Édition du 22 novembre 2022

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Asie/Proche-Orient

Palestine : Lutte affaiblie mais cause permanente

Le billettiste François Brousseau a publié dans le Devoir du 31 octobre dernier un texte intitulé : "Palestiniens écrasés" où il décrit la cause palestinienne comme désespérée, "oubliée" par le reste du monde, ce qui contraste, fait-il remarquer avec l’intérêt qu’elle suscitait durant la décennie 1990.

"L’affrontement, écrit-il, peut aujourd’hui être décrit, par un des deux camps (le palestinien) comme une résistance minimale et désespérée à une occupation victorieuse et quasi totale. (...). Pour les Israéliens, conclut-il, la question est réglée".

Voici un résumé très sommaire du texte de Brousseau qui s’inscrit dans une tradition occidentale consistant à présenter les Palestiniens et Palestiniennes comme de continuels perdants, ce qui constitue peut-être une forme (inconsciente sans doute) de dénigrement.

Reconnaissons-le d’emblée ; le billettiste a en partie raison. La situation actuelle du peuple palestinien traverse une phase très difficile, elle a dégringolé dans un creux historique. En effet, les colonies israéliennes se multiplient et s’agrandissent en Cisjordanie dont le territoire en outre est charcuté par des murs et des points de contrôle.

On pourrait ajouter que l’Autorité palestinienne (qui ne bénéficie que de pouvoirs très limités et occupe environ 40% de la Cisjordanie) voit le peu de crédibilité qu’il lui reste diminuer de jour en jour auprès de sa population, en particulier d’une bonne partie de la jeunesse. Beaucoup de jeunes s’en détournent vu sa soumission à Israël et sa collaboration relative avec Tel-Aviv (surtout sur le plan sécuritaire), sa corruption et son incompétence. De plus Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité a remis sine die le scrutin qu’il devait tenir il y a quelques années pour éviter un balayage électoral du Hamas. En fait, l’Autorité palestinienne n’a pas tenu d’élections depuis 2006.

Cet état de fait la discrédite non seulement auprès de ses administrés, mais aussi de manière plus générale auprès de la population palestinienne de Cisjordanie, étant donné l’impuissance d’Abbas à forcer une négociation efficace qui contraindrait le gouvernement d’Israël à se retirer de la Palestine occupée.

Résultat : des affrontements entre les forces de sécurité de l’Autorité et de jeunes protestataires affiliés à aucun mouvement structuré de résistance ont eu lieu récemment. Même chose en Cisjordanie directement sous domination israélienne, ce qui inquiète le gouvernement de Tel-Aviv.

Depuis le début de l’année, 90 Palestiniens ont été tués lors de raids militaires israéliens et 26 citoyens israéliens (des colons, des soldats et des policiers) ont subi le même sort au cours d’opérations de résistance palestinienne. Le déséquilibre des pertes respectives est éloquent...

Pourtant... la lutte palestinienne en dépit de sa faiblesse et de son caractère désordonné rebondit sans cesse, même quand on la donne pour moribonde ; assez en tout cas pour que les gouvernements américain et israélien la prennent au sérieux. Récemment, des militaires israéliens ont exprimé leurs craintes quant à "la fin de la stabilité". La sous-secrétaire d’État américaine aux affaires du Proche-Orient, Wendy B. Sherman a rencontré à Washington le conseiller israélien à la sécurité nationale, Eyal Hulala et d’autres responsables militaires israéliens de haut niveau pour discuter du problème qui se résume à ceci : comment contrer un éventuel élargissement de la résistance palestinienne à l’ensemble de la Cisjordanie et éviter une large mobilisation populaire ?

Cette peur explique l’augmentation des raids israéliens à Naplouse et dans une moindre mesure, à Jénine, deux bastions de la lutte contre l’oppression israélienne depuis avril dernier. Il s’agit selon l’expression consacrée utilisée par les responsables israéliens, de "briser la vague" de résistance pour éviter qu’elle ne se transforme en raz-de-marée.

Ce mouvement est beaucoup plus décentralisé que ses prédécesseurs, ce qui fait à la fois sa force et impose des limites à sa capacité d’action. Il lui manque une certaine cohésion et il ne peut évidemment pas compter sur le soutien de l’Autorité palestinienne, même si celle-ci a un peu modéré les arrestations de militants sur son territoire qu’elle effectuait à la "belle époque" de sa pleine collaboration avec Tel-Aviv.

Le gouvernement israélien tient certes la majeure partie de la Cisjordanie, mais son occupation et sa colonisation lui coûtent très cher non seulement sur le plan financier, mais aussi diplomatique et politique, en dépit du rapprochement relatif de certains pays arabes avec l’État hébreu pour des motifs intéressés. Mais au sein de leurs populations, l’appui à la cause palestinienne demeure fervent. L’annexion de fait par Israël d’une bonne partie de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est constitue peut-être plus en définitive une malédiction qu’une bénédiction pour Tel-Aviv., car elle condamne Israël à endurer des tensions permanentes avec la Palestine.
Le seul réel rapport de forces des Palestiniens et Palestiniennes est démographique : on compte environ 750,000 colons israéliens en Cisjordanie contre quatre millions de Palestiniens. Les Arabes israéliens forment pour leur part 17% de la population de cet État. Ils subissent eux aussi leur lot de discrimination et d’injustices. Ils constituent des citoyens et citoyennes de seconde zone, malgré leur droit de vote. En Cisjordanie, les Palestiniens et Palestiniennes seront toujours majoritaires malgré les efforts soutenus de Tel-Aviv pour agrandir les colonies israéliennes. À Jérusalem-Est, même si la population arabe devait continuer à perdre du terrain, elle représenterait tout de même une importante minorité dont les sionistes devraient tenir compte.

Tout ceci sans même mentionner la bande de Gaza et les camps de réfugiés du Liban et de Jordanie, autrefois fers de lance de la résistance palestinienne. Dans le cas de ceux du Liban, à l’avant-plan de la lutte de libération dans les années 1970 et au début de la décennie suivante, les anciens fedayins ont été neutralisés et plus ou moins intégrés dans le cruel jeu politique libanais à partir de la fin des années 1980. On ne remarque plus d’actions militaires anti-israéliennes de ce côté, du moins pour l’Instant. Depuis l’éclatement de la première Intifada en 1987, l’essentiel de la résistance palestinienne s’est transportée en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Mais il faudra revenir dans un article subséquent sur la résistance palestinienne "de l’extérieur" (Liban et Gaza, surtout) pour brosser un portrait complet de l’histoire de la résistance palestinienne.

Du point de vue israélien, la question palestinienne est une affaire classée, selon monsieur Brousseau ? Ils ont tort. Le conflit risque à terme de leur exploser à la figure, comme tant de fois dans le passé. Tant que demeureront les motifs de révolte, ils provoqueront des actions de résistance d’ampleur variable selon le contexte du moment.

La classe politique israélienne et une partie de l’opinion du pays misent beaucoup sur la force pour écraser, ou à tout le moins contenir le mouvement de résistance du peuple voisin, multipliant les assassinats de ses maquisards et les arrestations de sympathisants (y compris des enfants de douze ans).
Mais comme l’avait déjà dit quelqu’un :

"On peut tuer un homme, mais on ne peut pas tuer une idée"
.

Jean-François Delisle

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