Édition du 20 octobre 2020

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« Les Cibles » L’homophobie suscite la colère de Chrystine Brouillet dans son nouveau roman

« C’est la colère qui m’a poussée à écrire Les Cibles », confie Chrystine Brouillet qui se dit à la fois inquiète et en colère contre les comportements et les crimes homophobes et xénophobes. À travers une intrigue complexe, percutante et redoutablement efficace, l’écrivaine place l’enquêtrice Maud Graham face à cette triste réalité, dans le 19e tome de cette populaire série de polars.

tiré de :Infolettre de fugues, Décorhomme et MonZip , le 2020-09-16
Publié le 31 août 2020 à 14h52 Yves Lafontaine

Photo prise par © Fugues

« Comment est-il possible de dénigrer, maltraiter, humilier, agresser ou tuer une personne pour une question d’orientation sexuelle ? C’est pourtant encore aujourd’hui la triste réalité, et j’espère attirer l’attention de mes lecteurs sur les ravages des comportements homophobes. Il faut absolument que les choses changent », clame Chrystine Brouillet qui s’est sentie enfin prête à dénoncer l’homophobie par le biais de la fiction après avoir réfléchi au sujet pendant des années.

« Dans la vie, je ne suis pas quelqu’un qui se met en colère, mais j’écris en colère. Je ne peux pas croire qu’en 2020, il y ait encore des pays où l’homosexualité est non seulement condamnée, mais passible de peines de prison et même de peine de mort », se désole Chrystine Brouillet. « J’ai beaucoup d’amis gais, c’est sûr que j’ai eu peur pour eux souvent. Il faut que les hétéros s’en mêlent, que ce ne soit pas seulement les gais qui défendent leur réalité. C’est toute la société qui bénéficie du fait qu’on soit différent. Je ne voudrais pas vivre dans une société uniformément blanche et hétéro, ce serait terriblement ennuyant. »

« Je prends les transports en commun, j’écoute les radio-poubelles et j’entends des propos qui me mettent en colère », poursuit l’autrice. « Je suis dégoûtée de lire des choses qui sont vraiment scandaleuses, de constater qu’on n’est pas plus avancé que ça… »

Sa colère, l’écrivaine la partage donc avec son personnage fétiche, Maud Graham qui se retrouve avec son équipe devant une situation frustrante : une enquête non résolue, faute de preuves. Malgré toute son expérience, l’héroïne de la série a toujours autant de mal à accepter ce genre de situation. Et lorsque de nouveaux indices viennent remettre à l’avant-plan un meurtre et une disparition survenus des années plus tôt, elle n’hésite pas à se lancer dans la quête de la vérité. En plus de s’inquiéter pour son fils adoptif Maxime, patrouilleur à Montréal, Maud Graham, s’en fait pour Grégoire, l’ex-prostitué qu’elle a recueilli dans Le collectionneur. Ce dernier est aujourd’hui un cuisinier doué et en couple avec l’un de ses collègues à elle.

Comme pour chacun de ses romans, Chrystine Brouillet a amassé beaucoup de documentation sur le thème de l’homophobie avant même de commencer à écrire. « Je fonctionne toujours ainsi avant de créer des personnages crédibles d’agresseurs. Puis j’élabore le plan d’une manière assez précise en visitant des lieux existants. Je ne peux pas écrire autrement. Et cette fois-ci deux intrigues se chevauchent sur deux époques ; des repères détaillés m’étaient nécessaires pour ne rien omettre. »

Chrystine Brouillet n’a pas eu à chercher trop loin pour se documenter. « Quand tu cherches sur internet, il y a des pages et des pages et des pages d’incidents homophobes. On a hélas le choix. » Cela dit, son roman est « de la pure fiction », ajoute-t-elle, mais cette fiction s’inspire de la réalité. « Il y a de ce genre de crimes, chez nous comme partout ailleurs, et c’est malheureux. » Pour elle, Les Cibles est l’occasion de se demander comment on développe une hargne maladive à l’endroit de gens différents de soi. « Pourquoi un homme se met-il à détester son frère simplement parce qu’il est gai ? Parfois, une malveillance sourde et aveugle peut empoisonner les êtres et, sans se douter, on transmet ce sentiment à son jeune fils qui, lui, s’en prendra à d’autres personnes différentes. »

Alors que Chrystine Brouillet nous dévoile les motivations des uns et des autres, leur comportement, leurs meurtres horribles, Graham et ses collègues doivent procéder par essais et erreurs. Et, cette fois, ils mettront sept ans pour résoudre l’enquête.

« Les Cibles, ce sont tout ce qui pour certains ne cadre pas dans leur définition de la normalité. C’est aussi l’orgueil, l’arrogance qui conduisent parfois à commettre l’irréparable. Avec beaucoup d’empathie pour les victimes, le roman nous présente une société moderne en apparence, mais où certains individus sont malheureusement encore parfois fermés à la différence.

En ce sens, les personnages de Gilbert Baril et Jérôme Tardieu, deux individus malsains aux intentions malveillantes, sont très intéressants. « Gilbert Baril, c’est quelqu’un de dangereux, mais c’est une brute manipulable. Tardieu est beaucoup plus dangereux et monstrueux », explique Chrystine Brouillet. « Tu n’as pas de prise sur ce personnage-là. Ces deux personnages pensent qu’ils ont le droit de faire ce qu’ils veulent, que tout leur est permis. Ils n’ont aucune considération pour les gens autour d’eux et ils sont sûrs de leur bon droit. »

Les injures à caractère homophobe qu’elle entend encore souvent dans les cours d’école prouvent « qu’il reste un grand travail d’éducation à accomplir dès l’enfance », selon elle. « Je sais qu’au Québec, ça va mieux que dans beaucoup de pays, mais il y a encore, ici, des combats à mener et je crois que ça doit passer par l’éducation et la sensibilisation. Écrire, c’est ce que je peux faire pour changer les choses. Si une personne change d’idée par rapport à l’homophobie en lisant mon roman, je vais considérer avoir fait mon travail, d’avoir contribué à changer les choses. »

Une fois de plus Chrystine Brouillet maîtrise l’art de doser les ingrédients pour faire monter le suspense. Les amateurs de polars remarqueront, dans Les Cibles, les hommages et clins d’œil à Patricia Highsmith, entre autres à L’inconnu du Nord-Express, son premier roman. Les autres apprécieront un roman qui se lit d’une traite, malgré sa complexité.

INFOS | « Les Cibles » de Chrystine Brouillet aux Éditions Druide, 2020, 376 pages

Yves Lafontaine

Rédacteur en chef et directeur de Fugues.

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