Édition du 13 avril 2021

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Politique québécoise

Pauvreté et exclusion sociale : Une action concertée... déconcertante

Le Fonds québécois de la recherche sur la société et la culture (FQRSC) et d’autres partenaires ministériels ont lancé à la mi-avril 2011 une seconde « Action concertée » sur la pauvreté et l’exclusion sociale. Les organisations et les chercheurs non rémunérés par des universités, des établissements affiliés ou des collèges ne peuvent déposer d’eux-mêmes une offre, même en remplissant les autres exigences !

L’échéance vient de tomber pour le dépôt de lettres d’intention qui détermineront comment un peu plus d’un million de dollars seront attribués pour des recherches sur la pauvreté et l’exclusion sociale. L’appel s’inscrit dans la foulée de la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale, qui appelle à une large participation. Pourtant, il exclut d’emblée les propositions d’acteurs légitimes et bien positionnés pour contribuer à renouveler la compréhension des réalités en cause. Il y a là un sérieux problème de cohérence sur lequel nous attirons l’attention des parties prenantes.

Les faits pourraient sembler anodins. Le Fonds québécois de la recherche sur la société et la culture (FQRSC) et d’autres partenaires ministériels ont lancé à la mi-avril 2011 une seconde « Action concertée » sur la pauvreté et l’exclusion sociale. Sept priorités sont énoncées pour les projets de recherche à soumettre.

Des organisations citoyennes et des chercheurs proches de ces groupes auraient pu se dire : tiens, belle occasion pour explorer les questions qui nous préoccupent et apporter notre expertise. Sauf que... ces organisations et les chercheurs non rémunérés par des universités, des établissements affiliés ou des collèges ne peuvent déposer d’eux-mêmes une offre, même en remplissant les autres exigences ! Même un statut de professeur associé ou de chercheur associé — une reconnaissance effective quoique sans rémunération — reste insuffisant : il faut un salaire !

Mécanisme aliénant

Or, si cet appel est lancé aujourd’hui, c’est parce qu’une initiative citoyenne compétente et largement réseautée a conduit à l’adoption en 2002 de la loi mentionnée, avec le plan d’action qui s’ensuit. Ce même réseau qui continue d’interpeller le gouvernement et la société a développé une expertise considérable. Tout un pan de cette expertise hors les murs ne peut être mis à profit dans le présent appel sinon indirectement, par diverses formes de consultation ou par des contournements faisant appel à des prête-noms. Ça, c’est un véritable mécanisme d’exclusion... et d’assujettissement. C’est d’autant plus indigne et aliénant que des groupes désireux de produire des connaissances rigoureuses sont présentement renvoyés à cette porte d’entrée.

De plus, l’appel mentionne l’intérêt de « croiser les savoirs », une référence directe à une méthodologie de construction de connaissances avec des personnes en situation de pauvreté développée dans des organisations comme ATD Quart Monde, le CAPMO et le Collectif pour un Québec sans pauvreté. Cette référence aurait pu être saluée comme une avancée. Mais dans les conditions présentes, elle se lit plutôt comme un signe de gentrification du vocabulaire citoyen, alors que l’expertise, construite à la dure, a été offerte généreusement. Le copyleft initial se transforme en copyright à contre-sens et sans le savoir-faire. Des personnes et des organisations se trouvent ainsi techniquement dépossédées de leurs propres contributions par défaut d’admissibilité quand se présente l’occasion de les déployer.

Comment sortir de l’impasse ?

Il y a d’abord un enjeu de gouvernance autour de qui décide qui fera quelles recherches au nom de quoi. Le problème est rampant dans les institutions scientifiques. Il devient particulièrement offensant quand il s’agit de produire des connaissances sur la pauvreté et l’exclusion alors que cette production est aussi en cours depuis des années en milieu citoyen. On confond ici compétence et statut. Une proposition de recherche devrait être évaluée au mérite — incluant les preuves de la capacité de l’entreprendre et de la mener à bien, doctorats, ou l’équivalent, et réalisations à l’appui —, non au statut.

On confond aussi culture de recherche et institution. Les organismes et les chercheurs hors institution sont plus que des faire-valoir pour la notation d’une demande. Plusieurs veulent et peuvent agir comme collaborateurs à part entière, voire être les pilotes à bord. La lecture de l’appel a provoqué la réaction suivante dans un organisme : « On nous met dans la position d’être des terrains à la recherche de chercheurs ! » On peut être à la fois sur le terrain, porteur de questions de recherche et apte à concevoir une façon d’y répondre. Il y aurait eu moyen d’ouvrir en conséquence : le FQRSC le fait déjà en matière de recherche-action, un volet curieusement absent de l’appel.

Il y a également un enjeu de cadre de référence et de science plus complète : les questions de recherche des milieux concernés ne sont pas nécessairement celles des équipes universitaires, voire de l’Action concertée. S’il était assez inévitable que le corridor de l’appel présente des points aveugles, cette limite aurait pu être contrée en partie par une ouverture à d’autres éclairages. Ce déni systémique est d’autant plus inquiétant que le lien entre recherche et décision politique est clairement fait dans l’appel.

Un troisième enjeu est celui de la rigueur. Quand la compréhension d’un problème et des actions pertinentes diffère selon les acteurs en raison d’« intérêts divers, parfois divergents », comme le reconnaît l’appel, et que des questions de conditions de vie et de justice sociale sont en jeu, la rigueur est améliorée en faisant place à plusieurs formes d’initiatives et de perspectives.

On ne construira pas un projet de la même façon depuis les institutions et depuis leurs marges. La manière de conjuguer les expertises théoriques, pratiques et de vie pourra différer jusque dans l’intention d’agir « là où le bât blesse », pour reprendre l’aspiration en matière de recherche d’une personne vivant la pauvreté. Ne pas faciliter des démarches valables, indépendantes d’une perspective institutionnelle, c’est également affaiblir la portée et la confirmation des connaissances produites.

Soutien public à la recherche

Ces constats nous conduisent à une question : comment assurer que la recherche sur la pauvreté et l’exclusion ne reproduise pas les mécanismes qu’elle est censée étudier ?

Il a fallu une proposition de loi citoyenne construite en marge des institutions politiques pour arriver à une vraie loi. Faudra-t-il des recherches menées à bout de bras en marge des institutions universitaires pour démontrer les anomalies du système de soutien actuel et obtenir les changements nécessaires ?

Nous appelons à l’élaboration d’une politique de la recherche sur la pauvreté et l’exclusion sociale inclusive, participative, plurielle, souscrivant à l’intention inscrite dans la Loi de « tendre vers un Québec sans pauvreté », débattue et agréée par divers groupes d’acteurs, dont les réseaux citoyens, fondée sur la qualité des propositions et sans assujettissement à un monopole institutionnel. Le contexte est bon pour y voir maintenant alors que des réorganisations sont en cours. Qui y perdrait ?

Vivian Labrie

Centre d’étude sur la pauvreté et l’exclusion

Lucie Gélineau

Centre d’étude sur la pauvreté et l’exclusion

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