Édition du 19 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Charte des valeurs québécoises

Comme la loi 101

Pourquoi pas une charte des valeurs québécoises ?

Se doter d’une charte des valeurs québécoises ? À première vue, l’idée pourrait être séduisante, y compris pour un public de gauche puisqu’on prétend vouloir y consacrer avec solennité les valeurs de tout un peuple en les organisant autour de l’idée de la laïcité et de l’égalité hommes/femmes. Mais cette fois-ci, la ficelle est si grosse que dans le contexte social et politique où se trouve aujourd’hui le Parti québécois, il n’y a pas à se tromper.

Ce n’est malheureusement pas la promotion de la laïcité qui est d’abord en jeu, ni même celle d’une plus grande égalité entre hommes et femmes, mais quelque chose de bien plus problématique : la tentative de surfer sur des sentiments identitaires nationalistes frileux pour se faire à peu de frais du capital politique et tenter aux prochaines élections de regagner, mais sur la droite, une majorité de députés. Rien donc de très progressiste !

Bien sûr l’annonce de ce projet n’a encore rien d’officiel, et à la manière d’un ballon d’essai destiné sans doute à sonder le grand public et à s’ajuster en conséquence, le gouvernement n’a laissé filtrer que quelques indications lapidaires. On sait cependant que –pour pallier au manque de règles claires en matière d’accommodements raisonnables— il s’agira d’ assurer plus nettement la neutralité de l’État au sein des services publics, notamment en bannissant le port de signes religieux ostentatoires (Croix, Burqa, Hidjab, Kippa, etc.) chez tous les employés de l’état (dans la fonction publique, les tribunaux, les écoles (sauf les écoles privées !), les hôpitaux, les centres de la petite enfance). On croit aussi savoir qu’il ne sera cependant pas question de profiter de cette occasion pour ôter le crucifix trônant au dessus du siège du président de l’assemblée nationale du Québec, et encore moins d’en finir avec les subventions étatiques accordées à l’enseignement privé et confessionnel. On sait enfin que globalement, comme l’indiquait récemment la première ministre, Pauline Marois, cette charte aura pour vocation « d’être un élément fort d’unité entre les Québécois, comme c’est le cas pour la loi 101 (...) » et de rappeler « à tous ceux qui choisissent de venir vivre au Québec qu’il s’agit là de principes parmi les plus précieux aux yeux des Québécois »

Nationalisme identitaire ou indépendantisme politique ?

Aussi fragmentaires que soient ces quelques éléments, ils nous disent cependant bien à partir de quelle perspective le PQ entend mener son projet. Moins que de vouloir poursuivre jusqu’à son terme le processus de déconfessionnalisation entrepris dans les années 60, en particulier vis-à-vis de toutes les Églises (Église catholique compris), il s’agit plutôt de réaffirmer haut et fort la « spécificité québécoise » en termes de symboles et de valeurs idéologiques et de le faire principalement à l’adresse des nouveaux arrivants, en particulier ceux provenant du Moyen-Orient.

Et là on ne s’y trompera pas, car les nuances sont à ce niveau décisives. Si l’on ne peut qu’approuver l’idée pour une communauté (ou une petite nation en mal d’affirmation collective) de chercher des points de repère historiques et des traditions passées pour définir son identité collective et tenter de la réaffirmer haut et fort, encore faut-il pouvoir justifier le choix qu’on fait à ce propos car il n’y a jamais de traditions uniques en la matière. Y compris au Québec où n’ont jamais cessé de se faire face, au creux d’une tumultueuse histoire, un nationalisme identitaire fortement marqué à droite (Lionel Groult, Henri Bourrassa, etc.), et un projet politique indépendantiste clairement tourné vers la gauche (les Patriotes, le RIN, le PQ des toutes premières années, etc.).

Or c’est justement ce qu’entérine définitivement ce projet de charte québécoise, à la manière d’un discret mais décisif basculement : il ne s’agit plus pour le PQ de penser la nation comme une entité qui se construit d’abord dans la lutte politique et la quête de l’indépendance (avec toutes les valeurs citoyennes et progressistes qui l’accompagnent). N’est-il pas à ce propos en train de repousser aux calendes grecques la possibilité même d’un référendum en la matière ? Faute de mieux, il s’agit donc plutôt pour lui, de coller aux sentiments nationalistes les plus élémentaires et de les alimenter, fussent-ils déjà eux-mêmes frileux et exacerbés par les avatars de la mondialisation et des conflits guerriers qui secouent le monde depuis le 11 septembre 2001.

De quoi au passage non pas se donner les moyens d’unir tout un peuple autour d’un projet politique émancipateur au sein duquel chacun se retrouve, sur un pied d’égalité, interpellé comme citoyen ; mais au contraire le diviser sur la seule base de référents culturels et religieux qu’on n’est même pas capables d’imposer de manière équitable et qu’on brandit aux seules fins d’un agenda électoral pensé à courte vue.
Qu’on ne s’y trompe pas, dans l’état actuel des choses il ne s’agit là que d’une manœuvre politique de bas-étage !

Pierre Mouterde

sociologue et essayiste

Dernier ouvrage (avec Patrick Guillaudat) : Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, Promesses et défis d’un processus de transformation sociale, Montréal, Éditions M, 2012. Voir son site : http://www.lestempspresents.com/Les...

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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