Édition du 16 avril 2024

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Europe

Les premiers signes d'une lutte de classe écologique en Allemagne

Lors de la grève mondiale pour le climat du 3 mars, des militantes pour le climat et des travailleurs des transports publics en Allemagne ont fait grève ensemble dans une trentaine de villes. Cela pourrait être le premier pas vers des luttes de classe écologiques – et leur coordination à l’échelle internationale.

2 avro ; 2022 | tiré de The bullet | Tradyction : Marc Bonhomme
Source : https://socialistproject.ca/2023/04/first-signs-ecological-class-struggle-germany/#more

Le 3 mars 2023, à l’occasion de la grève mondiale pour le climat [organisé par Fridays for Future dont une douzaine de manifestations au Canada mais aucune au Québec, NDLR], une alliance politique spéciale est descendue dans la rue en Allemagne : côte à côte, militantes pour le climat et travailleurs des transports publics se sont mis en grève. Dans au moins 30 villes, des militantes pour le climat ont visité les piquets de grève des travailleurs et les ont emmenés pour des manifestations communes. Selon Fridays for Future, un total de 200 000 personnes ont participé aux manifestations à l’échelle nationale.

La façon dont les employeurs ont réagi a montré que cette alliance des travailleurs et des militantes du climat est une menace potentielle pour la classe dirigeante. Steffen Kampeter, PDG de la Confédération des employeurs allemands (BDA), les a publiquement dénoncés le matin de la journée de grève commune comme « un franchissement dangereux de la ligne ». Il a déclaré que le syndicat allemand des services Ver.di (Vereinte Dienstleistungsgewerkschaft – Syndicat des services unis) brouille les frontières entre les grèves pour la négociation collective et les préoccupations politiques générales, entrant ainsi sur le terrain des grèves politiques. Pour le plus grand plaisir des militantes, cette accusation a contribué au fait que la grève commune dominait l’actualité ce jour-là.

Cette unité entre le mouvement syndical et le mouvement climatique était attendue depuis longtemps : un système de transport public plus important et plus abordable est l’une des mesures centrales pour parvenir à une protection climatique socialement juste. Or, la transition de la mobilité en Allemagne a été jusqu’à présent rendue impossible : de nombreux salariés des transports locaux travaillent en équipes dans des conditions déplorables et arrivent à peine à joindre les deux bouts – avec des salaires juste au-dessus du salaire minimum. Beaucoup décident donc de quitter leur emploi. Il manque déjà des dizaines de milliers de chauffeurs. Et ce problème ne fera que s’aggraver dans les années à venir. Dans le même temps, les prix des billets augmentent régulièrement et les systèmes de transport de passagers, en particulier dans les zones rurales, s’amenuisent.

La lutte contre les baisses de salaire et celle contre la crise climatique vont ensemble

Sous le slogan #wirfahrenzusammen (nous roulons ensemble), l’alliance nationale entre le mouvement climatique et les travailleurs exige à la fois de meilleures conditions de travail et davantage d’investissements dans les infrastructures de transport local. Cela montre un refus d’accepter tout arbitrage entre mesures sociales ou écologiques pour résoudre les problèmes actuels. Cette lutte pour une vie bonne pour tous et toutes s’est transformée en actes lors de la grève pour le climat du 3 mars, qui a joint la grève des travailleurs des transports et Fridays for Future dans un mouvement pour les infrastructures publiques socio-écologiques.

Mais cette alliance ne repose pas uniquement sur la convergence programmatique. Tant les syndicats allemands que le mouvement climatique doivent faire face à leur déclin respectif d’adhésion et à une désillusion croissante. Leur coopération pourrait être une réponse à ce dilemme. S’ils unissent leurs forces, ils pourraient tous deux reprendre des forces en exploitant leur pouvoir respectif. Alors que les syndicalistes gagnent en publicité et en légitimité pour leurs revendications lors des négociations collectives grâce à la participation à Fridays For Future, le mouvement climatique peut gagner un soutien social plus large en se concentrant sur l’alliance avec les travailleurs et travailleuses.

Ces derniers mois, la coopération sur le terrain a pris des formes très différentes : les militantes ont commencé par organiser une solidarité concrète pour les travailleurs en grève - recueillant les déclarations de solidarité des passagers et passagères, confrontant les politiciens aux revendications des travailleurs ou organisant des réunions avec des citoyens et citoyennes où les travailleurs parlaient de leurs conditions de travail. De cette façon, il s’est construit une large solidarité publique avec les travailleurs. Dans certains cas, les militantes elles-mêmes ont aidé à convaincre les travailleurs de se mettre en grève.

La convergence des luttes s’est construite systématiquement

Le fait qu’une grève du travail ait coïncidé avec la grève climatique du 3 mars est le résultat d’années de rapprochement entre syndicalistes et la militance pour le climat. Dès 2020, des militantes pour le climat dans de nombreux endroits ont soutenu les travailleurs des transports publics en grève.

L’idée d’une alliance a émergé à la suite d’un vide stratégique dans la branche allemande de Fridays For Future. Le mouvement s’est lentement éteint et n’a pas réussi à séduire des segments plus larges de la société. Le mot d’ordre de « changement de système » était sur toutes les lèvres, mais dans la pratique le mouvement s’en tenait à des actions symboliques de désobéissance civile ou de larges manifestations dirigées contre les décideurs politiques. En 2020, l’alliance a visé à amener la question climatique sur les lieux de travail afin d’impliquer activement des segments plus larges de la classe ouvrière dans la lutte pour la justice climatique - et d’ajouter le pouvoir des grèves ouvrières comme forme de lutte à la lutte climatique.

Concrètement, l’organisation a pris la forme de petits groupes de travail sur la négociation collective et la transition mobilité. Cependant, à l’époque, une grève commune semblait encore irréaliste. Les alliances locales se composaient d’une poignée de personnes et les grèves pour le climat n’ont pas séduit la majorité des travailleurs des transports publics. Premièrement, il fallait développer des formes d’action communes et un langage commun. Si la militance pour le climat, qui sont pour la plupart des étudiantes et étudiants, veulent faire front commun avec les travailleurs des transports publics, de nombreuses questions se posent : comment construire une telle alliance nationale ? Quelles formes d’interaction sont nécessaires ? Localement, la question est de savoir comment surmonter le scepticisme mutuel initial. Ou plus concrètement : à quelle heure une réunion de l’alliance doit-elle être programmée pour que les travailleurs puissent également y participer ?

La campagne 2020 a déjà remporté de premiers succès. En externe, les actions médiatisées et les communiqués de presse avec Friday for Future ont donné plus de légitimité aux grèves des transports publics. L’alliance et les journées d’action collective ont également conduit à une identification plus forte des travailleurs à leur cycle de négociation collective. Dans certaines villes, au cours des alliances socio-écologiques, des groupes d’entreprises ont été fondés qui existent encore aujourd’hui et contribuent activement à renforcer les grèves. Beaucoup de scepticisme mutuel a pu être réduit et le mouvement climatique a gagné en légitimité dans certaines entreprises de transport. Cette année, il a été possible de s’appuyer sur cette confiance et sur les contacts établis il y a des années.

Les leaders organiques sur les lieux de travail et le mouvement pour le climat ont utilisé leurs réseaux pour gagner les travailleurs et la militance à l’idée d’une alliance renouvelée. De cette façon, des journées d’action communes pouvaient être planifiées longtemps à l’avance. Les formats de réunion qui ont bien fonctionné en 2020 ont inspiré de nombreux groupes locaux.

La « méga grève » des transports

La campagne continue de croître chaque mois. Le 27 mars, Ver.di a appelé à une grève massive dans tout le secteur des transports. Outre les travailleurs des transports publics, les employés des transports aériens, ferroviaires et fluviaux se sont également mis en grève. Une fois de plus, des actions conjointes des groupes climatiques et des travailleurs des transports ont eu lieu dans 25 villes dans le cadre de la soi-disant « méga grève ». Selon Ver.di, il s’agissait de la plus grande grève depuis 1992.

La prochaine étape logique et nécessaire serait que les mouvements climatiques et syndicaux d’autres pays se joignent à cette lutte. La plus grande réussite de Friday for Future est d’avoir créé un mouvement mondial pour un problème mondial. En conséquence, nous devrions mettre en place des revendications communes européennes – ou, mieux encore, mondiales – pour une transition radicale de la mobilité, et planifier des journées d’action et de grève communes. Un tournant climatique internationaliste des syndicats et un tournant ouvrier du mouvement climatique pourraient renforcer à la fois le progrès social et écologique.

Cet article a d’abord été publié sur le site Web de Progressive International.

Franziska Heinisch est écrivaine et militante. Elle travaille comme organisatrice et vit à Berlin.
Julia Kaiser est une sociologue qui étudie les conflits et les alliances de transformation socio-écologique. Elle fait partie du SDS et de DIE LINKE à Leipzig.

Source : https://socialistproject.ca/2023/04/first-signs-ecological-class-struggle-germany/#more

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