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L’organisation de Mme Blackstock n’a pas été consultée pour la préparation budgétaire. Elle a pourtant été dotée de 684 millions de dollars pour les services au bien-être des enfants des Premières Nations pour les prochains 5 ans. Elle déclare : « Cela peut impressionner mais 54% de cette somme ne sera vraiment attribuée que l’année précédent la prochaine élection ou l’année suivante si les Libéraux sont réélus. En 2016, nous ne recevrons que 71 millions de dollars considérablement moins que les 108 millions qui étaient jugés nécessaires par les Conservateurs en 2012 ».
Mme Palmater pense que l’inaction du gouvernement qui n’a pas encore relevé de 2% le financement des programmes pour les Amérindiens-nes vivant dans les réserves comme il l’avait promis, a des effets disproportionnés sur les femmes et les enfants. Par exemple, cela rend plus difficile l’accès aux études postsecondaires. La vaste majorité de ces candidats-es sont des femmes de plus de 25 ans avec des enfants. Et elle fait le lien avec le fait que la population des Amérindiennes est celle qui augmente le plus vite dans les prisons canadiennes. Elle souligne que presque toutes manquent d’un certain niveau de formation. Elle exprime sa frustration devant M. Trudeau qui troque les actions de justice réelle et d’égalité pour des photos amusantes : « L’avez-vous jamais vu avec une dirigeante amérindienne ? Il est le féministe des deux tiers ; les Amérindiennes sont le troisième tiers ». Il n’y a aucun doute qu’il sait que la pauvreté affecte bien plus les femmes et les fillettes. En mai, lors d’une conférence de presse, il a annoncé que le Canada allait contribuer pendant trois ans à hauteur de 785 millions de dollars au Bill and Melinda Gates Global Fund qui a comme objectif d’éliminer le HIV, la tuberculose et la malaria. Il a parlé de l’importance de travailler sur les causes à leurs racines : « Si nous n’examinons pas les inégalités de cette manière, nous serons incapables d’atteindre notre objectif d’ici 2030 ». (Il a reçu) la conférence de ce Fond à Montréal, en septembre.
Tout juste le mois dernier, il a été louangé pour sa participation à une sensationnelle campagne de l’organisation One sur les médias sociaux. Cette organisation a été fondée par Bono pour promouvoir des projets qui travaillent à l’amélioration de la santé des mères et des enfants dans les pays sous développés. Il a publié une lettre adressée à Bono où il écrit : « De la part du gouvernement du Canada, je veux vous réitérer ma profonde conviction que la pauvreté est sexiste ». Et il y répète le slogan de Bono : « Les femmes et les filles ont moins de chance d’être éduquées, courent plus de risques d’être pauvres, d’être malades et d’avoir une mauvaise santé ».
On critique M. Trudeau et sa notoriété dans l’élite philanthropique mondiale parce qu’elle n’est pas accompagnée d’autant d’attention envers la pauvreté et la violence familiale contre les femmes. Mme Palmater, qualifie de simple pansement les 40 millions attribués à l’enquête sur les femmes amérindiennes disparues ou assassinées qui concerne au moins 6,000 femmes, les enjeux systémiques d’abus dans les actions policières et la discrimination dans les programmes et services. L’enquête Ipperwash, portant sur le meurtre d’un seul amérindien, M. Dudley George, à coûté 29,5 millions. Plus tard, le gouvernement à ajouté 13,8 millions à l’enquête sur les meurtres et disparitions des femmes et des fonds additionnels seront donnés aux provinces pour qu’elles assument la liaison entre les survivants-es et leurs familles.
Mme Blacksock aurait aimé que de l’argent soit aussi dirigé vers la formation des forces policières et au développement de services d’aides pour que les femmes soient protégées au cours de l’enquête. Pour elle, cela aurait été faire preuve de sérieux face aux changements nécessaires. Elle doute que l’enquête puisse changer quoi que ce soit ; il y a déjà une quantité importante d’informations issues d’enquêtes antérieures.
Elle ajoute : « Si nous n’arrivons pas à obliger le gouvernement à respecter le jugement sur l’éradication de la pauvreté des jeunes enfants, qu’arrivera-t-il des recommandations de cette enquête ? Il est fondamental que nous visions une génération d’enfants en santé pour que nous prévenions ce sur quoi l’enquête porte en ce moment. Si nous réussissons à être corrects-es, à cibler les ressources dont cette génération de garçons et de fillettes à besoin, nous pourrons développer une génération bien moins portée vers la violence ». Pour elle les deux éléments sont liés.
Mme McInturff exprime les mêmes frustrations. Elle déplore les minces budgets attribués au travail de prévention des violences sexuelles. 89,9 millions de dollars sont dirigés sur deux ans à l’augmentation des abris pour les femmes victimes de violence familiale. Elle tient pour essentiel cette politique parce que chaque jour, les maisons d’accueil doivent en refuser des centaines parce qu’il n’y a plus de place disponible. Pourtant, la violence sexuelle coûte plus de 12 milliards par année à notre économie en arrêts de travail, services médicaux policiers et de justice selon les propres estimés du Ministère de la justice.
M. Trudeau est louangé parce qu’il s’active pour faire face aux enjeux de la violence sexuelle. Mais des rapports venant de son caucus donnent la preuve qu’il manque de consistance à ce sujet. En 2015, au « Up for Debate », le chef des libéraux déclarait que « certains types de musique », « les changements dans les rôles parentaux » et « le manque de présence des pères dans certaines communautés » étaient responsables des violences sexuelles. Un journaliste de Toronto, M. Desmond Cole, l’a vertement contredit en disant qu’il exprimait là, sans précaution aucune, les pires préjugés contre les noirs-es. En 2014, M. Trudeau a aussi voté en faveur du projet de loi S-7 aussi intitulée, « Loi sur la tolérance zéro face aux pratiques culturelles barbares ». Le Women’s Legal Education and Action Fund, le qualifie d’instrument qui ne va servir qu’à « renforcer les barrières institutionnelles auxquelles font face les immigrantes et les femmes des minorités culturelles quand elles veulent porter plainte contre la violence dont elles sont victimes. Du même coup, elles ne pourront plus avoir accès aux services de support et d’aide ». Cette loi a été adoptée en 2015.
Devant les Nations Unies, M. Trudeau a déclaré qu’il attendait le jour ou son affirmation féministe serait reçue avec un haussement d’épaule. Ce n’est pas encore le cas. Sur les ondes de VOX, il explique plutôt que : « Je m’affiche comme féministe aussi souvent que je le peux et chaque fois cela soulève d’énormes réactions ; les médias réagissent et Twitter explose ». Une partie de cela peut être attribué à ce qu’on nomme le pouvoir « des plans des hommes progressistes ». Ce sont ceux qui pavoisent avec leur féminisme en répétant ce que les femmes disent depuis des siècles. Comme Joss Whedon, (réalisateur, producteur et scénariste, créateur de séries télé et scénariste de plusieurs « comics »), Joseph Gordon-Levitt (acteur, réalisateur, scénariste, producteur et chanteur américain) et même Barak Obama qui ont tous clamé leur féminisme. Mais c’est aussi un discours qui reflète la reconnaissance que l’inégalité entre les sexes n’est pas qu’un « problème féminin » et qu’elles ne peuvent le résoudre seules.
Mme Rimble estime que le rôle que joue M. Trudeau en disant qu’il discute d’égalité autant avec ses fils qu’avec sa fille peut être positif, que cela met en évidence que les hommes peuvent et doivent être féministes. Mais M. Trudeau doit encore donner des preuves de la profondeur des ses engagements. Nous ignorons s’il a lu Défense des droits de la femmeiou s’il connait les travaux de Simone de Beauvoir et de Kimberlé Crenshawsii. Devant les Nations Unies, il a dit que sa mère était féministe mais que son père, architecte de la Charte des droits et libertés, « était un grand homme…mais je ne crois pas qu’on puisse lui attribuer l’étiquette de féministe », sans plus d’explications. Son adhésion au féministe reste encore vague : « Il ne s’agit que de….si vous êtes progressiste, vous vous devez d’être féministe parce qu’il s’agit d’égalité, de respect et de faire tout ce qui est possible pour le monde actuel ». Ce message est semblable à celui qu’il a prononcé au cours des Jeux olympiques : « Nous sommes en 2016, cela veut dire que nos femmes performent vraiment bien ».
Il n’y a aucun doute que M. Trudeau est en faveur de l’égalité. Ce que ses critiques lui reprochent c’est de penser qu’il peut s’afficher comme féministe, (poursuivre les objectifs que cela comporte), sans rien déranger. Mme Kathryn Trevenen, directrice intérimaire de l’Institut des études sur le féminisme et le genre à l’Université d’Ottawa, pense que : « Si en 2016, M. Trudeau veut se donner une perspective féministe, il doit en finir avec le féminisme blanc et libéral ».
Elle comprend qu’il se place du côté du « féminisme libéral classique » qui se distingue par l’exclusion des préoccupations et des perspectives des femmes pauvres, de couleur et transgenres. Elle explique que l’histoire à démontré la politique du « ruissellement » qui prétend que plus il y a de femmes au sommet plus les femmes marginalisées en bénéficieraient, est fausse.
L’outil principal de M. Trudeau est l’image. Pas étonnant qu’il l’utilise pour démontrer son attachement au féminisme. Il l’a fait récemment en publiant une photo de son épouse, Sophie Grégoire-Trudeau, nourrissant son bébé au sein publiquement pour soutenir les femmes qui revendiquent ce droit. De jeunes féministes sont dérangées par cette fixation sur les images et les symboles. Mme Lauren Montgomery, étudiante au doctorat et membre du Conseil d’administration du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) à l’Université Carleton, insiste pour dire : « Je n’ai pas besoin de jolies photos. Je n’ai pas besoin d’une malheureuse table ronde. S’il ne fait pas le nécessaire pour mettre en place un régime universel de services de gardes abordables, des lieux pour donner le sein, pour obliger les provinces à prendre en main la lutte contre la violence sexuelle, pour faire face aux problèmes des travailleuses du sexe tout en disant que la loi C-37 n’aurait jamais dû être adoptée, qu’il ne se dise pas féministe ». Elle est convaincue qu’il ne s’agit que d’une tactique pour aller chercher le vote féminin et qu’elle a marché. En août, un sondage Abacus Data lui donnait un taux d’approbation de 60% de la part des femmes et de 59% de la part des hommes. C’est un record. 62% des femmes de moins de 45 ans, le voyait positivement.
Il y a un paradoxe dans le fait que Justin Trudeau bénéficie de la sorte d’objectivation sexuelle contre laquelle le féminisme a toujours protesté parce qu’elle diminue les femmes. Son féminisme est un coup de cœur qui se renforce avec la défense qu’il en fait. Le blogue Jezebel prétend que la position la plus sexiste de M. Trudeau est la parité dans son cabinet.
Pour Mme Trevenen, le féminisme de Justin Trudeau, est sans issue. Il est joyeusement célébré ce qui fait que les féministes sont vues comme des rabats joies si elles le mettent en cause. Mais un Premier ministre féministe doit aussi faire face à des enjeux conflictuels même s’il risque de se transformer en « féministe rabat joie ». C’est cette expression qu’emploie la théoricienne féministe britannique, Sara Ahmed pour décrire les féministes quand elles remettent en cause le statut quo et dénoncent les injustices. Mais une telle attitude ne peut marcher de pair avec les intérêts partisans, les manigances politiques et la marque « sunny ways » du gouvernement Trudeau. Avant le sommet des « 3 Amigos » en juin dernier, des militants-es des droits humains du Mexique ont approché M. Trudeau pour qu’il interpelle le Président Nieto à propos des effets de la guerre contre les cartels de la drogue sur les femmes et les enfants. Si cela a eut lieu, c’est en privé. Publiquement, ce qu’on a vu, ce sont le Président et M. Trudeau faisant du jogging en ayant une discussion intense sur la longueur de leurs shorts de course.
Il a aussi gardé le silence lorsqu’ au milieu de la protestation, sa femme a demandé plus de support pour son travail non payé. Le Bureau du Premier ministre a par la suite publié un communiqué. Mme McInturff souligne que le travail impayé un enjeu énorme qui concerne de manière disproportionnée les femmes les moins privilégiées. Avec le vieillissement de la population, les femmes seront appelées à travailler de plus en plus bénévolement ou en étant sous-payées pour prendre soin de cette population malade et âgée. Statistiques Canada ne tient plus compte de cet aspect (de la vie des femmes). En 2006, les Conservateurs ont retiré cette question de la version longue du recensement, note Mme Armstrong. Elle n’a pas été replacée.
Si rien ne change, il se peut bien qu’une aura rétrograde cachée par un voile comme celui qui dissimulait l’administration Kennedy s’abatte sur les Trudeau. Sophie Grégoire a ajouté le nom Trudeau au sien après neuf années de mariage tout juste avant que son mari ne s’approche de la plus haute fonction politique. La semaine dernière, Mme Katie Telfordiii a republié un Tweet du Hufffington Post qui comparait les choix de garde-robe de Mme Grégoire-Trudeau à ceux de la Duchesse de Cambridge : Sophie Grégoire-Trudeau recycle ses tenues pour la visite (du dirigeant) chinois, disait le message.
Que le Premier ministre soit le seul (de son gouvernement) à clamer son féminisme dérange quelques personnes. Mme Armstrong voudrait que les ministres féminines s’expriment plus à ce sujet : « Il a déclaré que son gouvernement n’est pas comme l’était celui de M. Harper. Est-ce que d’avoir un cabinet paritaire fait quelque différence que ce soit » ? La députée Carolyn Bennet a souligné comment les députées sont plus sujettes à des attaques personnelles quand elles sont interpelées en Chambre. On lui a dit de boire moins de café et de prendre des Valiums. Par contre, la ministre de l’environnement Mme Catherine McKenna, qui a de jeunes enfants, a annoncé qu’elle quitterait son bureau à 17 heures 30 pour pouvoir passer le début de la soirée avec eux avant de reprendre le travail. Voilà une flexibilité dont beaucoup de parents rêvent.
Mme Trimble souligne que 10 mois d’exercice du pouvoir c’est trop peu pour voir des changements d’importance. Mais selon elle ça n’est pas pour autant que M. Trudeau puisse à l’abri des critiques. Elle ajoute : « Le Premier ministre a une occasion en or d’apprendre auprès des féministes, particulièrement auprès de ces militantes créatives qui sont au premier plan des mouvements indigènes et de Black Lives Matter. Je ne veux pas lui faire honte. Je veux voir en quoi nous pouvons le soutenir pour mieux faire et en même temps le tenir pour responsable de ce qu’il revendique ». Cela veut dire que ce n’est pas demain la veille que l’insistance de Justin Trudeau sur son féminisme sera reçue avec un haussement d’épaule.
– 1. Essai féministe de l’écrivaine britannique Mary Woolstonecraft piblié en 1792. N.d.t.
– 2.Féministe majeure du courant Critical Race Theory. Elle est professeure à la University of Californie à Los Angeles (UCLA) School of Law et à la Columbia Law School. Elle est spécialisée dans les questions de race et de genre. Elle est connue pour avoir développé le concept d’intersectionnalité. N.d.t.
3.- Stratège politique actuellement chef de cabinet de M. Trudeau. Elle a été conseillère de sa campagne électorale de 2015.









