Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/25/quatre-femmes-adressent-une-lettre-ouverte-aux-masculinistes-responsables-dun-spectacle-sur-la-prostitution/?jetpack_skip_subscription_popup
Présenté comme un sujet tabou qu’il faudrait « enfin » oser aborder, ce cadrage nous semble profondément contestable car il cherche à remettre en question une limite fondamentale : refuser l’achat du corps d’autrui.
La prostitution s’inscrit dans un système fondé sur la demande masculine, où le désir est très majoritairement absent du côté des personnes prostituées. En conséquence, présenter cette réalité à travers un scénario qui ne ressemble en rien à la réalité prostitutionnelle, qui en efface les dimensions structurelles et sexistes, vise à invisibiliser une violence systémique et à dépolitiser les analyses solides déjà existantes sur le sujet de l’exploitation sexuelle.
Nous refusons que des situations de vulnérabilité soient mobilisées pour légitimer la marchandisation des personnes et de la dignité humaine. Nous refusons que l’empathie envers certaines personnes devienne un instrument de déshumanisation d’autres personnes. Nous,
* Rose Sullivan, militante féministe et survivante de l’industrie du sexe
* Jay Dionne, militante féministe et survivante d’exploitation sexuelle
* Martine B. Côté, doctorante en Droit et coautrice de Faire corps (Atelier 10)
* Aurore Pérez, enseignante et militante féministe
leur avons envoyé cette lettre.
À vous qui présentez le spectacle Arnaud pour Justine,
La rigueur d’une démarche artistique engagée repose, selon nous, sur sa capacité à ne pas travestir les réalités sociales qu’elle met en scène. Il en va de même pour la crédibilité des personnes qui la portent. Nous ne connaissons pas vos parcours, ni ce qui vous a mené à cette création, mais la lecture du synopsis nous laisse profondément perplexes et inquiètes.
Votre façon d’aborder la prostitution et les implications de votre postulat de départ nous préoccupe. Vous posez l’idée que l’accès à des « services sexuels », en particulier pour les personnes en situation de handicap, serait un tabou qu’il faut lever, dépasser, oser affronter. De quel tabou parle-t-on exactement ? Parle-t-on de la sexualité des personnes en situation de handicap, ou de l’achat de « services sexuels » ?
La sexualité n’est ni taboue, ni interdite lorsqu’elle est libre et sans contrainte, et c’est la contrainte que peut représenter le besoin d’argent qui rend l’acte de payer pour avoir accès au corps et à l’intimité d’autrui interdit. Votre usage du mot tabou brouille la discussion avant même qu’elle ne soit engagée. Accolé à des situations qui suscitent l’émotion, il provoque un faux débat et occulte les réelles questions : Le consentement est-il libre lorsqu’il est obtenu dans le cadre d’un échange monétaire ou matériel ? Une société qui reconnaît le fait de contraindre une personne à avoir des relations sexuelles comme étant un crime peut-elle légitimer le marchandage de la sexualité ?
C’est ici que votre projet se montre inquiétant. Votre scénario occulte la réalité brutale du système prostitutionnel, au profit d’une fiction qui n’est en rien représentative du quotidien de la majorité des personnes en situation de prostitution. Statistiquement, les hommes sont une écrasante majorité à payer pour obtenir des faveurs sexuelles de femmes qui ne les désirent pas et qui sont contraintes de feindre, de simuler, de s’effacer et de se dissocier pour continuer, de recommencer et de vivre des rapports sexuels à répétition alors qu’elles voudraient que ça s’arrête.
Ce qui se joue en prostitution n’est ni librement consenti, ni réciproque la majorité du temps. Rien de cela ne correspond à l’image d’une relation douce et empreinte de la bienveillance que votre œuvre semble vouloir présenter.
Faire disparaître cette réalité au profit d’une fiction plus acceptable ne relève pas d’une liberté artistique neutre et ne peut se poser comme fondement d’une réflexion citoyenne éclairée. Produire un récit qui occulte les conditions matérielles, sociales et sexistes qui sont à la base du système prostitutionnel, c’est déplacer une violence structurelle vers une zone d’ambiguïté morale, comme si elle pouvait être discutée indépendamment de ce qui la rend possible. Comme si une « distinction » entre prostitution et « assistanat sexuel » était possible.
Dans ce déplacement, une autre idée nous alarme : celle selon laquelle la sexualité serait un droit. Cette notion, loin d’être anodine, est au cœur des discours masculinistes et des communautés incels, qui la martèlent pour justifier leur supposé droit d’accès au corps des femmes. La voir réapparaître, même implicitement, dans une œuvre qui se veut un espace de discussion, s’avère extrêmement préoccupant.
Aborder un sujet aussi polarisant et mal connu que la prostitution en mettant en scène une situation marginale, une femme qui paie pour du sexe, produit un effet de renversement trompeur. Inviter le public à la juger et à remettre en question l’évolution des lois est difficilement considérable comme intellectuellement honnête.
Dans la réalité, la prostitution est un système structuré par la demande masculine. Inverser les rôles ne permet pas d’ouvrir le débat mais contribue, au contraire, à masquer les logiques sexistes et capitalistes qui sont au cœur du sujet. Dans ce contexte, l’ajout du handicap paraît servir de bouclier moral. C’est une forme de capacitisme utilitariste : on utilise la vulnérabilité des uns pour justifier l’exploitation des autres, tout en rendant une quelconque opposition presque impossible.
Par conséquent, ce procédé ne relève pas de la discussion, mais d’une instrumentalisation du handicap, utilisé pour détourner le regard des enjeux réels. Cela dit, suggérer que certaines personnes devraient payer pour accéder à un semblant d’intimité revient à réduire leur existence à un besoin biologique supposément insatisfait, et à faire de la réponse à ce besoin une question d’accès marchand. Il n’est alors plus question d’inclusion mais bien de hiérarchisation des oppressions, au sein de laquelle celles des unes sont conditionnelles au soulagement des autres. Aucune inclusion réelle ne peut se fonder sur l’exploitation des vulnérabilités d’autrui.
Tout cela étant dit, une question demeure, qui ne peut être évacuée par le recours à la fiction (même si le cas de Justine est ou était réel, il reste une fiction au sens structurel) : jusqu’où la fiction peut-elle aller lorsqu’elle s’empare d’une oppression authentique ? Peut-elle en modifier les contours au point d’en faire disparaître la nature ? Peut-elle transformer une violence systémique en dilemme moral, en objet de débat, en dispositif interactif ? (Presque ludique !) Que devient la réflexion collective lorsque le point de départ lui-même est déformé ?
Nous ne pensons pas que votre pièce et la façon de la rendre accessible au plus grand nombre puisse permettre de mieux comprendre le sujet de la prostitution. Nous pensons au contraire qu’elle contribue à brouiller les repères, déplacer les enjeux et minimiser des réalités qui, elles, ne sont ni abstraites, ni théoriques et certainement pas ludiques.
Nous refusons que des situations de vulnérabilité soient utilisées pour légitimer la marchandisation des personnes et de la dignité humaine. Nous refusons que l’émotion serve à contourner des principes fondamentaux. La liberté et le progrès ne consistent pas à étendre les possibilités d’exploitation, mais à garantir l’intégrité, l’autonomie et la dignité de tous et toutes.
Justine n’existe pas.
Mais les filles et femmes dans le système prostitutionnel, oui. Ce qu’elles y vivent ne relève ni de l’hypothèse, ni de la fiction, ni du jeu théâtral.
Cela ne peut pas être ignoré. Nous devons lutter pour elles.
Rose Sullivan, militante féministe et survivante de l’industrie du sexe, Jay Dionne, militante féministe et survivante d’exploitation sexuelle, Martine B. Côté, doctorante en Droit et coautrice de Faire corps (Atelier 10) et Aurore Pérez
https://tradfem.wordpress.com/2026/04/26/quatre-femmes-adressent-une-lettre-ouverte-aux-masculinistes-responsables-dun-spectacle-sur-la-prostitution/
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