Édition du 21 juin 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis

Quand le rejet de l’avortement fait le lit du néolibéralisme en perdition

Depuis une génération, exactement depuis la crise économique dite asiatique de 1997, la crédibilité de l’idéologie néolibérale est en perte de vitesse. La grande crise de 2007-2009 boostée par celle pandémique en a définitivement consacré l’échec idéologique mais non la longévité pratique qui semble éternelle malgré qu’on ait alors cru sa fin advenue. Ce n’est pas non plus que sa performance économique, mesurée en termes étriqués de croissance du PIB, eut été mirobolante, même dans ces beaux jours, en comparaison de l’ère des dites « trente glorieuses » (1945-1975). En ces anciens temps bénis marqués par le début de la grande rupture écologique dont la conscience était masquée par la factice prospérité matérielle du chacun pour soi recroquevillant la solidarité tant ouvrière qu’humaine, le capitalisme triomphant pouvait en plus se draper de l’anticommunisme, confondu avec l’anti-stalinisme, pour fourvoyer prolétariat et humanité.

La victoire capitaliste de la Guerre froide s’en est avérée une à la Pyrrhus et non l’anticipée « fin de l’Histoire ». Le capitalisme néolibéral avait eu beau prendre la relève du capitalisme fordiste embourbé dans la stagflation prix-salaires des années 1970, il s’est épuisé encore plus vite après avoir culminé moins haut. Pointe à l’horizon une nouvelle stagflation cette fois à dynamique prix-profits aux dépens des salaires. En plus, son échec patent ne peut plus compter sur un anticommunisme aussi convainquant car le stalinisme, comme la social-démocratie qui ne fut viable que grâce à la parenthèse fordiste, a été vaincu. Pour que les feux de la rampe de la colère populaire cessant d’être aveuglés ne se braquent pas sur ce « capitalisme pur » enfin dénudé, la politicaillerie roublarde eut tôt fait d’inventer de nouveaux boucs émissaires. La pointe ouest de l’Eurasie, à peine séparée de l’Afrique, ne pouvant complètement se fermer aux croissants et racisés flux migratoires générés par la décrépitude néolibérale capitulant aux enfers combinés des extrêmes climatiques et impérialistes, glisse vers un néofascisme enfourchant la dictature des marchés dominés par une poignée de transnationales.

La perversion raciste ne suffit plus pour juguler la colère montante au sein de la nation gendarme

La même logique raciste prévaut pour ce petit coin francophone d’Amérique du Nord non pas à cause d’un non crédible « grand remplacement » mais à cause d’un syndrome de disparition culturel-linguistique par ennoiement par la marée anglo-saxonne qui régit tant le marché mondial que l’État canadien sur lequel se reflète la pâle copie étasunienne. Aux États-Unis, gendarme du monde qui doit beaucoup plus qu’ailleurs dans le monde impérialiste y sacrifier de grands pans de l’État providence, le racisme historiquement enraciné et particulièrement violent ne suffit pas à la tâche tant sont intenses les contradictions sociales de niveau quasi tiermondiste. À la subjugation des races non blanches comme boucs émissaires, le néofascisme montant au bord de la gouvernance y ajoute celle des femmes en attaquant la question névralgique du contrôle de leurs corps. La décision annoncée de la Cour suprême sous contrôle « est une attaque contre bien plus que le droit à l’avortement ; sa logique ouvre la porte aux attaques contre la contraception, le mariage homosexuel, les droits des trans et bien d’autres réformes remportées par les personnes opprimées dans notre société. »

L’extrême droite s’est concentrée sur la criminalisation de l’avortement. Ils ont construit des organisations sérieuses avec une minorité militante qui a organisé un véritable mouvement et l’a canalisé vers le Parti républicain. Ils ont transformé le GOP, historiquement le principal parti politique du capital, en un parti d’extrême droite des classes moyennes. Nos opposants ont utilisé les valeurs familiales et la croisade anti-avortement comme une solution fausse mais attrayante à la crise de la reproduction sociale dans les classes moyennes et ouvrières provoquée par le programme bipartite du néolibéralisme. Ils font avancer la criminalisation des droits reproductifs et de toutes les formes de pratiques de genre non binaires afin de restaurer la famille « traditionnelle » idéalisée (qui n’a jamais existé) comme un « refuge dans un monde sans cœur ». La principale base de la guerre d’extrême droite contre les femmes, les personnes LGBTQ + et les groupes racialement opprimés est constituée de propriétaires de petites entreprises et de superviseurs de bas niveau, ainsi que d’une minorité de travailleurs blancs âgés. La classe dirigeante capitaliste a adopté une position ambivalente sur l’avortement, permettant à la droite de la classe moyenne une plus grande influence politique. D’une part, les capitalistes soutiennent l’accès légal à l’avortement et à la contraception afin que de plus en plus de femmes soient disponibles pour être exploitées en tant que main-d’œuvre salariée. D’autre part, l’agenda néolibéral du capital embrasse la défense de la famille « traditionnelle » pour imposer une reproduction sociale privatisée avec le ménage — et les femmes en particulier — prenant la responsabilité de tout le travail qui fait la vie. Ce programme a conduit au moins certaines sections du capital à soutenir la criminalisation de l’avortement.
(Spectre Editorial Board, United States - Breaking the Strategic Impasse : Time for mass struggle in defense of reproductive rights, ESSF, 27/05/22)

Cet efficace militantisme néo-fasciste assis sur les classes moyennes en voie de déclassement et sur un vieux prolétariat nostalgique d’une exploitation plus douce ne peut être contré que par une réponse de même acabit reposant sur la nouvelle classe ouvrière, les jeunes et les femmes :

La dure vérité est que la stratégie juridique et électorale des principales organisations de défense des droits reproductifs n’a pas réussi à arrêter cette attaque, et encore moins à étendre les droits reproductifs. Nous avons besoin d’une nouvelle stratégie, centrée sur le pouvoir des travailleureuse-s et des opprimé-e-s de perturber le « business as usual » par des actions directes de masse : sit-in, débrayages et grèves. Ce type de militantisme a gagné le droit à l’avortement aux États-Unis il y a cinquante ans, et au Chili, en Argentine et en Irlande ces dernières années.

Marc Bonhomme, 30 mai 2022
www.marcbonhomme.com ; bonmarc@videotron.ca

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