pouvoir de son dauphin et troisième fils, Kim Jong-un, général quatre étoiles et jeune pilier de la commission de défense. La Corée du Nord veut aussi être reconnue comme "la" nouvelle puissance nucléaire. La provocation d’hier a presque l’air d’une attaque préventive, destinée aussi à déstabiliser notre gouvernement partisan de la manière forte. »

A la veille du G20 de Séoul, l’exécutif sud-coréen avait rejeté la demande du régime stalinien, dont l’économie est aux abois, de lui livrer 500 000 tonnes de riz avant l’hiver. « L’attaque d’hier est extrêmement grave. Le risque d’une guerre totale est là. Aussi, comme au temps de l’ex-Président [et Prix Nobel de la paix, ndlr] Kim Dae-jung, il faut revoir notre politique et rouvrir d’urgence de vraies négociations avec Pyongyang, plaide Lee Chang-hoon, professeur de sciences politiques et ex-conseiller de Kim Dae-jung. On ne fait la paix qu’avec ses ennemis ! La question est de savoir si nous désirons la paix ou la guerre, et éviter une catastrophe. » Pour Yoo Ho-yeol, expert de la Corée du Nord, « Kim Jong-il interpelle les Américains, sourds à ses exigences. Il montre sa frustration. C’est sa façon de forcer la main à Obama. La Corée du Nord est dans une situation désespérée. Elle est furieuse des sanctions économiques qu’on lui impose. »

Quel est le risque d’un conflit ouvert entre les deux Corées ?

Le péril d’une déflagration militaire a rarement été aussi grand depuis cinquante-sept ans. Avec les incidents d’hier, le risque d’une escalade est pris très au sérieux. C’est le pire scénario, le plus craint par les Etats-Unis, la Chine, la Russie et le Japon, paré depuis hier à « toute éventualité ». Dénonçant cette « nouvelle provocation », le président sud-coréen, Lee Myung-bak, terré dans son bunker présidentiel avec son état-major, a promis des « représailles ».« Notre gouvernement donne l’impression de ne pas vouloir envenimer la situation, mais c’est un fait, toutes les options sont sur la table, diplomatiques, économiques et militaires », témoigne le professeur Kim Byung-ki, proche du pouvoir. Une analyse que ne dément pas Kim Yong-kyu, un officiel de l’état-major interarmes américain, sud-coréen et onusien à Séoul : « Nous suivons chaque détail de très près. Dans son ensemble, la situation ne change pas.Le statut de crise de nos forces armées n’a pas varié depuis que le Cheonan a été coulé [en mars]. Nous sommes parés à tous les scénarios. » Les forces armées sud-coréennes sont en état d’alerte maximal. Depuis hier, des avions de combat du Sud survolent l’île de Yeonpyeong et ses environs.

Michel Temman

Correspondant de Libération.fr à Tokyo.

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